
16.01.2026 à 11:56
la Rédaction

Un soldat britannique, un Hollandais, deux Norvégiens, deux Finlandais, trois Suédois, une douzaine d’Allemands et une quinzaine de Français. Voilà la réponse européenne aux appétits vautours de Donald Trump vis-à-vis du Groenland. Une trentaine de militaires, envoyés pour quelques jours. On hésite entre le gag et le malaise diplomatique. Car enfin, de quoi parle-t-on ? D’un territoire grand comme quatre fois la France, au cœur des routes arctiques, stratégique pour les minerais, l’eau, le climat, les communications et, désormais, les ambitions impériales les plus décomplexées.
Donald Trump n’a jamais caché son obsession groenlandaise. Elle revient, cyclique, mais aussi, hélas, de plus en plus sérieuse. Un imaginaire de la conquête brutal et assumé, où l’on achète, on annexe, on « sécurise ».
Face à cela, que fait l’Europe ? Elle euphémise en parlant de « rivalités de puissances » citant explicitement la Russie et la Chine, omettant parfois les États-Unis. Elle mime la fermeté. Elle envoie des soldats comme on placerait des petits pions au Risk. Pas pour défendre, encore moins pour dissuader, mais pour signifier qu’on existe. La Maison Blanche a répondu par le mépris pour les « chiens de traîneau » et fait savoir que cela n’était pas de nature à infléchir ses projets.
Soyons sérieux deux minutes : personne n’envisage une confrontation armée avec les États-Unis pour le Groenland. Ni Londres, ni Berlin, ni Paris. Ni même Copenhague, pourtant officiellement souveraine sur l’île. Alors pourquoi cette chorégraphie ? Pourquoi ces annonces martiales aussitôt vidées de leur sens par des propos lénifiants et par la faiblesse des moyens militaires ?
Parce que l’Europe ne sait plus quoi faire de sa propre impuissance stratégique. Elle la compense par des gestes creux, persuadée que l’affichage vaut action. On ne construit pas une politique arctique, encore moins une politique internationale, avec trente soldats et trois communiqués de presse.
D’autant que le récit trumpien est loin de faire l’unanimité aux États-Unis même. Contrairement à l’image d’un pays uni derrière son président, la question du Groenland divise profondément. Des voix républicaines s’inquiètent du coût, du précédent juridique, du mépris affiché envers les Groenlandais. L’idée d’une annexion brutale fait grincer des dents jusque dans le camp conservateur.
Le danger n’est pas une invasion imminente, bottes américaines foulant la glace sous les yeux médusés de soldats européens frigorifiés. Le danger, c’est l’accoutumance. Or accepter d’envoyer des soldats sans stratégie et sans projet, c’est accepter d’entrer dans le jeu des puissants. Ce n’est pas dissuader Donald Trump mais valider son cadre : celui d’un monde où tout se règle par rapports de force.
Derrière cet épisode arctique se joue un enjeu tout aussi grave : l’avenir même du projet européen, pris dans les vents violents de l’extrême droite, du repli nationaliste et de la paralysie institutionnelle. À Berlin, l’inquiétude est désormais explicite et assumée. Friedrich Merz, le chancelier allemand, a déjà fait des offres de relations directes à Donald Trump. Il expose désormais ses doutes sur la capacité de l’UE à tenir.
L’impuissance face au Groenland n’est pas un accident. C’est le symptôme d’une UE qui n’ose plus se penser comme projet, encore moins comme horizon démocratique et social commun. Une UE prisonnière de ses règles et de sa doxa néolibérale ; une UE incapable de surmonter ses peurs et de faire face aux forces qui travaillent à sa désagrégation.
Pour enrayer cette spirale, il faudra refonder le projet européen. Reposer enfin les questions que l’on évite depuis trop longtemps : comment décider ? À qui ? Et pour quoi faire ? Rompre avec l’Europe minimale du marché et de la concurrence, réinterroger son fonctionnement et clarifier le périmètre politique de l’UE, reconstruire une Europe capable de défendre la souveraineté des peuples, la coopération internationale et le droit face aux impérialismes.
L’Union européenne ne mourra peut-être pas dans un fracas spectaculaire. Elle peut s’éteindre lentement par renoncement, par perte de sens. Face à Donald Trump, face aux extrêmes droites européennes, face aux conflits à venir, la réponse ne peut pas être trente soldats sur la glace. Elle ne peut être que politique et collective. Tout le reste n’est que de l’esbroufe.
PERQUISITION DU JOUR
La perquisition policière menée le 7 janvier à Violette and Co, librairie queer parisienne, marque une escalade inquiétante du climat politique autour des espaces de pensée critique. Parce qu’ils recherchaient un livre de coloriage, From the River to the Sea, les forces de l’ordre, accompagnées d’un magistrat, ont fouillé les rayons et les réserves de ce lieu indépendant, déjà visé par des campagnes de harcèlement, menaces et dégradations ces derniers mois. Cette intervention s’inscrit dans un contexte où des voix militantes sont ciblées par des actions d’intimidation émanant de l’extrême droite et, hélas aussi, du pouvoir. Ce précédent, dans une librairie, fragilise la liberté d’expression et de publication. Angoissant et inquiétant.
P.P.-V.

Alors que l’actualité est saturée de discours sur la « nécessité » des guerres, de la remilitarisation et des sacrifices à consentir au nom de la nation, voir « À l’Ouest rien de nouveau », réalisé par Lewis Milestone en 1930, fait un bien fou. Adaptation du roman pacifiste d’Erich Maria Remarque publié un an auparavant, le film démonte avec brutalité le mensonge du patriotisme guerrier de la Première guerre mondiale : derrière les slogans et l’enthousiasme forcé, il n’y a que des corps broyés, des vies jeunes détruites et une violence absurde qui ne produit ni victoire morale ni sens collectif. Ce classique du 7ème art rappelle que la guerre n’est jamais un horizon émancipateur en soi… Précieux à l’heure où les tambours résonnent à nouveau en Europe et ailleurs. À voir sur la plateforme de films libres de droits Wikiflix !



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16.01.2026 à 11:50
Loïc Le Clerc
Le président américain ne cesse de chercher des voies pour tordre la démocratie, voire l’empêcher. Chacune de ses déclarations doit être prise avec le plus grand sérieux.
En novembre 2026, les Américains devraient retourner aux urnes pour les « midterms », les élections de mi-mandat qui renouvellent la Chambre des représentants (et un tiers du Sénat). Ça, c’est pour la théorie. Car Donald Trump vient d’avoir une idée : « Quand on y pense, il ne devrait même pas y avoir d’élections ». Évidemment, quand on connaît le rapport du président au droit de son pays et qu’on balance de telles déclarations, c’est accueilli avec effroi.
Immédiatement, la Maison Blanche a fourni une explication de texte : « Le président ne faisait que plaisanter. Il disait ‘Nous faisons un excellent travail, nous faisons tout ce que le peuple américain attend de nous, nous devrions peut-être simplement continuer sur notre lancée.’ » Une simple blague donc. Mouais. Comme si c’était dans le style Donald Trump de faire des blagues.
Au contraire, la démocratie est un sujet très sérieux pour le locataire (bientôt propriétaire ?) de la Maison Blanche. Lors de sa campagne, déjà, il promettait « Je ne serai pas un dictateur, sauf le premier jour », et à ses électeurs que, s’il était élu, les Américains n’auraient « plus à [se] soucier de voter ». Là encore, l’explication était la même : Donald Trump va faire tellement bien le taf qu’il n’y aura plus de problème à régler, donc plus besoin d’élections pour arbitrer…
À peine élu, Donald Trump envisageait d’outrepasser la Constitution pour briguer un troisième mandat. Et cette fois, il ne « blaguait pas » ! Tant et si bien que même les constitutionnalistes les plus sérieux se sont penchés sur la question, certains ne voyant dans les textes de loi rien qui empêcherait un tel coup de force. Comme s’il avait besoin de l’aval de quelques experts… Donald Trump n’a-t-il pas dit que « seuls le président ou le procureur général peuvent définir ou interpréter ce qu’est la loi » ou encore, citant Napoléon, que « celui qui sauve sa patrie ne viole aucune loi » ?
Cela fait un an que Donald Trump s’affirme au-dessus des lois, internationales comme nationales. Alors qui peut croire qu’il fait de l’humour à propos des élections ? Est-ce une « blague » lorsqu’il entend également « éliminer » le vote par correspondance au motif qu’il serait « corrompu » et, « tant qu’on y est », le vote électronique ? On rappelle qu’il n’a pas reconnu sa défaite de 2020, dénonçant les « fraudes » dues à ces moyens de vote… Une élection qui s’était d’ailleurs achevé par une tentative de coup d’État. Depuis, le président use de son pouvoir de grâce pour faire libérer les assaillants du Capitole.
Donald Trump est loin d’être à cours de « blagues » : redécoupage des circonscriptions, recensement pour évincer les immigrés, évictions dans l’administration (on pense notamment aux services en charge de surveiller l’action de la Maison Blanche et les processus démocratiques). Donald Trump réussira-t-il, cette fois, son coup d’État ? La question se pose chaque jour un peu plus.
15.01.2026 à 12:36
Catherine Tricot
À 60 jours des élections municipales, le paysage commence à se stabiliser et de premières études d’opinion laissent entrevoir des tendances.
Ces élections constituent un enjeu en tant que tel pour notre avenir quotidien. Les villes sont en première ligne dans le sport, l’enfance, la solidarité, les pratiques culturelles. Elles sont devenues des actrices de premier plan dans la transition écologique et l’adaptation au réchauffement climatique, le logement et, de plus en plus, la santé. Elles fabriquent nos vies et façonnent notre idée de la vie et du futur.
TOUS LES JOURS, RETROUVEZ L’ESSENTIEL DE L’ACTU POLITIQUE DANS NOTRE NEWSLETTER
Mais elles sont aussi un creuset politique. Autant que le sexe, la religion, la classe sociale, le lieu de vie façonne le positionnement politique. C’est dire qu’à moins d’un an de la présidentielle, elles sont décisives. Dans les villes de plus de 100 000 habitants, 17 sont dirigées par la droite, 14 par le PS, 8 par des écologistes, 2 par le PCF et 1 par le RN.
L’enjeu politique ne se réduit évidemment pas aux seules grandes villes. Le RN compte bien conforter son implantation dans les campagnes et le péri-urbain. Les gauches vont chercher à conforter leur unité de terrain. Mais, au-delà du local, des leçons politiques seront tirées.
D’ores et déjà on peut voir à quel point la droite est cul par-dessus tête. Que le Modem et Emmanuel Macron soutiennent, à Paris, la candidate qui se la joue comme Donald Trump – et qui est mise en examen pour corruption de centaines de milliers d’euros –, laisse les bras ballants. Que Gabriel Attal apporte son soutien au fils Sarkozy, candidat à Menton et qui n’exclut pas une alliance avec le RN et Reconquête, débecte tout autant. Toute morale a volé en éclat. Pour le moment, la très grande part des candidats de droite disent vouloir refuser les alliances de second tour avec l’extrême droite, sans distinction entre RN et Reconquête. Ce n’était pas gagné.
L’examen des études d’opinion montre une petite remobilisation à gauche, un début d’espoir que quelque chose peut être possible, que la déroute n’est pas inéluctable. Les équipes candidates ont la charge de l’amplifier.
À gauche, à quelques exceptions près, les partis qui dirigeaient les villes ont renouvelé leur union en excluant LFI… qui n’avait nullement l’intention de se joindre à eux. Quelques villes de Seine-Saint-Denis font exception avec des alliances PCF-LFI. Pour le moment, cette alliance des gauches semble plébiscitée : les électeurs de gauche confirment au niveau local leur attente de voir la gauche surmonter ses divisions.
Les listes conduites par LFI ne semblent pas engranger à la hauteur de l’influence du parti de Jean-Luc Melenchon. C’est en particulier le cas dans les villes où il y a un risque de bascule à droite, voire à l’extrême droite, comme à Paris ou Marseille. Les sondages – mais ce ne sont que des instantanés – les donnent plutôt en repli. Manuel Bompard, coordinateur de LFI, tente de redresser le discours : là où La France insoumise arrivera en tête de la gauche au premier tour des municipales, elle proposera une fusion à l’ensemble des autres listes de gauche afin de battre la droite et l’extrême droite. Là où elle ne sera pas en tête, il reviendra à la liste de gauche arrivée en première position de décider si elle souhaite ou non fusionner avec LFI. On s’éloigne des discours clivants refusant de voir réélire un maire socialiste ou proclamant vouloir nettoyer la ville socialiste de la corruption.
La petite hype des listes d’union de la gauche ne suffit pas à rassurer. La gauche n’a pas partie gagnée. Son unité répond à une forte attente, jamais démentie dans les sondages. Ses dissensions pèsent ; la gauche est morose. Il faudra aux listes de gauche trouver le dynamisme nécessaire à la victoire. Pas facile quand les choix politiques nationaux sont si divergents ; quand les partis et les militants sont si divisés sur la stratégie. Pourtant, l’examen des études d’opinion montre une petite remobilisation à gauche, un début d’espoir que quelque chose peut être possible, que la déroute n’est pas inéluctable. Les équipes candidates ont la charge de l’amplifier. Elles en auront besoin. On en aura besoin.
La richesse et la qualité des programmes seront un élément de cette mobilisation mais ce que les électeurs de gauche attendent, c’est une vision commune par-delà les différentes sensibilités. Pour emballer, les discours développés lors de ces élections municipales ne peuvent se contenter d’un catalogue de propositions. Nos villes ne sont pas coupées du monde. Et c’est aussi cela qui nous obsède.