20.01.2026 à 11:39
dev
Prendre ce pays, ce nom, ce peuple, ses peuples,
et y mettre tout :
des affects tristes, des passions tristes, des fantasmes,
de l'ignorance, de la soif, de la faim,
du désir, de la frustration, de l'insatisfaction, de l'échec,
des « je veux », des « je souhaite », des regards hautains,
des conneries déguisées en empathie,
des conneries déguisées en sympathie,
des conneries déguisées en union des peuples opprimés,
des intérêts personnels qui n'osent pas dire leur nom,
des « je suis solidaire » qui ne coûtent rien,
des analyses géopolitiques de comptoir,
des nostalgies d'empire inversées,
des anticolonialismes qui reconduisent le colonial.
Fourre-tout.
Je n'aime pas trop l'impérialisme — vas-y, mets ça dedans aussi.
Je n'aime pas les USA — l'ennemi de mon ennemi, c'est bon, y'a l'Iran.
Je n'aime pas Bibi — l'ennemi de mon ennemi, y'a l'Iran.
La paresse m'habite — c'est bon, y'a l'Iran.
Fourre-tout.
Transformer tout en symbole : la femme, la liberté, la vie.
Trois mots, un slogan, un hashtag, une story — suivant.
Perdre la singularité du réel au profit des clichés.
Perdre la singularité au profit des récupérations.
Perdre la singularité au profit d'une lecture coloniale.
Perdre le visage au profit du drapeau.
Perdre le corps au profit du discours.
Iran, signifiant vide.
La voie est libre.
Y fourrer des discours d'extrême droite,
de campistes, de douteux,
qui doutent de l'assassinat des Iraniens,
qui doutent du fascisme de la République islamique,
qui planent dans leur paranoïa,
aveuglés par le discours d'un régime qui tue
et n'ose même pas assumer sa tuerie,
qui parle de « terrorisme » quand il y a soulèvement,
qui dit « complot étranger » quand il y a des corps dans la rue,
qui efface les prénoms, les âges, les visages.
Qui tue.
Et tue.
Et tue.
Et tue.
Et tue.
Tue, dans le black-out.
Fourre-tout.
Gauche, droite, centre : tout y est.
Tout et son contraire y sont.
Tout s'annule !
Quel foutoir !
Quel bordel !
En même temps que tu es ébloui par le symbole,
en même temps qu'à Montreuil ou ailleurs, dans ta cave, tu parles aisément de ce que tu ne sais pas,
en même temps qu'à Paris, dans ton cercle qui déchire, tu nuances ce qui ne se nuance pas,
en même temps que Roger Waters devient le porte-voix de la République islamique
— preuve qu'au moment voulu n'importe quel révolutionnaire de salon peut parler dans la langue de l'ennemi,
confondre anti-impérialisme et complaisance avec les bourreaux —
en même temps que, dix jours après, l'Internet n'est toujours pas rétabli en Iran,
en même temps que le téléphone ne sonne toujours pas,
en même temps que le silence de là-bas pèse plus lourd que tous les discours réunis,
en même temps que les cadavres de centaines de personnes sont encore par terre en Iran,
enfants, adolescents, tués par des armes de guerre, par des snipers,
en même temps que les mollahs se moquent de ce que tu penses dans ton petit cercle éclairé,
en même temps que ta nuance ne sauve personne,
en même temps que ta prudence est une lâcheté qui s'ignore.
Une seule question, maintenant :
Tu te prends pour qui ?
Parham Shahrjerdi
20.01.2026 à 11:28
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« La force de l'écriture n'est pas de servir le pouvoir mais d'être l'ennemi intime de ceux qui vous imposent le leur » Pablo Durán
- 19 janvier / Littérature, Avec une grosse photo en haut, 2
Je ne saurai dire aujourd'hui pour qui ni pourquoi j'écris. D'ailleurs, je n'écris pas. Je ne fais pas ce que l'on appelait écrire il y a encore une génération : je me parle à moi-même. Écrire était autre chose, un mode de conscience, une façon de se concentrer par, et à travers le langage. Une façon de s'éclairer et de penser que l'on éclaire le monde. Oui, j'ai fréquenté ce lieu, réduit par la culture et le commerce au style, à l'érudition, à la forme, au sujet, au genre, tous ces repères qui éludent, précisément, ce qu'est écrire pour celui qui écrit.
Comme André Breton, un homme qui reste l'un de ceux auxquels je pense avec le plus de complicité, le plus de désir partagé, j'ai écrit pour rencontrer des hommes. J'ai écrit pour m'extraire du sommeil collectif, pour distinguer le monde, et pour rencontrer mes semblables. Avais-je quelque chose à dire ? Sans doute que non, mais comment aurai-je pu réduire l'écriture à cette unique nécessité ? Comment aurai-je pu réduire l'écriture à ce qui la légitime aux yeux du plus grand nombre dont je voulais m'extraire, comme on extrait une dent ? Il n'y a pas de bons sentiments dans l'écriture, il n'y a que la violence du retrait. Est-ce à dire qu'il n'y a qu'un rapport existentiel à l'écriture qui vaille ? Non plus, mais nul ne peut impunément nier ce qu'il lui en coûte d'écrire, sur quelle dépense s'élèvent ses phrases, les plus froides comme les plus légères, les plus désinvoltes comme les plus acérées.
J'ai fort souvent raté ma cible. J'ai fort souvent été désespéré par moi-même. Sans doute n'ai-je pas été un homme de goût, ni capable d'envoyer les bons signaux. Trop faibles, mes signaux. Trop ésotériques, ou trop agressifs. On n'agresse pas le lecteur, cela ne se fait pas. On ne lui dit pas qu'il est complice d'un saccage : au nom de quoi ? Mais qu'importe. Il y a une histoire des mœurs avec laquelle l'écriture ne s'entend pas. Il y a une histoire des sensibilités et des mentalités avec laquelle l'écriture ne s'entend pas. Il y a même une histoire des concepts et une histoire de la morale avec lesquelles l'écriture ne s'entend pas. Les choses ne vont jamais d'elles-mêmes lorsque l'on se met à écrire. On ne témoigne pas, on ne s'insère pas, on n'agrémente rien : on fait d'emblée sécession. Croire que cette sécession est ce qui distingue la littérature est l'un des sophismes les plus communément partagés. La neutralisation culturelle de l'écriture par ce pli lui fait rejoindre l'utilitarisme le plus servile : celui de la censure morale et idéologique. Cette censure s'applique à la pensée elle-même, elle s'applique à l'éveil de soi depuis soi-même : elle touche au destin.
Écrire, ce fut longtemps pour moi remettre en question mon destin, et même, agir directement sur lui. Écrire ne m'a jamais servi à me présenter au monde des hommes, mais à fuir leur commerce. Écrire ne m'a jamais servi à me représenter moi-même pour participer au concert des identités et des statuts sociaux, mais à frayer autrement le sens de toute chose pour entrer en contact avec le réel. Écrire a immédiatement relevé pour moi d'une recherche de contact avec le réel, qui ne pouvait passer que par l'expérience de ma propre liberté. Non pas la liberté de tout faire, ni de savoir tout écrire, je n'ai jamais confondu la liberté avec la maitrise, non, c'est même l'inverse : ma liberté s'est toujours exercée le mieux dans la déprise, dans le saut au-delà de moi-même. Écrire fut pour moi aller au-delà de ma propre identité, transgresser ma propre image dans le miroir, briser la loi commune, ouvrir le champ. Autrement dit, écrire signifiait s'opposer à toutes les autorités.
Lorsque l'on pénètre dans l'écriture, plus rien ne semble impossible. En traversant le feu de la langue, on se dit que les hommes, s'ils armaient mieux leur langage, pourraient être libres et ne plus subir la loi absurde de ceux qui les dominent. Ils pourraient entrer en contact autrement avec ce qui est – sans rien changer au mystère de chaque individualité. On se dit qu'il suffirait d'abattre cette cloison étanche qui sépare chaque conscience de son éveil pour se déniaiser du social et que celui-ci s'effondre, que toute son illusion s'effondre. J'ai donc toujours identifié le fait d'écrire à celui d'avoir été éveillé à quelque chose qui se dérobe continument sous l'avancée de mes phrases, mais qui en constitue la condition opérante, l'exercice même. Lorsque l'on pénètre dans l'écriture, chaque geste s'élargit au point que l'on ne comprend plus pourquoi les hommes se laissent guider par la fatalité qu'ils identifient à une logique inviolable. On ne comprend plus aucune des objections les plus courantes. On ne supporte plus le gâchis des idées. On ne comprend plus ce qui rend impossible la réalisation ou le refus de telle ou telle chose relativement banale. On ne comprend plus l'isolement qui sépare les imaginations. Car la force de l'écriture n'est pas de servir le pouvoir, ni de le représenter, mais d'être l'ennemi intime de ceux qui vous imposent le leur. Sa révélation est comparable à celle qui saisit devant la mort : on y surprend le symbolique à l'œuvre. Une fois ce prodige effectué, il n'y a pas de retour en arrière. Celui qui écrit sait qu'il a un corps et qu'écrire excède le langage. Voilà pourquoi surveiller ce qui s'écrit cela a toujours été surveiller les corps et voilà pourquoi il est encouragé aujourd'hui que plus aucun corps n'écrive.
Pablo Durán
20.01.2026 à 10:53
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Entretien avec Raoul Gomez, son traducteur
- 19 janvier / Avec une grosse photo en haut, Histoire, 2
« Comprenez qu'est gitane toute personne d'origine corrompue qui s'habille comme les Gitans et qui parle leur jargon diabolique. »
Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre.
Le génocide des Roms sous l'emprise nazie est désormais documenté, environ cinq-cent-mille d'entre eux furent exterminés [1] ; il s'agissait bien pour Hitler et sa clique d'exterminer cette « race » au même titre que la juive. Mais la maltraitance exercée à leur égard ne date évidemment pas de si frais, on le sait. Errants séculaires venus d'Inde, d'Europe centrale, subissant l'hostilité des populations et des instances de pouvoir, si la grande majorité d'entre eux est aujourd'hui sédentarisée, beaucoup sont encore nomades ou vivent selon les codes du nomadisme. Qu'on les appelle Gitans, Tsiganes, Bohémiens, Manouche, Sinti ou Roms, ils sont rejetés notamment au sein même de l'Europe où les règles de libre circulation réservées aux intracommunautaires n'ont pas l'air de toujours s'appliquer à ceux-là que l'on ne cesse de regarder comme étant exogènes.
De France, où ils demeurent assez peu nombreux (par rapport à l'Espagne, par exemple), ils sont ainsi régulièrement renvoyés d'où ils arrivent, de Roumanie [2] ou de Bulgarie [3], le plus souvent. Sous la présidence de Sarkozy, des expulsions par la force sont commanditées, François Hollande, son suiveur, ne fera que doubler le nombre de personnes Roms rejetées, soit près de 20 000 en 2013 [4]. Il faut attendre janvier 2014 pour que les ressortissants roumains ou bulgares, dont nombre de Tsiganes, puissent venir sans permis de travail dans les pays riches de l'Union européenne. Toutefois, l'ostracisation de ces populations est patente. Assez souvent, par exemple, des freins sont mis à la scolarisation des enfants, on compte un taux d'analphabétisme important et un taux de pauvreté énorme dans les communautés roms.
Réputés oisifs parce que rétifs à l'embrigadement habituel, c'est aussi leur propension à certains débordements qui effraie les tenants de la vertu et de l'ordre, les Gitans représentent aux yeux de tous une liberté qui ne saurait valoir comme exemple, ni bien sûr comme modèle. Sont d'ailleurs, selon les époques, appelés « Gitans », indifféremment de leur origine, ceux dont les mœurs apparaissent comme licencieuses. Ce qui n'empêchera pas d'interdire en Espagne, l'usage de la dénomination « Gitans », mêmes aux intéressés eux-mêmes. Une loi du xviie siècle assimile ce nom à une injure sévèrement sanctionnée [5].
Si l'on remonte à seulement quelques siècles, souvenons-nous qu'en 1682, Louis XIV émit une déclaration qui fustigeait les Bohèmes, les considérant comme gêneurs et voleurs, ennemis dont ses prédécesseurs sur le trône n'auraient su purger le royaume, invitant donc à les attraper et à les enchaîner tous aux galères à perpétuité. Par cet ukase, le « roi soleil » devançait de plus d'un demi-siècle la « Rafle des Gitans » décidée par Ferdinand VI d'Espagne, sous l'influence d'un évêque, « vieux bureaucrate effrayé par la magie et le désordre » [6], et du marquis « le plus puissant » du pays [7] ; et en Autriche-Hongrie les mêmes proscrits seront bientôt dispersés et leurs enfants placés de force dans des familles paysannes, afin d'en faire des « nouveaux Hongrois » [8].
Épisode assez peu connu, la « Rafle des Gitans » du 30 juillet 1749 est à l'origine du livre de Raúl Quinto dont la traduction paraît ce mois-ci aux éditions Le temps des cerises sous le titre : Chant profond du roi de l'ombre . En espagnol : Martinete del rey sombra.
J'ai proposé à Raoul Gomez [9], son découvreur et traducteur, de bien vouloir converser un peu autour de ce livre et des faits qu'il rapporte.
« Est Gitan celui qui s'habille, parle et vit comme un Gitan, qu'il descende ou pas des vieux Égyptiens. Il y a une langue, des vêtements et une façon d'être de par le monde qui ne doit pas être tolérée, qui empoisonne la terre et contamine l'air. Ce n'est rien d'autre qu'un chapitre de plus du livre bâtard de la pureté, celui de tant de groupes discriminés que les besoins des états modernes pour leur propre survie et efficacité finissent par mettre à l'écart ou éliminer, parce que toute diversité rend toujours difficile le moindre contrôle. Gitans, Juifs, cagots ou Maures. » [10]
« Pour monter une opération de ce type, il faut un minimum de discipline et de courage dont les Gitans sont dépourvus. Pour la nonchalance et la bringue, ils sont doués, pour propager la fainéantise également, et pour la destruction sans raison, ça va de soi. » [11]
« Qu'elle est laide et grosse. Il comprend maintenant que son portrait ne soit jamais arrivé, qui oserait mentir de la sorte à un prince et qui oserait lui dire semblable vérité. Ferdinand a quinze ans et il ne sait pas encore que Marie-Barbara est ce qui va lui arriver de mieux dans la vie. » [12]
Le tableau est en effet cruel, mais parfois touchant, le roi et la reine n'ont pas choisi leur destinée, leur mariage, Ferdinand VI, tout comme son père Philippe V, semblait souffrir de ce qu'on nomme aujourd'hui un trouble bipolaire, et c'est bien la laide Marie-Barbara qui l'aidera le mieux à le supporter.
Martinete n'a pas de traduction en français, et l'autre nom du flamenco en espagnol c'est el cante jondo, littéralement le chant profond, j'ai opté pour cette traduction parce que je trouve que c'est un nom magnifique pour le flamenco, et qu'il garde un peu de mystère, il faut savoir que beaucoup d'Espagnols ignorent ce qu'est un martinete.
(Propos recueillis par Jean-Claude Leroy)
Illustration : Francine Mayran, Déportés tsiganes à Jasenovak. Huile sur toile, 2010. Détail.
*
Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre (traduction Raoul Gomez), Le Temps des cerises, 2026 – 20 €.
[1] On peut lire, par exemple, le livre de Claire Auzias : Samudaripen, L'Esprit frappeur, 2022. Cf. Une recension existe sur LM, ici.
[2] Sur la situation en Roumanie, cette étude de Martin Olivera, enseignant en anthropologie à l'université Paris VIII : https://www.etudestsiganes.asso.fr/tablesrevue/PDFs/vol%2038%20roms%20de%20roumanie.pdf
[3] Sur la situation en Hongrie, ce rapport d'une ONG canadienne : https://www.ecoi.net/en/document/2060109.html
[4] Cf. un article d'Élise Vincent dans Le Monde du 16 janvier 2014 : « François Hollande assume la politique d'expulsion des campements roms. »
[5] Cf. Bernard Leblon, Les Gitans d'Espagne, Presse universitaire de France, 1985.
[6] Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre, p. 55
[7] Cf. Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre, p. 55.
[8] Cf. l'article Rom de Marcel Courthiade in l'Encyclopédie Universalis 2006.
[9] Raoul Gomez est par ailleurs le découvreur et traducteur des romans de Fernando Marías publiés dans les années 2000 aux éditions Cénomane et repris depuis chez Actes Sud/Babel.
[10] Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre, p. 118
[11] Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre, p. 82.
[12] Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre, p. 74.
[13] Raúl Quinto, Chant profond du roi de l'ombre, p. 49.
[14] Op. cit, p. 46.