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20.01.2026 à 11:28

L'Horizon du langage

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« La force de l'écriture n'est pas de servir le pouvoir mais d'être l'ennemi intime de ceux qui vous imposent le leur » Pablo Durán

- 19 janvier / , ,
Texte intégral (1067 mots)

Je ne saurai dire aujourd'hui pour qui ni pourquoi j'écris. D'ailleurs, je n'écris pas. Je ne fais pas ce que l'on appelait écrire il y a encore une génération : je me parle à moi-même. Écrire était autre chose, un mode de conscience, une façon de se concentrer par, et à travers le langage. Une façon de s'éclairer et de penser que l'on éclaire le monde. Oui, j'ai fréquenté ce lieu, réduit par la culture et le commerce au style, à l'érudition, à la forme, au sujet, au genre, tous ces repères qui éludent, précisément, ce qu'est écrire pour celui qui écrit.

Comme André Breton, un homme qui reste l'un de ceux auxquels je pense avec le plus de complicité, le plus de désir partagé, j'ai écrit pour rencontrer des hommes. J'ai écrit pour m'extraire du sommeil collectif, pour distinguer le monde, et pour rencontrer mes semblables. Avais-je quelque chose à dire ? Sans doute que non, mais comment aurai-je pu réduire l'écriture à cette unique nécessité ? Comment aurai-je pu réduire l'écriture à ce qui la légitime aux yeux du plus grand nombre dont je voulais m'extraire, comme on extrait une dent ? Il n'y a pas de bons sentiments dans l'écriture, il n'y a que la violence du retrait. Est-ce à dire qu'il n'y a qu'un rapport existentiel à l'écriture qui vaille ? Non plus, mais nul ne peut impunément nier ce qu'il lui en coûte d'écrire, sur quelle dépense s'élèvent ses phrases, les plus froides comme les plus légères, les plus désinvoltes comme les plus acérées.

J'ai fort souvent raté ma cible. J'ai fort souvent été désespéré par moi-même. Sans doute n'ai-je pas été un homme de goût, ni capable d'envoyer les bons signaux. Trop faibles, mes signaux. Trop ésotériques, ou trop agressifs. On n'agresse pas le lecteur, cela ne se fait pas. On ne lui dit pas qu'il est complice d'un saccage : au nom de quoi ? Mais qu'importe. Il y a une histoire des mœurs avec laquelle l'écriture ne s'entend pas. Il y a une histoire des sensibilités et des mentalités avec laquelle l'écriture ne s'entend pas. Il y a même une histoire des concepts et une histoire de la morale avec lesquelles l'écriture ne s'entend pas. Les choses ne vont jamais d'elles-mêmes lorsque l'on se met à écrire. On ne témoigne pas, on ne s'insère pas, on n'agrémente rien : on fait d'emblée sécession. Croire que cette sécession est ce qui distingue la littérature est l'un des sophismes les plus communément partagés. La neutralisation culturelle de l'écriture par ce pli lui fait rejoindre l'utilitarisme le plus servile : celui de la censure morale et idéologique. Cette censure s'applique à la pensée elle-même, elle s'applique à l'éveil de soi depuis soi-même : elle touche au destin.

Écrire, ce fut longtemps pour moi remettre en question mon destin, et même, agir directement sur lui. Écrire ne m'a jamais servi à me présenter au monde des hommes, mais à fuir leur commerce. Écrire ne m'a jamais servi à me représenter moi-même pour participer au concert des identités et des statuts sociaux, mais à frayer autrement le sens de toute chose pour entrer en contact avec le réel. Écrire a immédiatement relevé pour moi d'une recherche de contact avec le réel, qui ne pouvait passer que par l'expérience de ma propre liberté. Non pas la liberté de tout faire, ni de savoir tout écrire, je n'ai jamais confondu la liberté avec la maitrise, non, c'est même l'inverse : ma liberté s'est toujours exercée le mieux dans la déprise, dans le saut au-delà de moi-même. Écrire fut pour moi aller au-delà de ma propre identité, transgresser ma propre image dans le miroir, briser la loi commune, ouvrir le champ. Autrement dit, écrire signifiait s'opposer à toutes les autorités.

Lorsque l'on pénètre dans l'écriture, plus rien ne semble impossible. En traversant le feu de la langue, on se dit que les hommes, s'ils armaient mieux leur langage, pourraient être libres et ne plus subir la loi absurde de ceux qui les dominent. Ils pourraient entrer en contact autrement avec ce qui est – sans rien changer au mystère de chaque individualité. On se dit qu'il suffirait d'abattre cette cloison étanche qui sépare chaque conscience de son éveil pour se déniaiser du social et que celui-ci s'effondre, que toute son illusion s'effondre. J'ai donc toujours identifié le fait d'écrire à celui d'avoir été éveillé à quelque chose qui se dérobe continument sous l'avancée de mes phrases, mais qui en constitue la condition opérante, l'exercice même. Lorsque l'on pénètre dans l'écriture, chaque geste s'élargit au point que l'on ne comprend plus pourquoi les hommes se laissent guider par la fatalité qu'ils identifient à une logique inviolable. On ne comprend plus aucune des objections les plus courantes. On ne supporte plus le gâchis des idées. On ne comprend plus ce qui rend impossible la réalisation ou le refus de telle ou telle chose relativement banale. On ne comprend plus l'isolement qui sépare les imaginations. Car la force de l'écriture n'est pas de servir le pouvoir, ni de le représenter, mais d'être l'ennemi intime de ceux qui vous imposent le leur. Sa révélation est comparable à celle qui saisit devant la mort : on y surprend le symbolique à l'œuvre. Une fois ce prodige effectué, il n'y a pas de retour en arrière. Celui qui écrit sait qu'il a un corps et qu'écrire excède le langage. Voilà pourquoi surveiller ce qui s'écrit cela a toujours été surveiller les corps et voilà pourquoi il est encouragé aujourd'hui que plus aucun corps n'écrive.

Pablo Durán

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20.01.2026 à 10:53

À propos de « La rafle des Gitans » et du livre de Raúl Quinto

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Entretien avec Raoul Gomez, son traducteur

- 19 janvier / , ,
Texte intégral (4051 mots)

« Comprenez qu'est gitane toute personne d'origine corrompue qui s'habille comme les Gitans et qui parle leur jargon diabolique. »
Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre.

Le génocide des Roms sous l'emprise nazie est désormais documenté, environ cinq-cent-mille d'entre eux furent exterminés [1] ; il s'agissait bien pour Hitler et sa clique d'exterminer cette « race » au même titre que la juive. Mais la maltraitance exercée à leur égard ne date évidemment pas de si frais, on le sait. Errants séculaires venus d'Inde, d'Europe centrale, subissant l'hostilité des populations et des instances de pouvoir, si la grande majorité d'entre eux est aujourd'hui sédentarisée, beaucoup sont encore nomades ou vivent selon les codes du nomadisme. Qu'on les appelle Gitans, Tsiganes, Bohémiens, Manouche, Sinti ou Roms, ils sont rejetés notamment au sein même de l'Europe où les règles de libre circulation réservées aux intracommunautaires n'ont pas l'air de toujours s'appliquer à ceux-là que l'on ne cesse de regarder comme étant exogènes.

De France, où ils demeurent assez peu nombreux (par rapport à l'Espagne, par exemple), ils sont ainsi régulièrement renvoyés d'où ils arrivent, de Roumanie [2] ou de Bulgarie [3], le plus souvent. Sous la présidence de Sarkozy, des expulsions par la force sont commanditées, François Hollande, son suiveur, ne fera que doubler le nombre de personnes Roms rejetées, soit près de 20 000 en 2013 [4]. Il faut attendre janvier 2014 pour que les ressortissants roumains ou bulgares, dont nombre de Tsiganes, puissent venir sans permis de travail dans les pays riches de l'Union européenne. Toutefois, l'ostracisation de ces populations est patente. Assez souvent, par exemple, des freins sont mis à la scolarisation des enfants, on compte un taux d'analphabétisme important et un taux de pauvreté énorme dans les communautés roms.

Réputés oisifs parce que rétifs à l'embrigadement habituel, c'est aussi leur propension à certains débordements qui effraie les tenants de la vertu et de l'ordre, les Gitans représentent aux yeux de tous une liberté qui ne saurait valoir comme exemple, ni bien sûr comme modèle. Sont d'ailleurs, selon les époques, appelés « Gitans », indifféremment de leur origine, ceux dont les mœurs apparaissent comme licencieuses. Ce qui n'empêchera pas d'interdire en Espagne, l'usage de la dénomination « Gitans », mêmes aux intéressés eux-mêmes. Une loi du xviie siècle assimile ce nom à une injure sévèrement sanctionnée [5].

Si l'on remonte à seulement quelques siècles, souvenons-nous qu'en 1682, Louis XIV émit une déclaration qui fustigeait les Bohèmes, les considérant comme gêneurs et voleurs, ennemis dont ses prédécesseurs sur le trône n'auraient su purger le royaume, invitant donc à les attraper et à les enchaîner tous aux galères à perpétuité. Par cet ukase, le « roi soleil » devançait de plus d'un demi-siècle la « Rafle des Gitans » décidée par Ferdinand VI d'Espagne, sous l'influence d'un évêque, « vieux bureaucrate effrayé par la magie et le désordre » [6], et du marquis « le plus puissant » du pays [7] ; et en Autriche-Hongrie les mêmes proscrits seront bientôt dispersés et leurs enfants placés de force dans des familles paysannes, afin d'en faire des « nouveaux Hongrois » [8].

Épisode assez peu connu, la « Rafle des Gitans » du 30 juillet 1749 est à l'origine du livre de Raúl Quinto dont la traduction paraît ce mois-ci aux éditions Le temps des cerises sous le titre : Chant profond du roi de l'ombre . En espagnol : Martinete del rey sombra.

J'ai proposé à Raoul Gomez [9], son découvreur et traducteur, de bien vouloir converser un peu autour de ce livre et des faits qu'il rapporte.

Comment as-tu découvert ce texte de Raúl Quinto ? Peux-tu nous dire qui est cet auteur ?
Raoul Gomez : j'ai lu une critique dans le journal indépendant espagnol Infolibre, j'ai été attiré par le titre, parce que je suis un grand amateur de flamenco, un aficionado, et que le martinete est une des formes musicales du flamenco. Raúl Quinto est enseignant, il avait déjà publié différents ouvrages, de poésie notamment, il était plus ou moins inconnu en Espagne et avec ce titre, il s'est vu décerner trois prix, qui lui ont donné plus de visibilité.
Avais-tu pris connaissance de cette « rafle des Gitans » auparavant, lors de tes études d'espagnol, par exemple ?
Non, cet épisode de l'histoire espagnole est peu connu, peu enseigné, même en Espagne la majorité des Espagnols ignorait tout de cette tentative de génocide, l'auteur lui-même l'ignorait, et c'est quand il l'a découvert qu'il a décidé de se documenter et d'écrire ce livre. Avec son livre, et aussi avec le film documentaire de la réalisatrice gitane Pilar Távora « Gran redada gitana : historia de un genocidio », on commence à connaître un peu plus ce pan de l'histoire en Espagne, et j'ai proposé la traduction de ce livre ici en France parce que j'ai trouvé que c'était un bon texte et parce que je crois qu'il est nécessaire de mettre la lumière sur ce qui serait la première tentative de génocide en Europe.
Quel est le prétexte de cette rafle ?
La différence. Leur mode de vie, leur habillement, leur langue, sont insupportables pour le pouvoir en place. On a les a obligés à se sédentariser, à abandonner leur langue, on leur a interdit de se réunir, même le travail leur est refusé. Enfin, c'est leur existence qui est niée. Cela semble incroyable, mais en trois siècles (xv-xviii) deux-cent-cinquante lois ont été promulguées contre les Gitans.

« Est Gitan celui qui s'habille, parle et vit comme un Gitan, qu'il descende ou pas des vieux Égyptiens. Il y a une langue, des vêtements et une façon d'être de par le monde qui ne doit pas être tolérée, qui empoisonne la terre et contamine l'air. Ce n'est rien d'autre qu'un chapitre de plus du livre bâtard de la pureté, celui de tant de groupes discriminés que les besoins des états modernes pour leur propre survie et efficacité finissent par mettre à l'écart ou éliminer, parce que toute diversité rend toujours difficile le moindre contrôle. Gitans, Juifs, cagots ou Maures. » [10]

Que sont censés devenir les Gitans raflés ? Les familles ?
Dès le début de la rafle, on sépare les familles, les hommes d'un côté, et les femmes et les enfants de l'autre. Tant qu'à les faire disparaître, qu'ils servent à quelque chose auparavant. Ils sont donc envoyés dans des chantiers navals pour travailler comme esclaves à la fabrication des nouveaux vaisseaux de guerre de l'Armada espagnole, en prévision de la prochaine guerre, jamais très éloignée à cette époque. Les femmes et les enfants, on ne sait pas très bien que faire d'eux au début, on les entasse pendant des mois avant de trouver où les faire travailler également.
Une révolte est décrite…
Oui, on pourrait parler de pierres contre fusils. Ils sont tellement maltraités, sous-alimentés, ils souffrent tellement de la chaleur, de la soif, du travail forcé qu'ils décident qu'ils n'ont plus rien à perdre et s'unissent dans la révolte, à la grande surprise du pouvoir espagnol qui les méprise.

« Pour monter une opération de ce type, il faut un minimum de discipline et de courage dont les Gitans sont dépourvus. Pour la nonchalance et la bringue, ils sont doués, pour propager la fainéantise également, et pour la destruction sans raison, ça va de soi. » [11]

Tu emploies le mot « génocide », lequel (sauf erreur) n'apparaît pas dans le livre de Raúl Quinto. Sur quelle base peut-on parler de génocide à propos de cette rafle, à partir, bien sûr, d'une terminologie établie bien plus récemment ?
Le mot n'apparaît pas, non, il a été employé autour du livre, car il y a bien une volonté d'exterminer totalement le peuple gitan, quand le 30 juillet 1749, ordre est donné d'arrêter toute la population gitane d'Espagne. Pilar Távora, dans son film que j'ai cité précédemment, emploie le terme de génocide dans le titre. Cet épisode que l'on appelle la Grande Rafle, est resté dans l'histoire comme la tentative d'extermination ratée des Gitans. Les hommes et les femmes ont été séparés pour qu'ils ne se reproduisent pas, et qu'ainsi ils disparaissent définitivement. Cela a duré dix-huit ans, et aujourd'hui, je crois que le terme de génocide s'impose, il signifie tuer une race, même s'il est vrai qu'à l'époque, on ne l'utilise pas. Il y a bien eu tentative d'extermination physique, intentionnelle, systématique et préméditée d'un groupe humain en raison de ses origines.
Le livre de Raúl Quinto est fait d'un récit par lents tableaux de cette rafle, dans ses détails et dans ses suites, mais aussi de la description du contexte historique, et spécialement du couple régnant, ici croqué avec une certaine cruauté (pas volée). Je pense à la scène fort drolatique de la rencontre, sur un des ponts qui relient l'Espagne au Portugal, entre les deux futurs mariés, Ferdinand VI et Marie-Barbara du Portugal. Le roi d'Espagne découvre l'extrême laideur de sa promise qui, tout au long du livre, sera essentiellement éclairée sous un angle organique, jusqu'à sa déchéance finale relevant carrément du grotesque, quoique très probablement très rigoureuse sur plan factuel. Y voir là, de la part de l'auteur, m'a-t-il semblé, la mise au jour des effets de la consanguinité, au sens propre comme au figuré, qui préside à l'agencement monarchique européen…
La consanguinité joue un rôle très important dans l'histoire monarchique européenne, Charles II d'Espagne ne peut pas avoir d'enfant, ce qui aura pour conséquence la guerre de Succession d'Espagne (1701 /1714) puis la fin de la maison de Habsbourg sur le trône d'Espagne, au profit des Bourbons. De là à dire, que cette consanguinité est la cause de la laideur de Marie-Barbara du Portugal, je l'ignore. Ce passage sur le mariage est particulièrement savoureux, il était d'usage à l'époque, quand les futurs mariés ne pouvaient pas se rencontrer, d'envoyer un portrait du conjoint et de la conjointe qu'on leur avait octroyés. Or, la date du mariage approche, et Ferdinand VI ne voit rien venir, pas de portrait de la future reine, il ne peut pas la voir en peinture. Il s'inquiète, à juste titre :

« Qu'elle est laide et grosse. Il comprend maintenant que son portrait ne soit jamais arrivé, qui oserait mentir de la sorte à un prince et qui oserait lui dire semblable vérité. Ferdinand a quinze ans et il ne sait pas encore que Marie-Barbara est ce qui va lui arriver de mieux dans la vie. » [12]

Le tableau est en effet cruel, mais parfois touchant, le roi et la reine n'ont pas choisi leur destinée, leur mariage, Ferdinand VI, tout comme son père Philippe V, semblait souffrir de ce qu'on nomme aujourd'hui un trouble bipolaire, et c'est bien la laide Marie-Barbara qui l'aidera le mieux à le supporter.

Ce « chant profond » qui donne son titre au livre, soit le mot martinete, en espagnol. Peux-tu nous l'expliquer, dire à quoi il se rapporte ? D'autres termes, tels que toná ou debla, références pour le flamenco, apparaissent dans le texte de Quinto…
Le flamenco est constitué de différentes formes musicales, los palos en espagnol, qui ont évolué au cours du temps pour se figer au xixe siècle. Le martinete, tout comme la toná ou la debla, sont les chants les plus anciens que nous connaissions, ils se chantaient a cappella, mais le martinete était accompagné par le rythme du marteau sur l'enclume, à la différence des deux autres. Forgeron était en effet un des métiers occupés par les Gitans. La guitare n'apparaît dans sa forme actuelle qu'au xixe siècle, et elle commence à être utilisée pour accompagner les chants, donnant également lieu à l'apparition de nouvelles formes dans le flamenco, par exemple les bulerías ou la soleá sont parmi les plus connues.

Martinete n'a pas de traduction en français, et l'autre nom du flamenco en espagnol c'est el cante jondo, littéralement le chant profond, j'ai opté pour cette traduction parce que je trouve que c'est un nom magnifique pour le flamenco, et qu'il garde un peu de mystère, il faut savoir que beaucoup d'Espagnols ignorent ce qu'est un martinete.

Il est dit aussi dans le livre qu'à cette époque où la dynastie des Bourbons règne sur la moitié du continent, la cour d'Espagne est le grand centre musical de l'Europe. Les premières des opéras se jouent devant les rois d'Espagne. Même chose pour la musique de chambre…
Marie-Barbara du Portugal était, semble-t-il une personne très cultivée, elle jouait bien du clavecin, et a su attirer comme professeur le grand Scarlatti, et aussi le castrat Farinelli. Beaucoup de musique à la cour, oui, de théâtre aussi, on ne peut pas chasser toute la journée !
Chant profond du roi de l'ombre est aussi un retour en arrière exposant le sort fait à ses populations réputées inassimilables durant les siècles précédant cette rafle, comme une explicitation du lent processus qui mènera à 1749 et aux massacres suivants, jusqu'au génocide conduit par les nazis, que les Roms appellent Samudaripen (littéralement : le meurtre de tout). Certains des événements notoires de l'histoire des Gitans sont rapportés ici, le livre de Quinto est en cela aussi un hommage à un peuple réputé sans mémoire. Les seules traces laissées ayant été « les signes des fossés et des carrefours » [13]
Oui, ce que souligne Raúl Quinto fort justement, c'est que ce ne sont jamais les Gitans qui racontent leur propre histoire, elle est toujours racontée par les autres, parce que leur langue n'est pas écrite, et force est de reconnaître que c'est encore le cas puisque Raúl n'est pas gitan lui non plus. Il raconte une légende où les « Gitans avaient bien un alphabet pour le romani et qu'ils l'avaient caché dans des feuilles de chou pour le protéger de la pluie, mais qu'un âne est arrivé et qu'il a mangé le chou et l'alphabet. Le peuple dont la mémoire fut mangée par un âne. » [14]
Si l'on veut bien déborder du livre de Quinto, peux-tu parler un peu des Gitans et de l'Andalousie, qui semble une des seules régions où ils soient vraiment « chez eux » ? Je sais que tu t'intéresses à la musique, tu peux nous raconter un peu le lien entre les Gitans et le flamenco ?
Les Gitans sont nombreux en Andalousie, oui, mais ils ne sont pas pour autant toujours bien vus ou bien intégrés, la faute revenant aux uns et aux autres selon à qui on pose la question. À Séville par exemple, ils vivaient à Triana, un quartier du centre-ville, mais ils en ont été chassés par la spéculation immobilière dans les années 50 pour aller vivre dans les quartiers périphériques. En ce qui concerne le flamenco, le lien entre Gitans et cette musique est indéniable ; pendant leur long périple entre l'Inde et l'Andalousie, ils avaient l'habitude de jouer la musique des pays qu'ils traversaient, puis ils ont fini par s'installer en Andalousie où ils ont également appris les chants autochtones, on peut dire que le flamenco est la combinaison de la musique de nombreuses cultures, arabe, juive, andalouse, etc. Et les chants les plus tragiques, les plus profonds, semblent bien exprimer la souffrance qu'ils ont connue au cours de leur histoire. Mais le flamenco est né en Andalousie, et pas ailleurs, alors, au lieu d'opposer l'importance des uns et des autres, il me semble que l'appellation chant gitano-andalou rend hommage à tous.

(Propos recueillis par Jean-Claude Leroy)

Illustration : Francine Mayran, Déportés tsiganes à Jasenovak. Huile sur toile, 2010. Détail.

*

Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre (traduction Raoul Gomez), Le Temps des cerises, 2026 – 20 €.


[1] On peut lire, par exemple, le livre de Claire Auzias : Samudaripen, L'Esprit frappeur, 2022. Cf. Une recension existe sur LM, ici.

[2] Sur la situation en Roumanie, cette étude de Martin Olivera, enseignant en anthropologie à l'université Paris VIII : https://www.etudestsiganes.asso.fr/tablesrevue/PDFs/vol%2038%20roms%20de%20roumanie.pdf

[3] Sur la situation en Hongrie, ce rapport d'une ONG canadienne : https://www.ecoi.net/en/document/2060109.html

[4] Cf. un article d'Élise Vincent dans Le Monde du 16 janvier 2014 : « François Hollande assume la politique d'expulsion des campements roms. »

[5] Cf. Bernard Leblon, Les Gitans d'Espagne, Presse universitaire de France, 1985.

[6] Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre, p. 55

[7] Cf. Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre, p. 55.

[8] Cf. l'article Rom de Marcel Courthiade in l'Encyclopédie Universalis 2006.

[9] Raoul Gomez est par ailleurs le découvreur et traducteur des romans de Fernando Marías publiés dans les années 2000 aux éditions Cénomane et repris depuis chez Actes Sud/Babel.

[10] Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre, p. 118

[11] Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre, p. 82.

[12] Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre, p. 74.

[13] Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre, p. 49.

[14] Op. cit, p. 46.

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20.01.2026 à 10:39

Une captivité sans captifs

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Misère du projet sanctuariste

- 19 janvier / , ,
Texte intégral (8980 mots)

La chute de l'industrie du delphinarium après plusieurs décennies de combat activiste est perçue par beaucoup comme une victoire et un Happy End, y compris en France avec la fin du Marineland d'Antibes. Mais une analyse plus fine de la question révèle son remplacement par un nouveau système de biopolitique et d'enfermement, en continuité avec l'industrie qu'il prétend détruire et en frontale contradiction avec les principes énoncés par les têtes pensantes et agissantes de ce même militantisme. Et ce malgré l'existence d'une alternative bien plus autonomiste et révolutionnaire...

« Tout ça c'est encore l'injustice rambinée sous un nouveau blase, bien plus terrible que l'ancienne, encore bien plus anonyme, calfatée, perfectionnée, intraitable, bardée d'une myriade de poulets extrêmement experts en sévices. »
Céline, Mea Culpa (1936)

« Malheureusement les attaques contre les oceanariums ont constitué un blitzkrieg médiatique d'irrationalité indiscriminée, forçant tous les établissements en une seule et même catégorie : l'ennemi. Tout dissensus dans le mouvement, tout questionnement de la tactique et de la stratégie dans son ensemble, est étouffé. »
Paul Watson, The cult of animal celebrity, (1995)

Lorsque le Happy end proposé par des héros activistes n'est que la continuité de la biopolitique la plus crasse.

Une femme responsable de la mort de deux jeunes orques sous l'égide d'une rhétorique paternaliste et behavioriste [1] ; un homme nommant son fils Lincoln dont plusieurs dauphins captifs ont été la propriété effective pendant trois ans [2] ; un autre dont les ambiguïtés sinon les connivences avec l'industrie de la captivité sont connues et documentées depuis les années 90 [3]. Voilà les trois pôles principaux d'un “grand partage” des corps cétacéens, organisé sous le regard bienveillant d'une ministre de l'écologie sans doute ravie de mettre en scène cette magie d'une idée devenant produit qu'elle a tant su plébisciter : ici le cétacé version Malongo, captivité désormais privée de sa culpabilité (“captivité sans captivité” si nous voulions paraphraser Zizek) [4]. De Riddell à Watson : d'un calife l'autre. L'ubuesque situation d'une troïka activiste scandant rien de moins que l'égalité cognitive des cétacés et des humains tout en condamnant les premiers à un confinement indéfini, sous prétexte des mêmes arguments et ritournelles utilisés par l'industrie qu'ils disent combattre, devrait faire tendre plus d'une oreille. Mais ces évidentes contradictions ne semblent empêcher ces nouveaux propriétaires de dormir la nuit : le cétacé paraît condamné à n'être qu'un parlêtre de shrödinger dont l'intelligence ou le rapport au langage n'est qu'un outil rhétorique et une mise en valeur marchande, plutôt qu'une réalité effective impactant leur existence et leur devenir.

Eux le tonnent à tous les toits : there is no alternative. Non, nous le scandons : il y a une alternative. Mais qui nous écoute ? Les seules réponses que nous recevons depuis le début des années 2010 sont punitives et hypercritiques, scandées par la moralisation, l'intimidation et l'appel à la culpabilité. Tout dialogue est rendu impossible par un appel constant à la mort supposée de ces ex-captifs : “so what, you want to dump them in the ocean ?” nous assénait il y a peu de temps encore une Marino visiblement exaspérée par le fait qu'on lui demande pourquoi institutionnaliser de force des êtres dont elle-même fétichise les méninges à longueur de conférences. Comme jadis on répondait à ma mère critiquant le régime castriste si elle préférait Haïti, la question est de fermer l'affaire : surtout ne pas se poser et réfléchir. Sois militant et tais-toi.

Il faut pourtant beaucoup, beaucoup de prémisses qui n'ont rien d'évident pour prendre cela comme parole d'évangile. Croire à la validité de toute une litanie de doxas sur le comportement dit animal (“perte d'instinct” captifs “oubliant comment chasser”...), qui n'ont aucun fondement scientifique et contredisent 80 ans d'éthologie [5]. Croire qu'il existe bien un “wilderness” ou une “nature” forcément hostile et ontologiquement coupée du monde humain, ce qu'une tradition anthropologique vieille de quarante ans a minutieusement démonté [6]. Croire que les cétacés ne forment pas déjà des sociétés fondées sur l'entraide systématique des vieillards, des mutilés, des handicapés, des malades au long terme, sur l'adoption des démunis et des orphelins, alors que c'est l'exact inverse que l'on constate [7]. Croire surtout qu'il n'est pas possible - ou pas souhaitable, de créer une société commune, des rapports de care en dehors de cadres contraints, en d'autres termes qu'un cétacé ne peut qu'être “naturellement correct” ou captif, imposant un faux dilemme où l'autre est soit totalement indépendant et coupé des rapports humains, soit entièrement subalterne à ceux-ci. Tous ces présupposés, nous les défions et proposons d'en discuter la pertinence, mais eux - comme avec ceux qu'ils considèrent comme leur possession légitime - refusent le dialogue. Surtout la ligne Maginot de la différenciation anthropologique ne doit pas bouger, quand bien même on va jusqu'à aller jusqu'à dire qu'ils seraient plus intelligents que nous ou à laïusser sur leur attitudes empathiques ou morales : jamais au grand jamais leur donner un choix ou une chance.

Nous, ce que nous voyons, ce sont des rapports de surveillance et de contrôle, une privation systématique de liberté sans aucune échappatoire possible ; ils ne proposent même pas des sorties régulières et guidées, ce que même certains éléments de l'industrie qu'ils combattent pratiquent [8], un modèle calqué sur l'ancienne industrie du delphinarium et scandé par le même argumentaire justificatif, et surtout les mêmes pratiques et structurations de leur vie sous le mode de l'institution totale : gestion des individus selon des confinements au sein d'espaces séparés déterminés par des emplois du temps rigides, utilisation de dressage et de méthodologies béhavioristes comme fondement de leur gestion sous prétexte de check-up médicaux - sans doute par ailleurs fondés sur la privation de nourriture comme élément sine qua non du contrôle des cétacés captifs, contrôle des naissances par des stérilisations chimiques, nourrissage exclusif au poisson mort frigorifié avec sans doute supplément d'antidépresseurs à la clé, procédures médicales invasives et non consenties.

Il ne suffit pas d'avoir lu Surveiller et punir ou Goffman pour constater que toute la pratique comme ses descendants déconstruits sont des panoptiques, et ce depuis le premier d'entre eux en 1938 [9] : du Marineland of Florida au Whale Sanctuary Project, de Lilly aux îles vierges à Eilat, tout est une petite affaire de contrôle des corps, et de réduction d'individus à des corps même lorsque l'on prétend aborder leur intelligence. Les sanctuaires captifs mis en avant par les forces activistes comme une bienheureuse et très fukuyamienne “fin de l'histoire” ne faisant que singer des modèles préexistants, notamment chez nombre d'établissements de type swim-with (Eilat, UNEXSO, Roatan pour ne citer qu'eux) en sea-pens (filets en mer) dont ils nient rhétoriquement l'existence [10]. Toute une accumulation de trous dans la raquette qui visiblement y laissent passer des balles de baseball. Ils en sont bien sûr conscients, d'où la nécessité pour eux de réagir en petits professeurs outrés lorsqu'on leur met leur nez devant leurs contradictions. On l'aura deviné : quand bien même ces organisations parlent au nom de grands thèmes ; liberté, égalité cognitive, contact parlé, cerveaux de la taille d'un abribus, nous constatons dans les faits le même souci méthodique du contrôle, la même défense paladine du pouvoir, la volonté de maintenir le même statu quo et son intégrité et de ne jamais prêter le flanc à l'analyse critique, exactement comme l'industrie qu'ils cherchent à (grand !) remplacer : que surtout l'animalisé ne bouge pas de la cage conceptuelle où on a bien voulu le condamner.

Le fait qu'ils utilisent une constante confusion des termes devrait être un indicateur d'un problème. Eux décrivent par exemple ce processus de sanctuarisation captive et permanente comme “libération” ou “liberté”, par opposition à la “captivité” représentée par leurs prédécesseurs : d'Antibes à Boudewijn, d'Astérix à Attica [11]. Mais quelle liberté ? Un confinement à vie, sans choix ou possibilité de sortir ou de demander de sortir, de chasser, de rencontrer des pairs, de faire des enfants, de négocier ? Un mode d'institutionnalisation et de pathologisation à outrance tel que déjà pratiqué à Heimaey [12] ? On comprend le problème. La sapience attribuée à ces êtres est purement abstraite et non effective. D'où toute la perversité d'une programmatique captive sortant de la bouche des pseudo-libérateurs de demain, se fondant sur les mêmes a priori conceptuels, les mêmes doxas, la même mauvaise foi systématique, le même bêtisier épistémologique dressé par leurs ennemis avec lesquels ils sont pourtant en parfaite continuité conceptuelle et pratique.

Il y a une solution, qui reste bien sûr le langage. C'est celle mise en avant dès le début des années 90 par Kenneth W. LeVasseur, un chercheur renégat connu pour sa libération de deux dauphins captifs du laboratoire de recherche de Lou Herman en 77 [13]. il y développe un programme de libération des dauphins captifs qu'il nomme le Third Phase Program ou “plan Dexter Cate” [14], conçu comme articulation entre libération et échange linguistique. Celui-ci projette une reconversion des delphinariums côtiers de type swim with, en des lieux de libération des cétacés captifs, sur un modèle de l'institution ouverte - le cétacé sort à sa guise, et dédié à l'échange parlé : le cétacé fait utilisation de technologies précises pour échanger avec les humains sur ses propres demandes. Le premier contact est donc conçu comme l'outil même de la libération : le cétacé ne fait pas qu'échanger avec les humains dans un but de recherche, mais dit oui et non, je veux sortir ou je veux manger ou je veux ceci et cela, noue des relations avec non pas des capteurs, mais des pairs. Toute la question étant le grand point d'interrogation spinozien du jusqu'où va croître cette puissance du cétacé, de l'ex captif. Jusqu'où iront t-ils ? Jusqu'où nos rapports s'étendront-ils ? Jusqu'où ira l'échange linguistique, la puissance et l'autonomie effective de l'autre ?

Il y avait bien sûr des limites à son programme : Kenneth, qui est un ami, a sans doute été à l'époque trop naïf sur la réalité du capitalisme et de ses dynamiques, mais il a puissamment entrevu quelque chose qui avait été jusque là ignoré [15]. Il a surtout développé une véritable directionnalité autonomiste où le langage prend la place qu'il aurait dû prendre depuis le tout début, dès les premières expérimentations dans les années 60, c'est-à-dire comme outil de demande. Mais l'activisme n'est pas intéressé par les devenirs et n'a d'yeux que pour les programmes. On boute les méchants et puis on tire la chasse : l'activiste est bien content d'enfin se débarrasser de l'immense emmerdement que constituent des groupes d'espèces dont les données comportementales pointent vers une véritable remise en question du propre de l'homme, question désormais reléguée aux oubliettes de la pensée et à une mignardise bonne pour les conversations de fin de table. Otez moi ce behavior que je ne saurai voir.

Une solution complètement contournée par les oukases de notre activisme, donc, que l'on parle par ailleurs de la faction incarnée par la WDC que par celle d'O'Barry ou de Watson, sinon par une litanie d'autres projets plus mineurs (Lipsoi, Australia For Dolphins, Baltimore…). Tous ignorent le plan Dexter Cate, qui n'a même pas fait de leur part l'objet d'une critique [16]. La question du “premier contact”, quand elle est à peine abordée, est rejetée dans le panier de la science fiction et du devenir lointain avec les mammouths clonés et les voitures volantes : il doit s'agir d'un objectif névrotiquement différé ad infinitum plutôt qu'un travail réel et concret, sous tendu par des méthodologies identifiables, et ce depuis Lilly à Saint Thomas [17]. Le langage et l'intelligence sont des arguments marketing et non des problèmes tangibles avec un impact réel sur le devenir possible de ces êtres dont le “personhood” est mis en avant tant qu'il reste compatible avec leur propriété, comme une corporation ou une montagne en Nouvelle Zélande.

Nous sommes, à notre connaissance, les seuls à mener sérieusement cette quête. Pourquoi sérieusement ? Parce que la majorité des projets parallèles nous paraissent opérer comme des éléphants blancs interminables aux méthodologies shadockiennes, qui semblent systématiquement ignorer l'objectif autonomiste d'une telle démarche : donner la parole aux non-humains pour qu'ils puissent émettre des demandes et prendre des décisions par eux-même, ou pour reprendre Deleuze, sortir de l'indignité de parler pour les autres [18]. Surtout, nous faisons partie des rares à mener cela avec un individu libre : le dauphin Tursiops dit “solitaire” ou “ambassadeur” Randy/Dony, cétacé au mode de vie anomal et anthropophile qui fréquente le Finistère depuis vingt ans, et avec qui nous expérimentons nos propres méthodologies et cherchons à entretenir une authentique relation d'égal à égal et de confiance ; un rapport d'alliance véritable. Avec pour objectif, surtout, non pas de mener une conversation intelligible pour une extension du domaine humain ; le sacrosaint progrès de la recherche, faire cela pour “ouvrir nos esprits” ou “parler aux extraterrestres” ou oh combien d'autres mythe scientistes et ésotéristes, mais primairement pour eux, pour augmenter leur puissance d'exister, leur autonomie, leur force face à une machine anthropogénique vouée à leur destruction et leur perte.

Nous n'avons plus d'espoir d'un dialogue véritable avec ces acteurs chez qui le mépris et le goût du pouvoir sont programmatiques : nous avons trouvé depuis longtemps de bien meilleurs alliés et plus futés interlocuteurs. Mais nous voulons nous faire les représentants d'une nouvelle alternative, cohérente dans sa radicalité, incarnée non par un activisme-prêtrise fondé sur la culpabilisation des consommateurs potentiels, mais par un véritable champ de recherche et d'analyse, articulé sur ce que le Grand Autre a à dire. Une qui fait machine de guerre et ne s'arrête pas, là où l'activisme anti-delphinarium s'est arrêté au delphinarium et refuse d'appliquer ses propres outils d'analyse critique et d'enquête sur ce qu'il est désormais en passe de produire et d'industrialiser. Une qui comprend tout l'intérêt pour d'autres espèces de l'ouvrir et de dire : je n'ai pas de bouche et il faut que je dise.

Nous n'avons plus à mettre des gants : eux cherchent depuis les années 50 le contrôle des corps. Nous, nous cherchons leur émancipation. Notre seul péché a été de prendre au sérieux les prémices qu'eux-mêmes manient comme autant de jouets rhétoriques, et nous comptons bien faire céder les capteurs de demain, ce qu'aucune forme de néomoralisme indigné ne saurait faire ployer. Une seule devise désormais, mon cher Watson : langage ou barbarie.

Julian Aranguren


[1] Voir le cas de l'orque “Bob” en 2016 (ex : (1), mais aussi (2)(3), quoique des critiques provenant de l'industrie du delphinarium, donc biaisées) et de Toa en 2021 ((1)(2)). Le premier en particulier reste emblématique des dynamiques et des contradictions de l'activisme anti-delphinarium : une cognitiviste utilisant un verbiage et une méthodologie béhavioriste - position absolument incompatible avec une considération de l'autre comme un être pensant et sentant, afin de justifier la capture en l'entraînement de cette jeune orque dans un bassin exigu et sale, tout en s'emparant d'une rhétorique paternaliste et mielleuse pour justifier ses opérations (en se comparant à une “proud mom” (1)).

[2] Richard O'barry (“Ric”), ex-dresseur connu entre autre pour ses libérations de captifs, a travaillé à la “réhabilitation” et éventuelle libération de plusieurs ex-captifs dans deux établissements en Indonésie, l'un à Bali (censé être un sanctuaire captif permanent), l'autre à Karimunjawa (elle version “non permanente”) (1). À ce jour, les captifs à Bali ont paradoxalement été libérés (1), mais ses ambitions d'expansion en Crête et sa volonté de maintenir des formes permanentes de captivité sont explicites (1)(2)(3). Il ne nous semble pas qu'il ait jamais eu la propriété personnelle de ces individus (si on en croit la loi indonésienne à ce propos), mais les cétacés confisqués sont logiquement la propriété de l'État, du moins jusqu'à leur libération, et Ric en possède le contrôle effectif. Il est significatif de mettre en avant l'emphase mise par Ric lui même sur le parallèle entre exploitation cétacéenne et esclavage, très axiomatique chez lui (ex : 1, 2, 3, même si le parallèle fait avec l'esclavage des Noirs aux Etats Unis est d'avantage explicite chez d'autres auteurs tel que LeVasseur ou Lilly). Certains s'offusqueront d'une comparaison entre animalisés et minorités humaines (ce n'est pas notre cas), mais ce qui nous importe reste avant tout une problématique de cohérence. Quant on affirme haut et fort que la captivité cétacéenne est de l'esclavage, la moindre des choses est de ne pas en maintenir dans des rapports de propriété selon des préjugés conceptuels fondés sur leur animalisation ! Mais là encore, il s'agit d'un outil rhétorique : la radicalité de ces acteurs est de papier.

[3] Watson a reçu 1991 reçu une donation de 50 000$ de Steve Wynn, détenteur du Mirage Hotel, possesseur d'un delphinarium à Las Vegas (1)(2), industrie qu'il a défendu dans un op-ed de 1995, “The cult of animal celebrity” (1). Ce dernier élément est sans doute la cause d'un conflit entre Ric et Watson dans les années 90 (1)(2), même s'il a existé des rapports d'alliances complexes entre les deux (1) et que Watson semble s'être radicalisé sur les questions de captivité dans les années suivantes. Ces faits témoignent des choix stratégiques souvent contradictoires de Watson et de son rapport utilitariste au pouvoir, à défaut d'une cohérence. En revanche, s'il existe aussi une accusation selon laquelle l'un des principaux investisseurs de la SSCS, le très controversé businessman Pritam Singh/Paul Lombard, aurait investi dans l'industrie du delphinarium (1), elle semble avoir été infondée (1). Singh est responsable de la scission au sein de la SSCS et de l'exclusion de Watson de la branche originelle (américaine) en 2022 (1)(2). Le cas tortueux de l'acquisition partielle par la SSCS du Zoo de Pont Scorff jusqu'en 2021 mérite aussi mention (1).

[4] L'événement a essentiellement été documenté sur les réseaux sociaux et non par la presse (1)(2)(3)(4).

[5] Sans trop rentrer dans les détails, nous pensons que l'essentiel des doxas spontanées sur le comportement dit animal tel que mis en avant par l'immense majorité de ces acteurs pour justifier des politiques de confinement permanent ou de modification comportementale par l'entraînement forcé ne fonctionnent pas : elles sont aisées à déconstruire dès que l'on se demande comment ils le savent et que l'on se penche sur la science du comportement animal et sa production. Là dessus un travail plus conséquent est à mener et il m'est impossible de tout synthétiser en quelques lignes, mais je redirige le lecteur sur l'essentiel du travail mené par Lorenz (ex Les Fondements de l'éthologie, 1978). Nous pensons aussi que l'éthologie a prodigué une épistémologie et une méthodologie très particulière, avant tout sous tendue par la théorie synthétique de l'évolution, qui constituent des armes de guerre essentielles contre le béhaviorisme en tant qu'idéologie et moyen de contrôle. Nous pensons produire une littérature future et abondante à ce sujet afin d'en synthétiser le propos.

[6] Voir notamment Descola (1989 and 2005), Ellen et Fukui (1996), Balée (1998), Bahuchet (2017), mais aussi plusieurs penseurs de l'écologie (Cronon 1995, Calicott 1994, 1998, 2000, Calicott and Nelson ed.1998, Guha 1989, Morton 2007et Latour 1999 entre autres auteurs, voir aussi bien sûr Nash, 1986). Les deux dossiers de Paul Guillibert pour Période en constituent une excellente synthèse(1)(2). L'essentiel de l'argumentation est que la séparation entre “espace sauvage” et “espace humain” n'est pas donné, est le fruit d'une construction sociale occidentale qui n'est pas universellement présente ou intemporelle, entretient un rapport profond avec le colonialisme et l'accaparement des ressources classifiées comme naturelles, est contredit par l'existence d'activités humaines augmentant la biodiversité des espaces (Camargue, jardins achuars, fire stick-farming australien, dehesas espagnols, terra preta…) comme du fonctionnement des écosystèmes dans leur globalité - ni entièrement chaotiques, ni entièrement mécanistes, et ne fait même pas sens du point de vue de la physique (nous sommes nous même de la “nature” soumis aux mêmes processus physico-chimiques que le reste du vivant et de l'univers). Nous tenons essentiellement à souligner qu'un discours qui aborde à qui veut l'entendre que les cétacés (et les éléphants) sont des êtres de culture capables de rationalité ne peut raisonnablement les qualifier par la suite “d'animaux sauvages” habitant des “espaces sauvages” sans leur faire injure et tomber dans une importante aporie. Nous pensons essentiel de redéfinir leurs espaces comme médiatisés par des réalités sociales et politiques, d'autant plus face à l'accaparement de leurs ressources par une colonisation croissantes des espaces océaniques via les ZEE et les politiques extractivistes des états souverains, et qu'une politique articulée sur le langage devrait tendre vers la question du claim au sujet de ces mêmes ressources et espaces : qu'est ce que le cétacé a à dire des supertrawlers, de la pêche minotière et des sonars militaires ?

[7] Sans parler de ce que la littérature scientifique mentionne (ex : 1), il nous suffit de souligner des cas tels que l'orque Stumpy (survivant parce que nourrie par ses pairs), un autre cas lui aussi appelé Stumpy en Norvège, des cas décrits (paradoxalement) par Visser elle même, ou encore des observations qui vont plus généralement dans le sens d'une résilience souvent sous-estimée, tel que d'innombrable cas comparables de cétacés à dent ou à fanons survivant sur le long terme malgré des mutilations graves (1, 2, 3, 4), un limage presque complet des dents (1, 2) ou des scolioses sévères et autres déformations (ex : 1, 2, 3), celui du dauphin de Hector respirant par la bouche après une malformation grave du crâne (1, 2), ou encore celui du dauphin Tursiops atteint d'une grave scoliose possiblement “adopté” par un groupe de cachalots aux Açores (1, 2). Les rapports de care continus constituent aussi l'un des arguments les plus probants dans le sens de leur sapience au sens étroit (puisque dans beaucoup de cas ces individus survivent parce que nourris ou aidés par des pairs sur le long terme), qui rejoignent ce que l'on pourrait appeler “l'argument meadien” (même si Mead ne l'a jamais formulé) en anthropologie, et intersectent avec les cas bien documentés d'adoption inter-espèces et intergroupes (ex : 1, 2, 3, 4, 5), y compris d'ex captifs par des populations locales (ex : 1, 2, 3, voir plus généralement 1), comme les aides aux mourants et les comportements difficilement interprétables autrement que comme funéraires (1, 2). On le retrouve par ailleurs cette problématique chez les éléphants (ex : 1, 2, 3, 4). Cet élément est simultanément admis et visiblement non pris en compte par les acteurs sanctuaristes.

[8] C'est au moins le cas du Dolphin Reef Eilat dans les années 90(1), mais aussi de l'UNEXSO (1)(2), de l'Acuario Rodadero (1)(2)(3), du Dolphin academy de Curaçao (1), et du Roatan (1)(2), sans parler de leur utilisation militaire depuis les années 60 qui implique nécessairement des sorties en mer. Il est toutefois vrai que certains établissements prétendant à ce genre de pratique jouent en réalité sur les mots et semblent ne mener que des sorties au sein de “sea pens” plus larges (ex : 1, 2)

[9] Voir à ce propos Bailey, 2018. Il est crucial de souligner en particulier la division tripartite de l'espace (bassin de présentation, de quarantaine et de dortoirs, souvent démultipliés), et la gestion des individus réalisée au sein de ces espaces.

[10] La rhétorique générale, par exemple autant de la part de Ric que de la WDC consiste d'une part à omettre le statut des sanctuaires captifs comme établissements captifs, (en parlant de “liberté” de “libération” vers “l'océan”, là où par opposition les delphinariums seraient “la captivité”), et de l'autre à en parler (lorsqu'ils doivent bien admettre le statut captif de ces lieux) par opposition aux delphinariums qui seraient forcément tous des “piscines en béton” (concrete tank), comme des “sea pens” ou des “baies fermées” (d'où le slogan “empty the tank”). C'est un mensonge, puisque cela revient à omettre l'existence des établissements de type “sea pen”, en grande partie des swim with caribéens ou japonais, qui constituent à peu près un quart de l'industrie (une cinquantaine d'établissements sur 200) selon notre estimation basée sur Ceta-base, et ce depuis les années 80 (voir notre carte, les établissements en sea-pen étant indiqués en bleu marine, les “sanctuaires” projetés ou construits en jaune). Cette déformation de la réalité est nécessaire à la promotion de leurs projets pour présenter un contraste net avec ce qui n'est qu'un contraste graduel et un rapport bimodal avec l'industrie qu'ils disent combattre.

[11] Ex : (1)(2)(3)(4). Les exemples sont innombrables et la pratique ubiquitaire dans la rhétorique journalistique et activiste, par exemple récemment dans le cas de l'éléphant Pupy (ex : (1)(2)(3)). Elle se devine aussi dans les noms d'associations (tel que Freedom for Animals ou Free the bears) et les slogans activistes (“free” tel ou tel individu, espèce, etc.).

[12] Voir notamment (1)(2). Le sanctuaire pour bélugas d'Heimaey constitue par ailleurs une preuve claire que l'idée des sanctuaires cétacéens comme non visitables et non commerciaux n'est pas donné, et ce malgré les vociférations de nombreux éléments activistes en ce sens : il s'agit d'une attraction payante de SeaLife, une compagnie d'aquariums dépendante de Merlin Entertainment, elle même possédée par Blackstone, dont SeaWorld constituait jusqu'en 2017 aussi une possession (1). Nous l'avions prédit dès 2012 depuis la parution d'un article à l'époque : ça a été chose faite en 2020. Si nous n'avons pas jusqu'à aujourd'hui de preuve définitives que le sanctuaire proposé par le WSP sera payant, nous avons de très bonnes raisons de croire qu'il est conçu comme visitable (notamment par des propos et des concept arts diffusés par l'organisme (1)(2)(3)), et qu'il leur suffirait d'utiliser le prétexte de la pédagogie et de la sensibilisation (comme de la nécessité du maintien financier du lieu) pour justifier cette torsion à la définition généralement présentée comme intouchable du “sanctuaire” en tant qu'inaccessible au capitalisme et au tourist gaze (ex :(1)(2)(3)(4)(5), même si cette dernière a clairement évolué depuis dans une flexibilisation et une tolerance des modèles visitables ou commerciaux à divers degrés (ex (1)(2)(3)(4)(5)(6), notamment de la part de la WSP (1), et de Ric (2), ce qui annule dès lors l'intérêt du sanctuaire comme model alternatif et “hors exploitation” !). Voir à ce propos DiBenedetto, 2020.

[13] (1)(2)(3)(4)

[14] (1)(2)(3)(version pdf).

[15] Il semble toutefois que Lilly ait développé une protoforme de la même idée dans Communication between man and dolphin (Chap. 12 “The Problem of Oceanaria Aquariums and the Cetacea : A New Game”) dès 1978 ; mais au delà d'eux deux, je ne connais aucune équivalence d'un tel programme au sein des cercles “cétophiles” et des exégètes lillyens de tout poil.

[16] Nous avons ceci dit trouvé des éléments pouvant indiquer qu'il a bien été lu par ces forces activistes. Les très béhavioristes Foster et Visser ont en effet mentionné la possibilité d'institutions ouvertes pour les ex-captifs, respectivement dans un interview de 2015 (“He would like to see the aging captive-industry model of man-made pools and circus-style shows replaced by ocean pens with open gates as well as education and research programs. “You give the animals a choice, and to me that would be the happy medium,” he says.”) et un pdf de 2012 proposant une méthodologie de libération de l'orque Morgan (“We also suggest consideration of a “soft release” approach as an alternative. Soft-release would involve providing a permanent opening in the perimeter fence of the Sea-Pen whilst maintaining the infrastructure of the facility and care.”), bien que jamais le langage comme outil ne soit mentionné. La mention même de ces alternatives, notamment pour la dernière, souligne bien les contradictions inhérentes à leurs propos, qui semblent osciller entre des positions progressistes et régressives (ou optimistes et pessimistes sur la capacité des ex-captifs à survivre en dehors des conditions de confinement) selon le contexte, et l'on peut dès lors douter de la sincérité de leur intransigeance sur la sanctuarisation captive indéfinie comme solution sine qua non pour les ex-captifs.

[17] On peut par exemple citer la seconde tentative de Lilly avec JANUS, celles de Batteau, Herman, Kassewitz, Sugarman, Herzing, Nollman, Reiss, Gavagai AB, Dolphinet, Darewin, ou encore une litanie de projets récents fondés sur les modèles de langage large (Earth Species Project, CETI, Cetalingua, plus récemment GEMMA), sans parler de tous les illuminés new-ageux prétendant avoir le shining avec le solitaire du coin. Sans rentrer dans les détails - tâche ici impossible, nous possédons d'importants griefs avec ces projets pour des raisons éthiques comme méthodologiques, qui se résument selon nous à une complexification à outrance et sans raison apparentes des techniques utilisées et par une volonté d'évitement du fait accompli, parfois sur plusieurs décades. Notre projet se fonde sur l'expérimentation d'une méthodologie la plus simple possible (la modulation/démodulation de nos vocalisations respectives par la méthode dite hétérodyne) avant de se lancer vers une complexification si nécessaire, selon le principe KISS en ingénierie.

[18] « Les intellectuels et le pouvoir. Entretien entre Michel Foucault et Gilles Deleuze », L'Arc, n° 49, Aix-en-Provence, mai 1972.

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