20.01.2026 à 10:05
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Cet été à Kiev, La forteresse cachée [1] a rencontré X, une Ukrainienne parmi tant d'autres qui s'est engagée à soutenir ses proches sur le front. Membre d'un collectif d'artistes, la persistance de la guerre l'a amené à transformé son quotidien et ses pratiques. Pour elle comme pour de nombreux ukrainien.nes, l'urgence et l'inertie de la guerre se sont imposées dans la vie quotidienne abolissant la frontière ténue qui pourrait séparer la survie de l'action militaire.
À cette période, le conflit avec la Russie était déjà vraiment intense, donc tout le monde était d'accord pour soutenir la résistance. Juste avant l'invasion, on bossait sur des projets artistiques qui commençaient à prendre de l'ampleur, à être connus. On avait des grands projets pour l'avenir. Et même si tout le monde pensait qu'une guerre était possible, personne n'imaginait vraiment qu'elle allait arriver. Mentalement, on n'était pas préparées.
Le port c'est une zone stratégique, alors, le lendemain de l'invasion à grande échelle [5], notre bâtiment a été fermé. En tant que communauté, on a commencé à s'engager comme bénévoles, mais la situation était très difficile à comprendre et on ne savait pas bien comment nous y prendre. Pendant deux semaines, on ne pensait qu'à un ou deux jours en avance, on passait d'un lieu de bénévolat à un autre, on triait de la nourriture, des médicaments, des vêtements, comme du personnel humanitaire. Puis on a décidé de partir vers un endroit plus sûr, dans l'ouest du pays, pour sauver nos pratiques artistiques… On a ouvert une sorte de filiale de la Windows Repairing Factory dans un grand studio qu'on louait dans une ancienne usine. C'était une sorte d'atelier où on accueillait les artistes qui avaient besoin d'aide ou d'un abri. On vivait ensemble, on avait des outils, du matériel, et suffisamment de connaissances pour créer quelque chose, alors on a voulu collecter des fonds grâce à l'art pour les envoyer à l'armée. On a fini par être quinze personnes dans cent mètres carrés et c'était invivable. Après trois mois, on a demandé aux gens de partir et on a installé de nouvelles fenêtres, des étagères pour le matériel et les outils, des zones pour le travail du bois, du métal, l'électronique, et on a mis sur pied un véritable atelier.
Puis on a décroché une résidence artistique en Lituanie. C'était la première fois qu'on allait dans un endroit où on pouvait faire de l'art, où on était payées, où on pouvait travailler comme on l'entendait, avec des matériaux et le soutien d'un curateur. C'était très beau pour moi, c'était la première fois que je travaillais avec des pros, alors je me suis dit que je devrais peut-être me lancer là-dedans parce que tout le monde disait que j'étais douée et que je faisais bien les choses. C'était le début de la guerre et on espérait encore qu'elle se terminerait rapidement. Pour moi, notre armée était puissante et moderne alors que l'armée russe était nulle et que seuls des gens stupides y allaient. À un moment, les gens stupides disparaîtraient, ils mourraient tous, et des gens normaux avec un peu de cervelle tueraient Poutine et puis tout irait bien. Mais non.
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Dans le même temps, un de mes amis est parti dans une petite ville qui avait été brièvement occupée par les soldats russes. Appelons le Y. Je l'ai rejoint, je crois que c'était à l'automne 2022. Pendant l'été, la ville avait été massivement bombardée avec des S-300 [6]. En arrivant là-bas, j'ai vu de mes propres yeux ce qu'il s'était passé dans les territoires occupés par la Russie, les gens racontaient comment ils avaient survécu à ça, comment les Russes les avaient traités, comment ils avaient tué tant de personnes. La situation était difficile, la ville était détruite et il n'y avait pas beaucoup de gens qui voulaient rester y vivre. Les jeunes, d'après ce que je sais, partaient à l'armée ou pour Kyiv ou d'autres grandes villes. Parce qu'un homme dans une petite ville est vite repéré par l'armée et, au lieu de faire du bénévolat, il se retrouve vite aux mains de recruteurs [7] pas très malins…
Il y avait bien quelques organisations humanitaires, mais qui n'étaient pas très actives. On a quand même essayé, on a aidé à reconstruire des maisons. Le gouvernement pouvait apporter une aide, mais il fallait attendre trois ou cinq ans. C'est long. On a organisé des collectes de fonds, puis on a fourni de la nourriture, des matériaux de construction, de l'eau ou encore des groupes électrogènes dans les villages. Ce n'était pas grand-chose, mais c'était déjà ça. Là-bas, j'ai ramassé des débris de la guerre dans les villages où on aidait, des morceaux de bâtiments en ruines, d'armes, de roquettes… et on a fait des sculptures avec… On avait besoin de trouver un peu de beauté, même là-bas. Parfois ça aide.
Y, lui, il a mis en place un atelier d'assemblage de drones FPV et d'ailes volantes [8]. Ils les fabriquaient pour l'armée, c'était une proposition d'un ami qui était dans l'armée. Au début, je ne comprenais pas comment il avait réussi à en savoir autant là-dessus, comment il avait atterri dans une petite ville pour monter un projet d'ingénierie à partir de rien. À ce moment-là, je n'ai pas participé à l'atelier, c'était trop difficile de trouver sa place dans ce petit groupe d'ingénieurs fous qui n'avaient jamais fait ce qu'ils étaient en train de faire. Il n'y avait aucune structure et je ne pouvais rien apprendre. Mais en passant du temps avec Y. et des gens qui servaient dans l'armée, j'ai commencé à comprendre qu'il valait mieux faire quelque chose avant que les Russes n'arrivent chez moi, ou chez mes parents… Et que c'était possible. J'ai compris que je devais faire quelque chose de plus… percutant, parce que l'art c'est pas… Les gens qui perdent leur famille ou leur maison ne pouvaient rien faire avec l'art qu'on faisait, mais ils avaient besoin de notre aide maintenant.
Puis, la situation a changé. Beaucoup de gens sont partis au front, et du même coup, beaucoup plus de gens ont commencé à faire du bénévolat et des projets liés au domaine militaire. On a compris qu'on devait planifier les choses à plus long terme. Au début, on s'était concentrés sur la culture, sur des évènements et des expositions à l'étranger pour sensibiliser les gens à ce qu'il se passait en Ukraine. Après un an et demi, on a vu que ça ne marchait pas et, même si on n'avait vraiment pas envie de penser à la guerre ou aux armes, on a ouvert un autre atelier à Kyiv à l'automne 2023. Là-bas, j'ai vu que les gens se lançaient et que ce n'était pas si difficile. L'été d'avant, je participais à un projet artistique pour lequel j'ai commencé à fabriquer des trucs avec des Raspberry Pi. Après quelques projets de ce genre, j'ai compris que j'étais capable d'en faire plus… Nos amies qui sont à l'armée réparent des drones dans les tranchées alors que personne ne leur a appris à le faire. Si c'est faisable sous les tirs, pourquoi on ne pourrait pas le faire ici, dans un endroit calme ? Il suffit de se lancer, de faire des erreurs, de recommencer…
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Maintenant, je bosse dans une usine où on fabrique des trucs pour l'armée. C'est comme un supermarché. Tu fabriques quelque chose, tu le mets sur le marché et, à un moment donné, quelqu'un l'achète. C'est… Je fais ça juste comme un boulot. Mais c'est super important parce que je n'ai pas de production artistique en ce moment, et ça me permet de gagner un peu d'argent… Je paie mon loyer, un peu de nourriture, mais, en général, je suis à l'atelier… Ça nous a pris beaucoup de temps pour créer cette structure et là-bas, on fait ce qu'on veut. Si quelqu'un nous demande d'imprimer quelque chose sur une imprimante 3D, on peut le faire. Si quelqu'un a besoin d'aide pour une question spécifique et n'a pas le temps de s'en occuper, on peut prendre le temps d'essayer de comprendre comment faire, ou chercher quelqu'un qui peut le faire. Notre manière de travailler c'est un peu du P2P [9].
On a des channels sur Telegram où les gens postent les besoins de leurs amies ou de membres de leur famille qui sont engagés. Nous, on s'organise surtout autour de notre communauté artistique, parce qu'on vient de là et que ce sont les gens qu'on connaît dans la vie de tous les jours. Donc, quand quelqu'un commence une collecte de fonds, le timing est super important, on partage le montant entre plusieurs personnes qui collectent l'argent elles-mêmes, sur les réseaux sociaux, en vendant leurs œuvres, ou avec des loteries où les gens peuvent acheter un ticket pour gagner une œuvre d'art. La plupart du temps, on communique, on collecte l'argent et on paie les personnes qui fabriquent les drones pour qu'elles puissent les envoyer au front. C'est super simple. N'importe qui sur le front demande à ses potes quand il a besoin de quelque chose. Si c'est 20 drones, le réseau essaie de les trouver et de lui envoyer par la poste [10].
Au début, peu de gens avaient des connaissances dans le domaine, mais ils ont commencé à se renseigner sur les composants pour comprendre comment tout ça fonctionnait et pouvoir construire des systèmes. À un moment donné, on s'est rendu compte que, sans connaissances pratiques, on ne pouvait pas aider nos proches, alors on a commencé à apprendre. Il suffit de taper « Comment construire un FPV » sur YouTube, tu trouves des milliers de vidéos, tu t'abonnes à une tonne de chaînes d'ingénieurs qui expliquent comment faire ceci ou cela. Avec le temps, on te demande des trucs plus compliqués, alors tu creuses de plus en plus… À un moment donné, quelqu'un a beaucoup de connaissances, et tout le monde commence à savoir que ce type peut fabriquer tel ou tel composant, alors… tu l'appelles aussi. Et dans certains cas, les gens ont même créé comme des petites usines pour fabriquer un truc spécifique, ils l'inventent et puis le produisent.
Dans tout ce réseau, tu finis par savoir à qui tu peux demander des conseils sur la façon de construire les choses qui t'intéressent, parce que chaque groupe travaille sur ses propres détails et qu'il n'y a pas de plan général. Ce qui est développé est très personnalisé parce qu'il faut savoir ce dont les soldats ont besoin sur le terrain. Bien sûr, eux ne demandent pas à n'importe qui, parce qu'ils doivent faire confiance aux personnes à qui ils s'adressent. Et puis il y a des secrets…
Et… n'importe qui peut devenir soldat. À tout moment. Maintenant, le gouvernement recrute tout le monde. Même les personnes handicapées, si elles peuvent encore faire quelque chose, elles sont recrutées. Ils ne regardent pas vos connaissances, parfois ils vous placent simplement là où ils veulent, là où ils ont besoin de monde. Et ça n'a rien à voir avec ce que vous pouvez ou ne pouvez pas faire, vous apprendrez sur le terrain. Certains comprennent très vite ce qu'ils peuvent faire, alors que d'autres ont besoin de plus de temps ou veulent apprendre des techniques particulières, comme le pilotage.
Mes amies sont très proches du mouvement militaire, mais pas dans les bataillons du gouvernement parce qu'il y a aussi des brigades sympas où, par exemple, tu peux dire que tu veux être programmeur et ils feront de toi un programmeur. Avec quelques relations, c'est possible de trouver un bon poste. Même pour quelqu'un qui est pris dans la rue, parce qu'il a plus de 25 ans, s'il a des relations avec le bataillon, c'est possible de faire une demande au centre de recrutement pour passer des recruteurs stupides aux recruteurs normaux. Mais il faut faire partie du mouvement [11], savoir où et à qui parler et surtout être motivée.
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Beaucoup de nos potes vont vers la Troisième Brigade d'Assaut [12]. C'est moderne et cool [13]. Et on sait par eux qu'il est facile de postuler là-bas, qu'ils traitent bien leurs soldats et leur donnent l'opportunité de travailler avec leur tête, pas seulement avec leurs bras.
On s'habitue à ne pas dormir de la nuit et à aller travailler le matin. C'est dur, mais on n'a pas d'autre choix. En ce moment, il y a des bombardements toutes les nuits. Cette nuit, ça a duré quatre heures. On a juste entendu plein d'explosions. Près de nous, et d'autres un peu plus loin. Personne ne sait ce qu'il se passe, alors on reste assis dans… un abri anti-bombes, ou, dans mon cas, dans le couloir de notre appart. Je suis en sécurité dans mon appart et je ne veux pas en partir, devoir prendre toutes mes affaires… C'est fatigant… Donc, je dors juste dans le couloir. Je ne dors pas, mais… Ce n'est pas bien de faire ça. Mais bon. On a décidé que c'était un peu mieux… Et bien sûr, s'il y avait des milliers de roquettes sur Kyiv, on irait dans les abris.
Récemment, on a fait un voyage dans l'ouest du pays parce qu'on y a vécu quelques années quand l'invasion a commencé. Donc, il y a deux semaines, on y est retournées et c'était super pour moi de voir à quel point les gens sont détendues, comment les jeunes profitent de la vie, sortent avec des filles, avec des garçons, boivent de la bière… Ça a été un petit choc et puis… Bien sûr, Kyiv n'est pas non plus si proche de la ligne de front… À la fin de l'hiver dernier, je suis allé à Kharkiv et c'était beaucoup plus dangereux. Il y a plus de bombardements, donc les gens sont moins nombreux dans les rues, il y a bien plus de bâtiments détruits et les gens ont l'air plus mal en point qu'à Kyiv, ils sont fatigués et ça se voit dans leurs yeux, sur leurs vêtements.
La façon dont les gens sont touchés dépend beaucoup de leur proximité avec les évènements militaires, s'ils ont perdu quelqu'un, leur maison… Comme cet homme dont je ne me souviens plus du nom, mais il a perdu sa femme, deux fois. Certaines personnes sont plus traumatisées que d'autres, c'est juste une réalité sur laquelle on n'a pas de prises et c'est bien que certains aient l'esprit plus libre, plus éloigné de la ligne de front. Comme ça certains soldats peuvent voir à quel point la vie peut être cool et penser qu'ils ont fait du bon boulot pour que les gens puissent continuer à vivre. Bien sûr d'autres soldats sont totalement traumatisées.
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J'ai essayé de vivre mes émotions, il y en a beaucoup et c'est impossible d'avoir l'énergie de les gérer. Quand il y a eu ces gros bombardements à Kyiv, j'étais très en colère, mais je me suis focalisée sur le travail… Il y a encore plus de bombardements maintenant, c'est encore plus dur et ça me met en colère. Je pense que les gens sont de plus en plus fatigués, bien sûr, mais j'ai l'impression qu'ils ne veulent pas perdre et qu'ils ont encore beaucoup de force. Et évidemment, sans l'aide des États-Unis, c'est très difficile, mais on est en première ligne. On perd beaucoup d'amies et plus on en perd, plus on est en colère, donc aujourd'hui, on n'est ni optimistes ni pessimistes, on fait juste notre boulot et on essaie de se soutenir, nous-mêmes et nos proches. Et on ira jusqu'au bout, bien sûr. Il n'y a pas vraiment de place pour les émotions, ou seulement pour savoir comment se maintenir dans une humeur un peu meilleure. Tout va très mal, mais on ne peut pas… Je ne sais pas, je ne peux pas être émotive, je ne peux qu'être forte.
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[1] La forteresse cachée est un collectif et une plateforme naissants. Son objectif est d'interroger de près les enjeux des luttes d'émancipation afin de renforcer les dynamiques internationalistes. De nombreux testes sont à retrouver sur le site laforteressecachee.org
[2] Sur la typologie des drones, voir « Des drones antifascistes tchèques sur le front ukrainien ».
[4] Jusqu'en 1991 : Sous l'URSS, dans toutes les écoles secondaires, il y avait un cours appelé « Начальная военная подготовка » (Formation militaire initiale). Tous les garçons (et parfois les filles) en dernière année de lycée suivaient cette matière, qui comprenait des exercices de drill, de maniement théorique de l'AK-47, l'apprentissage de la topographie militaire, les premiers secours, etc. 1991-2000 : Après avoir gagné son indépendance, l'Ukraine garde cette matière, mais la rebaptise « Захист Вітчизни » (« Défense de la Patrie »). Le contenu est ajusté : moins d'accent sur l'idéologie soviétique, plus sur la protection civile, les bases constitutionnelles de l'État ukrainien, la médecine et une partie militaire. Dans le milieu des années 1990, le ministère de l'Éducation ukrainien intègre officiellement « Захист Вітчизни » dans les programmes scolaires pour les classes 10-11 (équivalent du lycée supérieur). C'est obligatoire pour les garçons, optionnel ou adapté (médecine/protection civile) pour les filles. 2000-2010 : Le ministère de l'Éducation publie des programmes scolaires avec « Захист Вітчизни » pour les classes 10-11. On peut retrouver ces programmes sur la plateforme des universités, ici, ici, ici ou encore ici. 2014-2015 : Depuis la guerre du Donbass, ce cours est devenu plus important. Il est obligatoire pour les garçons et adapté pour les filles, toujours pour les classes 10-11, et dure une heure et demie par semaine. Il se termine par une phase où les cours se passent sur le terrain avec des unités militaires et en uniforme. Pendant ces cours, les relations entre les élèves et les profs sont basées sur les exigences du statut des Forces armées ukrainiennes. (osvita.ua) 2020-2025 : Le cours change de nom et devient « Захист України » (« Défense de l'Ukraine »), pour se détacher de la terminologie soviétique et moderniser le contenu. Le programme se modernise et en 2025, le cours est désormais de 2 heures obligatoires par semaine et est obligatoire pour les filles comme pour les garçons. On y enseigne l'importance des nouvelles technologies et les premiers secours. Des vétérans peuvent désormais intervenir dans les cours. Les programmes sont développés avec le ministère de la Défense et, en 2024, l'État a investi 1,74 million de hryvnias dans la modernisation des infrastructures de formation. (osvita.ua, news. online.ua, kyivindependent.com)
[5] Pour les Ukrainiennes, l'invasion commence en 2014 avec l'occupation de la Crimée. Le terme invasion à grande échelle (full-scale invasion), lui, fait référence aux évènements à partir de 2022.
[6] Le S-300 est un système soviétique de missiles anti-aérien porté sur camion datant des années 80 et dont un grand nombre de versions ont été produites. À l'origine il s'agit d'un lanceur de missiles sol-air, mais qui a parfois été utilisé en Ukraine comme missile sol-sol dans le but probable de réduire les coûts de la stratégie d'attrition de l'armée russe . En effet la grande quantité de S-300 dans l'arsenal russe permet d'économiser des armes sol-sol plus modernes tout en maintenant un rythme de frappes soutenu. Certains articles de revues spécialisées ont soutenu qu'il pouvait s'agir d'une preuve de la fatigue de l'industrie militaire russe., Son usage comme missile balistique a été considéré comme imprécis et peu efficace par les analystes militaires. « L'hypothèse avancée par certains experts d'une utilisation visant avant à saturer les défenses et épuiser le stock d'intercepteurs est également à envisager, ce qui traduirait là encore une utilisation ad hoc. La multiplication des drones iraniens, qui participent grandement à la saturation des défenses, ne permet cependant pas de discerner si les S-300 sont utilisés dans cette optique. »
[7] La TCK (Territorial Recruitment and Social Support, ou ТЦК) est le service qui se charge du recrutement pour l'armée ukrainienne. Il est notamment chargé de contrôler et emmener de force dans les centres de recrutement, les hommes de plus de 25 ans qu'ils soupçonnent de se soustraire à leurs obligations militaires. L'Ukraine a connu une vague de désertions pendant l'invasion russe. Depuis le début de la guerre en 2022, quelque 224 000 cas de désertion ont été enregistrés, bien que le nombre réel soit probablement bien plus élevé. Selon le président ukrainien Volodymyr Zelensky, l'armée recrute jusqu'à 30 000 nouveaux soldats chaque mois, ce qui équivaut aux pertes mensuelles estimées en termes de morts, de blessures, de captures et de désertions. Au printemps 2024, l'âge de la mobilisation obligatoire en Ukraine a été abaissé de 27 à 25 ans et, fin octobre, l'Ukraine a annoncé vouloir mobiliser 160 000 nouveaux soldats. Par ailleurs, le gouvernement a tenté d'enrayer la vague de désertion, aussi, grâce à une loi leur accordant l'amnistie s'ils reviennent de leur plein gré dans l'armée. Environ 29 000 déserteurs ont réintégré les forces ukrainiennes entre le 29 novembre 2024 et août 2025.
Alors que l'engouement pour l'engagement n'est plus aussi fort qu'au début de l'invasion à grande échelle, les pratiques de la TCK sont contestées au sein de la population ukrainienne et de nombreuses vidéos circulent attestant de pratiques violentes de la part de la TCK, mais aussi de résistances de la population à certaines arrestations. Aussi, de nombreuses personnes tentent d'éviter ces contrôles en se cachant chez elles, en minimisant leurs déplacements et en évitant les lieux dans lesquels les contrôles sont les plus fréquents.
[8] Drones ayant la forme de petits avions sans fuselage et pouvant planer sur de longues distances. Les innovations dans le domaine des drones rendent difficile d'avoir des données sur les distances parcourues, néanmoins, les quadcopters parcourent en général au maximum une dizaine ou une quinzaine de kilomètres quand les ailes volantes atteignent entre 50 et 100 kilomètres. Ils permettent de faire de la surveillance ou de frapper des cibles plus loin que ce que permettent les quadcopters tout en transportant des charges plus lourdes.
[9] Le peer to peer est un système d'échange de données sur internet, de pair-à-pair. Depuis 2014 et à fortiori depuis 2022, l'Ukraine a vu les effets d'une corruption et d'une désorganisation endémique de ses forces armées auxquelles a pallié un engagement populaire fort de soutien aux soldats engagées sur les lignes de front, dans les brigades de l'armée régulière et celles qui n'y étaient pas rattachées. Une des raisons de l'échec des troupes russes à accomplir le plan d'invasion en février 2022 est cet engagement bénévole massif. Avec le temps certaines initiatives se sont structurées et des groupes se sont professionnalisés dans divers champs. Celui de la production de drones est le plus visible, mais un grand nombre de start-ups se sont créées, proposant du matériel qui permet aux soldats de se procurer l'équipement non fourni par l'armée. Cette dynamique est structurante pour la défense ukrainienne. Aussi, en 2023, le gouvernement met en place une plateforme nommée Brave1 dont l'objectif est de rassembler les projets de défense créés par des individus ou des start-ups afin de les rendre disponibles pour les soldats sur le front, de rendre visibles des projets d'innovations et de financer ceux qui trouvent leur utilité. La plateforme, accessible uniquement aux militaires, inclut un système de points que les brigades rattachées à l'armée régulière accumulent en fonction des pertes qu'elles infligent à l'ennemi. Ces points leur permettent ensuite d'acheter du matériel sur la plateforme. Le ministère de la transformation numérique qui a mis en place cette initiative tente par là d'assouplir la rigidité de l'armée héritée de l'époque soviétique. Pour son directeur, la plateforme « encourage unesaine compétitionentre les unités de dronistes et pousse les entreprises à produire les meilleures armes possibles ». Il s'agirait à ce jour de la seule armée au monde ayant décentralisé une partie importante de ses fournitures en armement et mis en place un système de compétition entre unités. Du côté du monde civil, le même type d'outils se développe afin de faciliter la production de drone à destination des soldats, notamment via la plateforme Social-Drone qui met en place un système permettant à des civils d'accéder à de la documentation nécessaire à la fabrication, puis, une fois construit, de les envoyer directement aux soldats. Il existe aussi le site swarm.army qui liste et trie des boutiques sur Ali-express qui fournissent le matériel nécessaire.
[10] Dès le début de l'invasion à grande échelle, la poste ukrainienne, Ukrposhta, s'est avérée être un moyen logistique essentiel pour la population vivant proche des lignes de front, car il s'agit des derniers représentants de l'État à maintenir le lien dans des régions qui se vident. L'entreprise publique s'est notamment organisée clandestinement pour continuer à verser les pensions de retraite dans les territoires occupés. Il s'agissait d'un des premiers services à revenir sur les territoires occupés et le seul en mesure de remettre en circulation la hryvnia pour chasser le rouble. Avec le temps, l'importance des services postaux s'est accrue, notamment pour assurer le lien logistique avec les soldats sur le front, et le transport de matériel humanitaire a peu à peu fait place au transport de matériel militaire. Nova Poshta, le concurrent privé de Ukrposhta, a alors connu un essor de ses activités en temps de guerre. Elle est massivement utilisée pour envoyer des colis en direction du front. De la nourriture ou tout type de matériel comme des drones. Chaque soldat sur le front peut, grâce à un programme conjoint avec l'État ukrainien (Plusy), envoyer ou recevoir trois colis de 30 kg chacun pour 1 hryvnia. Signe de l'importance logistique de Nova Poshta pour une armée ukrainienne qui doit en partie sa survie au soutien qui lui est apporté par la population, les locaux et convois de l'entreprise ont été frappés à plusieurs reprises par des missiles russes. Si la croissance rapide de Nova Poshta lui a permis d'ouvrir des bureaux dans différents pays du monde, principalement en Europe centrale et de l'est, afin que la diaspora ukrainienne puisse envoyer des colis jusqu'en Ukraine, Ukrposhta n'a pas disparu, au contraire, sa capacité à fournir des services bancaires ou à acheminer les prestations sociales jusqu'aux régions privées d'électricité par les combats, lui a permis d'ouvrir Ukrposhta.bank, grâce à une autorisation de la Rada en juillet 2025. Par ailleurs la croissance rapide de Nova Poshta semblerait masquer le fait que l'entreprise se positionne d'abord vers les grandes villes et les localités importantes et rentables, laissant à Ukrposhta la gestion des villages isolés.
[11] Entendu comme le mouvement de celles et ceux qui s'organisent pour soutenir les soldats qui vont combattre sur le front.
[12] cf. note n° 31 dans « Des drones antifascistes tchèques sur le front ukrainien »
[13] Plusieurs des brigades créées en dehors de l'armée régulière entre 2014 et 2022 et qui y sont pour certaines (comme la Troisième) aujourd'hui rattachées, ont fortement intégré le processus de libéralisation en cours dans la défense ukrainienne. Ne bénéficiant à l'origine pas du matériel et des financements de l'armée régulière, elles ont dû s'adapter et créer leurs propres structures financières, appuyées sur des fortunes personnelles, comme la Khartia brigade ou sur leur aura acquise dans la défense de l'Ukraine à partir de 2014 comme la Troisième brigade. Aujourd'hui, c'est via des campagnes de levées de fonds et des évènements de soutien organisés par la société civile que ces brigades assurent une partie de leur financement. A l'exemple de soirées dont les bénéfices sont reversés à des organisations militaires parfois nationalistes, parfois queers ou LGBT dans lesquelles les militaires entrent gratuitement, ces brigades aux racines ultra-nationalistes sont de fait perçues comme cool par la jeunesse ukrainienne. Leurs campagnes de communication sont graphiquement très efficaces et très présentes dans l'espace public, elles produisent de nombreux produits dérivés. L'image très mauvaise dont pâtit l'armée régulière, dont l'héritage de corruption et de lourdeur soviétique est souvent moqué, est probablement aussi en partie responsable de la bonne réputation dont jouissent ces brigades qui font office de renouveau.
19.01.2026 à 20:21
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Alors que ce mois-ci l'attention du public est tournée vers les Twin Cities [1], où près de 3 000 mercenaires fédéraux se livrent à une vague d'enlèvements et de meurtres frénétiques, les officiers de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) restent actifs sur l'ensemble du territoire, terrorisant les communautés et se préparant à de futures vagues d'interventions qui seront tout aussi brutales que celles qui ont lieu dans les Twin Cities. Pourtant, cela ouvre également des opportunités aux citoyens à travers tout le continent pour agir en solidarité avec ceux ciblés par l'ICE, en lançant des offensives ailleurs, révélant ainsi les faiblesses et l'impopularité des forces de l'ordre fédérales tout en les forçant à éparpiller leur attention.
C'est précisément ce qu'ont fait les habitants de la Bay Area [2] le 10 janvier dernier, en fracassant 47 fenêtres du siège fédéral d'Oakland et les marquant de graffitis dans le but d'identifier le bâtiment comme une base des opérations de l'ICE dans la région. Nous avons traduit cette revendication sous forme de récit reçue anonymement par nos amis de CrimethInc..
De nos jours, tout le monde déteste l'ICE. Partout sur l'échiquier politique, on veut les dégager de nos villes. Depuis leur déploiement massif en 2025, de nouvelles formes d'organisation collective se sont mobilisées ensemble pour contrer la violence d'État, d'une manière inédite depuis des années. Par le passé, et très récemment lors des soulèvements contre la brutalité policière en 2020, un élan révolutionnaire tout aussi large s'est essoufflé et a été récupéré à des fins électorales par les courants libéraux, pendant que la gauche [3], épuisée, se livrait à des luttes intestines liées aux orientations politiques ou aux choix tactiques à adopter. Désormais, si nous voulons saisir l'opportunité de créer des mouvements résilients tout en nous confrontant à la montée mondiale de l'autoritarisme, nous devons agir différemment.
C'est ce que nous avons fait dans la Bay Area.
Au cours des 10 derniers mois, le combat contre l'ICE a créé un changement nécessaire dans les styles d'organisation et dans les relations entre les différentes formations radicales situées dans la Bay Area. Nous avons vu des réseaux d'organisation populaire former des assemblées de quartier et des comités de vigilance (Adopt-a-Corner) pour quadriller les écoles et les lieux de travail, tandis que de nouvelles approches stratégiques émergeaient directement des bastions de lutte.
L'un de ces bastions de lutte a été le tribunal fédéral d'immigration à San Francisco, où l'ICE a enlevé plusieurs personnes qui comparaissaient pour un suivi de leur situation. Une fois que ce lieu a été identifié comme un lieu majeur des interventions de l'ICE, des groupes locaux se sont formés spontanément et ont commencé à assumer un rôle de bouclier à l'extérieur du tribunal. Des groupes anarchistes, des militants marxistes, des organisations et personnes ayant pignon sur rues comme les réseaux d'entraide, les organisations communautaires, les avocats ou encore les ONG, ont commencé à travailler ensemble de manière jamais vu auparavant. Les anarchistes ont combattu dans la rue les agents de l'ICE aux côtés de leaders religieux et de familles pendant l'intrusion sur l'île de Coast Guard. Le gouvernement fédéral a donc été obligé d'annuler l'offensive planifiée de l'ICE prévue en octobre dans la Bay.
À mesure que nos ennemis se sont vus dotés de plus en plus de ressources, nous avons consolidé notre pouvoir en dépassant le sectarisme et en travaillant main dans la main aux côtés d'individus et d'organisations, grâce à une vision partagée du futur, et ce, malgré nos différences vis-à-vis des appartenances politiques ou de la manière dont les choses devaient changer. Il ne s'agissait pas ici de faire des concessions idéologiques aux libéraux, mais plutôt d'identifier quels étaient nos forces respectives et nos buts communs. Une ligne politique claire a pu être maintenue quant à la nécessite d'affronter directement l'État, tout en travaillant aux côtés de partenaires plus hésitants à passer à l'action.
Cette convergence fondée sur des principes communs et, grâce au maintien d'une vision partagée de ce que nous essayons d'accomplir à travers différents positionnements, compétences et tactiques, a fonctionné. Le nombre d'arrestations dans les tribunaux s'est effondré. Celles-ci sont aujourd'hui bloquées grâce à une injonction [4] introduite par l'Union Américaine des Libertés Civiques, en ce mois de janvier.
L'ICE et le Département de la Sécurité Intérieure (Homeland Security) ne peuvent désormais plus circuler dans la Bay Area sans être pris en chasse par des citoyens lambdas, et ce grâce à l'augmentation du nombre de groupes de surveillance et de réseaux d'alerte dans la région.
Les habitants de la Bay Area ont récemment identifié un nouveau bastion de lutte : le siège fédéral d'Oakland. À l'aide d'un vaste réseau d'enquêteurs documentant et surveillant de près les agissements de l'ICE, le siège fédéral a pu être identifié comme base logistique pour les opérations des agents de l'immigration dans l'East Bay.
Une coalition anti-fasciste, impliquée dans la lutte contre l'ICE dans la région, a riposté face au meurtre de Renee Good en planifiant une réponse militante en date du 10 janvier. Cette action avait pour but d'attaquer l'infrastructure fédérale et d'entraver les opérations de l'ICE au niveau local, en causant, conjointement, un marquage identifié visible du public du bâtiment comme site des opérations de l'ICE et des dégâts matériaux. Cette action avait pour objectif second de raviver la culture militante présente dans la région qui a déclinée au cours des cinq dernières années et de faire la démonstration de notre force et de nos capacités à riposter. Tout cela a été orchestré en solidarité vis-à-vis des révoltes qui ont lieu à Minneapolis ; un acte de vengeance pour Renee Good, Keith Porter et pour toutes les vies fauchées par l'empire « états-uniens ».
Juste après le crépuscule, une foule de 80-100 personnes s'est réunie à l'amphithéâtre Lake Merritt [5] le 10 janvier 2026, la plupart vêtus en black block et de keffiehs. Les camarades ont tenu un discours sur les initiatives locales pour combattre les enlèvements de l'ICE, les combats à mener contre le déploiement des caméras Flock, et l'imbrication des luttes palestiniennes et anti-ICE . Puis le cortège s'est élancé.
La foule a défilé devant le tribunal du comté d'Alameda, le recouvrant de slogans avant de passer par l'Oscar Grant Plaza pour atteindre le siège fédéral d'Oakland. Les manifestants y ont brisé 47 fenêtres et l'ont recouvert de graffitis pour le désigner publiquement comme une base logistique des opérations de l'ICE dans la Bay Area ; un fait relativement méconnu du public à l'époque. L'énergie était à son comble, les slogans combatifs, et de nombreux participants ont décrit l'événement comme le plus grand black bloc vu dans la région depuis les soulèvements de 2020. Les manifestants restaient soudés, veillant les uns sur les autres. Le cortège manoeuvrait rapidement, restait groupé, et a réussi à esquiver les forces de l'ordre jusqu'à sa dispersion.
Cette action a reçu un accueil massivement positif. Tandis que les manifestants brisaient les vitres et graffaient leurs messages, passants et automobilistes les acclamaient. Certains conducteurs ont même manœuvré autour de la foule pour entraver la progression des voitures de police à leur poursuite. Le lendemain matin, des influenceurs locaux ont afflué vers le siège fédéral pour filmer des vidéos saluant l'action. Un article paru dans le San Francisco Chronicle a suscité un vif intérêt, recevant même le soutien des libéraux. En quelques jours, presque chaque habitant d'Oakland a été mis au courant de ce qui s'était passé cette nuit-là, découvrant, ainsi, que l'ICE se mobilisait depuis un bâtiment fédéral au cœur de leur ville.
Dans l'ensemble, les participants ont qualifié l'action de succès. Elle fait la démonstration d'une stratégie offensive reproductible partout où l'ICE est présente : identifier et révéler les lieux d'opération de l'agence aux yeux du public et attaquer leurs infrastructures, tout en ralliant soutien et adhésion à travers tout l'échiquier politique. Ce basculement vers une forme de militantisme combatif, au-delà des appartenances politiques, montre qu'Oakland conserve une culture de l'action directe profondément ancrée et possède le caractère nécessaire pour affronter l'État. Cette action indique que le mouvement contre l'ICE et, plus largement, contre l'empire colonial, gagne en puissance et développe de nouvelles capacités. Cette diversité de porte-paroles, de participants et de soutiens n'aurait pas été possible sans des mois de travail de coalition et de projets publics qui ont offert aux nouveaux venus un point d'entrée vers l'action directe.
Toute action et tout projet politique comportent évidemment des limites. Si l'action du 10 janvier contre le siège fédéral a réussi son objectif de normaliser le militantisme et de secouer les infrastructures fédérales, l'ICE continue d'enlever nos amis, nos familles et nos voisins, et son budget, comme son pouvoir, croissent chaque jour. Réclamer vengeance pour nos martyrs n'est pas synonyme de justice, pas plus que cela n'efface le mal profond qui se propage autour de nous.
Les habitants de la Bay Area veulent que l'ICE quitte leur foyer et, où que soit le lieu, disparaisse. Nous savons que la lutte contre l'ICE est un combat pour la libération des terres et de tous les peuples opprimés. Nous savons que nous devons bâtir un mouvement de masse, de gauche, durable et résilient, capable de renverser l'empire actuel. Et nous savons que pour y parvenir, nous avons besoin les uns des autres.
L'ICE, la police, l'agression impérialiste et toutes les formes de violence d'État prospèrent en l'absence d'une opposition organisée, lorsqu'ils peuvent mener leurs opérations clandestinement sans aucune riposte. Lorsque nous identifions des points de passage stratégiques et que nous intervenons, nous gagnons. Lorsque nous utilisons l'intervention comme un moyen de construire un soulèvement de masse, nous gagnons.
Briser des vitres à la faveur de la nuit n'est pas, en soi, une stratégie politique efficace. Mais cela peut le devenir en brillant comme une étoile au sein d'une plus large constellation de résistance.
Traduction : Loriane Rapenne
[1] Minneapolis, capitale de l'état du Minnesota, et Saint-Paul forment les Twin Cities. Toutes les notes sont de la traductrice
[2] Située dans la banlieue de San Francisco en Californie
[3] Ici, le Partie Démocrate
[4] Aux États-Unis, l'injonction est une décision de justice ordonnant à une personne ou à une institution de faire, ou d'arrêter de faire, une action spécifique sous peine de sanctions. Équivalent du référé-suspension ou référé-liberté en France.
[5] Situé à Oakland
19.01.2026 à 16:28
dev
Sur un mur pas loin de chez moi, quelqu'un a écrit à la bombe rouge et en capitales : LA POLICE TUE DANS LE 20e. La semaine dernière, El Hacen Diarra est mort au commissariat, à quelques rues de là.
Quand on tape sur Google : « la police tue dans le 20e », apparaît en premier : « El Hacen Diarra est décédé d'un malaise cardiaque en garde à vue dans les locaux du commissariat du 20e arrondissement de Paris, dans la nuit de mercredi à jeudi. »
Devant le foyer où il habitait, une foule couvre l'asphalte. On ne voit que des visages tristes et en colère. Aux fenêtres des hommes filment le rassemblement. On fait pitié à voir, nous les quelques blancs ici en soutien aux proches de la victime. C'est nous la France aussi. Nous et nos corps invisibles, inviolables, intouchables, par les matraques et les coups des forces de l'ordre. Et c'est l'image de nos corps amassés sur cette place que ces hommes enverront peut-être au pays pour rassurer les leurs et dire qu'ils ne sont pas seuls.
Que deux ou trois cents personnes sont là et ne sont pas d'accord avec cette violence.
Ici, on meurt « d'un malaise cardiaque » pour être en possession de stupéfiants quand on est noir ou arabe.
« On commence 2026 avec un mort. Il est important d'être nombreux, il est important de dénoncer ce qui se passe, prononce Assa Traoré dans un micro. Parce que si on laisse passer, il y aura encore de nombreux El Hacen Diarra. (…) Les policiers sont responsables de sa mort. Soyons prêts à les entendre dire : « El Hacen était sous emprise de stupéfiants. » ; « El Hacen est mort de crise cardiaque. » Ce sont des phrases que nous entendrons. Mais personne ne devrait mourir parce qu'il croise la police. Personne ne devrait subir un contrôle d'identité juste parce qu'il s'assoit en bas de chez lui. Ça s'appelle du contrôle au faciès. Ça s'appelle de la discrimination. C'est au peuple français de se tenir debout et de dire : on ne laissera plus faire. »
El Hacen avait 35 ans, mon âge. Il avait une formation d'artiste. Comme moi. Il avait été interpellé après avoir été vu rouler un joint. Comme ça m'est arrivé. Il était originaire de Mauritanie. C'est peut-être notre première différence, celle qui peut coûter la vie.
« (…) On a fait analyser la vidéo où il est à terre, on le voit sur le sol. Et d'ailleurs on remercie la personne qui a filmé. On a fait analyser le son de cette vidéo, et El Hacen dit : « Vous m'étranglez, vous m'étranglez, vous m'étranglez ». Mais ils ont continué encore et encore et il est mort. La police du 20e on la connaît déjà : Lamine Dieng est mort ici. Mais personne ne devrait mourir, parce qu'il vient d'ailleurs. El Hacen est venu de son pays et il repart dans un cercueil. C'est comme ça que sa famille va l'accueillir. C'est ça le message qu'on renvoie de ce pays. »
Dans l'assemblée un homme noir crie : « NOUS AVONS LE MÊME SANG ROUGE » et couvre les mots d'Assa qui poursuit sa prise de parole :
« Des El Hacen, il y en a plein dans ce foyer qui ne vont pas sortir dehors car ils ont peur qu'on vienne les chercher quand nous serons partis. Parce qu'ils ont peur qu'on les mette dans un centre de détention. (…) Ce qui se passe aux États-Unis annonce un débordement énorme ici en France où la situation est déjà dramatique... »
Deux hommes sont penchés à la fenêtre du premier étage. Le plus grand a passé son bras autour de l'épaule du plus petit qui continue d'enregistrer la scène. Un autre est accoudé sur l'embrasure de la fenêtre voisine. Lui je l'ai déjà vu. Le soir il est souvent posé devant le foyer, à discuter avec les anciens qui font griller du maïs après la prière.
En bas ça scande sans discontinuer : « JUSTICE POUR EL HACEN » quand un homme prend le micro. « On va se calmer, c'est un moment de recueillement, nous avons les larmes aux yeux », dit-il. Au cœur de la foule, la voix fière d'un vieux monsieur hurle : « On ne pleure pas nous ! On ne pleure pas ! On est en colère ! » Alors les cris s'élèvent et se confondent, mélangeant des mots de rage et d'accablement jusqu'à ce que le médiateur nous fasse tous fermer nos bouches pour une minute de silence.
Plus tard dans la journée, quand je suis repassée devant le foyer, la foule s'était dissipée. En contrebas de la rue, trois motos et trois policiers faisaient une ronde. J'imagine que ceux qui ont croisés le regard d'El Hacen pour la dernière fois, n'étaient pas de ceux-là. Enfin j'espère, mais qui sait ?
En remontant vers chez moi je me suis demandée combien un policier était payé un dimanche.
Et en l'occurrence quelle part de mon travail à moi, payait le travail de ces trois-là. Travail qui consistait à surveiller des hommes qui avaient traversé mers et frontières pour gagner ici leur pain et celui de leur famille restée au pays.
Valentine Fell
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