10.02.2026 à 12:17
Gilbert Achcar, Soulayma Mardam Bey
Professeur émérite à l'École des études orientales et africaines (SOAS) de l'Université de Londres, Gilbert Achcar analyse pour « L'Orient-Le Jour » la situation de blocage politique et socio-économique qui domine dans la région.
Avec l'aimable permission de l'auteur Tiré de l'Orient le jour
L'OLJ / Propos recueillis par Soulayma MARDAM BEY, le 6 février 2026 à 17h00
Photo Une semaine après le départ de Hosni Moubarak, des milliers de manifestants sont revenus, vendredi 18 février 2011, place Tahrir au Caire, dans la capitale égyptienne, pour fêter la chute de son régime. Photo Patrick Baz/Archives AFP
C'était il y a quinze ans. Une onde de choc révolutionnaire prenait de court le monde arabe, propulsant sur le devant de la scène une jeunesse aspirant à davantage de justice sociale et de liberté. Mais dans une région où l'espace politique avait été trop longtemps confisqué, les premières victoires furent de courte durée. En Égypte, le coup d'État de 2013 porte le maréchal Abdel Fattah el-Sissi au pouvoir, mettant un terme aux illusions démocratiques déjà malmenées par la parenthèse islamiste. En Tunisie, le verrouillage progressif des institutions par le président Kaïs Saïed à partir de 2021 scelle la fin de la transition. Plusieurs pays ont sombré dans la guerre civile, comme en témoignent les cas de la Libye, du Yémen et de la Syrie. Et si, à partir de 2018-2019, une deuxième vague de contestation touche le Soudan, l'Irak, l'Algérie et le Liban, la résilience des pouvoirs a de nouveau eu raison des aspirations au changement.
Auteur de Le Peuple veut (2013), Symptômes morbides (2017) et, plus récemment, Gaza, génocide annoncé – Un tournant dans l'histoire mondiale (2025), Gilbert Achcar, professeur émérite à l'École des études orientales et africaines (SOAS) de l'Université de Londres, décrypte pour L'Orient-Le Jour les raisons de l'échec d'une séquence révolutionnaire qui n'a pas encore dit son dernier mot.
Quinze ans après les printemps arabes, l'euphorie semble avoir laissé place à un défaitisme généralisé. Pourquoi ?
On peut tout à fait comprendre ces déceptions. Aujourd'hui, la situation régionale est catastrophique. Il ne s'agit pas uniquement de Gaza, où un génocide abominable a eu lieu, mais aussi de la Tunisie, qui, jusqu'en 2021, constituait le dernier pays où des conquêtes démocratiques avaient pu être préservées, ou encore du Soudan, où une jeunesse active continuait à lutter pour ses droits avant que le pays ne sombre dans une guerre entre des fractions de l'armée en 2023. Le paysage d'ensemble est désolant et le système témoigne d'une résistance au changement particulièrement coriace. Nous sommes dans la même impasse historique qu'il y a quinze ans, celle qui, justement, a conduit aux soulèvements populaires.
Comment expliquer cette résilience des régimes en place ?
Il existe, à mon sens, deux facteurs principaux. Sur le plan interne, ces régimes ne s'imposent aucune limite en termes de répression. Nous sommes dans une région du monde qui vivait déjà au rythme des horreurs de la guerre civile syrienne, avant le génocide à Gaza. D'une certaine manière, celui-ci a davantage représenté une poursuite de la violence en cours qu'une nouveauté pour les populations de la région. Nous sommes confrontés à des classes dirigeantes qui se sont approprié leurs pays. À cela se conjuguent des intérêts stratégiques et économiques qui nourrissent la disposition des puissances régionales et mondiales à intervenir pour renforcer ou défendre les pouvoirs en place.
Vous avez beaucoup analysé les facteurs socio-économiques de ces vagues révolutionnaires. Dans quelle mesure ceux-ci restent présents aujourd'hui pour la génération Z (née entre 1997 et 2010) ?
La génération Z est confrontée à une situation pire encore que ses aînés. Nous avons assisté à deux vagues de soulèvements en 2010/2011, puis en 2018/2019. Elles étaient le produit d'un blocage économique à l'échelle régionale, d'une faiblesse des taux de développement, avec peu de créations d'emplois. Depuis plusieurs décennies, le monde arabe détient le record mondial du chômage des jeunes. Cette question est symptomatique d'une crise profonde qui n'a cessé de s'aggraver. Tant qu'il n'y a pas de solution, nous allons assister à des vagues successives de contestation sociale. Récemment, il y a eu un grand mouvement de la génération Z au Maroc – le mouvement GenZ 212 –, qui est étroitement lié au fait que ce pays connaît un chômage des jeunes très important, y compris parmi les diplômés. C'est une caractéristique régionale qui explique d'ailleurs que ces soulèvements ont fait, et continuent de faire, un grand usage des technologies de la communication. Beaucoup de contestataires sont ainsi issus d'une jeunesse éduquée disposant d'un accès à ces outils. Depuis quinze ans, cet usage massif des moyens de communication modernes a permis de contourner la très grande difficulté de s'organiser physiquement comme opposition politique dans des pays ultrarépressifs.
Vous avez mentionné les deux pays qui ont pu susciter momentanément l'espoir : la Tunisie, qui semblait avoir la transition la plus aboutie ; et le Soudan, où les révolutionnaires semblaient avoir pris en compte les erreurs des soulèvements précédents, notamment en Égypte. Est-ce à dire que dans la région, même lorsque les mouvements populaires font preuve de prudence politique et de capacité organisationnelle, ils sont voués à l'échec ?
Je ne crois pas que l'on puisse formuler cela ainsi. Certes, la vague de 2019 a tenu compte des leçons de 2011. Pour parler du Soudan, il n'y a pas eu d'espoir placé dans l'armée comme cela a été le cas en Égypte après la chute de Hosni Moubarak, puis le coup d'État contre Mohammad Morsi en 2013 et l'avènement au pouvoir du maréchal Abdel Fattah el-Sissi. Il en va de même pour le troisième régime militaire du monde arabe, l'Algérie, où le Hirak ne s'est bercé d'aucune illusion après la destitution de Abdelaziz Bouteflika. Si l'on s'arrête au cas du Soudan, les révolutionnaires soudanais se sont dotés d'une forme d'organisation démocratique, mais se sont heurtés à un problème en dehors de leur ressort : un conflit entre l'armée régulière et les Forces de soutien rapide. Contre cela, la seule possibilité aurait été la constitution d'un mouvement politique avec la capacité d'étendre son influence au sein de la base sociale de l'armée. Or cela n'a malheureusement pas eu lieu et le pays s'est trouvé pris entre le marteau et l'enclume. Si vous regardez les révolutions dans l'histoire, elles passent toujours par une désintégration ou une insubordination des forces armées. L'une des raisons qui font que les régimes arabes sont particulièrement coriaces vient du fait que ces pouvoirs – tribaux, confessionnels ou autres – tiennent compte de cette expérience historique et ont ainsi tissé des liens organiques avec des forces d'élite, rendant plus difficile qu'ailleurs le renversement de l'ordre établi.
Le sociologue iranien Asef Bayat avait évoqué dans son ouvrage Revolution without Revolutionaries (2017) le caractère réformiste, selon lui, des soulèvements arabes, qui les distinguerait par exemple de la radicalité de la révolution iranienne en 1979. Qu'en pensez-vous ?
À partir du moment où le mot d'ordre principal des soulèvements depuis la première vague était « Le peuple veut renverser le régime », nous nous trouvions face à des aspirations révolutionnaires, et non « réformistes ». Et elles ont, dans un premier temps, réussi dans quelques pays. Ce fut le cas en Tunisie, en Égypte, au Yémen ou encore au Soudan. Seulement, ces révolutions en sont restées au changement politique. Il n'y a pas eu de bouleversement du système socio-économique en place. En conséquence, ces amorces de transformation n'ont pas duré. On ne saurait d'ailleurs parler de mouvements réformistes, puisque ces États ne sont tout simplement pas réformables. Comment observez-vous le cas syrien aujourd'hui ?
Je vous avais cité deux particularités du système régional, qui étaient la férocité des régimes d'une part et les interventions extérieures en appui au système de l'autre. On peut toutefois ajouter l'existence d'un courant régional réactionnaire qui s'est glissé dans l'opposition aux régimes en place, surtout durant la première vague de 2011. C'est ce que j'avais résumé dans la formule : « une révolution, deux contre-révolutions ». Dans la région, nous n'avons pas le binôme traditionnel « révolution/contre-révolution » que l'on retrouve dans la plupart des expériences révolutionnaires historiques. Nous avons plutôt une révolution face à deux courants réactionnaires rivaux – les régimes en place et l'intégrisme islamique. Ce dernier est réactionnaire par définition, comme tous les intégrismes religieux. En Syrie, le soulèvement démocratique a été défait dès 2013, battu par la combinaison de la brutalité de la répression, d'une convergence de fait entre le régime Assad et les monarchies du Golfe pour favoriser les jihadistes au détriment des forces démocratiques, et, bien sûr, de l'intervention de l'Iran et de ses auxiliaires régionaux. Finalement, le régime contre-révolutionnaire des Assad a été renversé par une opposition elle-même contre-révolutionnaire, d'origine intégriste et violemment confessionnelle.
Pour vous, qui vous inscrivez dans une tradition politique de gauche anti-impérialiste, la Syrie ne se trouve donc pas aujourd'hui dans une situation post-révolutionnaire mais contre-révolutionnaire…
Oui. Le nouveau régime bénéficie du soutien des monarchies pétrolières arabes, des États-Unis et même de la Russie. Bref, de l'ensemble de l'ordre mondial contre-révolutionnaire. Mais il n'est pas en capacité d'unifier ou de réunifier le peuple syrien. Pour cela, il aurait fallu un mouvement démocratique appelant à une coalition de toutes les forces en présence, afin d'enclencher un processus constitutionnel intégrant tout le monde et visant, entre autres, à instaurer un certain degré de décentralisation, pour tenir compte des dynamiques qui ont été produites par toutes ces années d'effritement et de guerre. Au lieu de cela, nous sommes en présence d'un nouveau projet autoritaire qui, s'il ne montre pas encore complètement ses crocs – malgré des massacres terribles commis contre les communautés alaouite et druze –, fait ce qu'il peut pour se consolider, appuyé par la Turquie et dans les limites que lui impose Israël au Sud.
Avec les printemps arabes, la cause palestinienne semblait avoir perdu de sa centralité dans la région. Certes, la guerre menée par Israël contre la bande de Gaza – que vous qualifiez de premier génocide perpétré par un État industriel avancé depuis 1945 et de première guerre conjointe israélo-américaine – l'a brutalement replacée au cœur des enjeux régionaux. Mais beaucoup, notamment au Liban et en Syrie, éprouvés par une décennie de crises et de destructions, paraissent vouloir s'en détacher pour se recentrer sur des priorités nationales. Dans quelle mesure est-il, selon vous, possible de penser séparément les destins du Liban, de la Syrie et de la Palestine ?
Ne serait-ce que du fait de l'interdépendance étroite des pays de la région, cette séparation s'avère encore plus illusoire qu'ailleurs. « America first » peut avoir un sens pour la plus grande puissance mondiale. Mais « Lebanon first » ou « Syria first » relève d'une forme de démagogie visant à titiller l'exaspération face à l'instabilité régionale. Cela ne mène nulle part. La démocratie, la liberté, l'égalité sont des valeurs universelles qui ont du mal à survivre étouffées dans un seul pays, plus encore lorsque l'on parle d'un petit pays. Il faut soutenir toutes les luttes qui vont dans le sens de ces valeurs si l'on veut qu'elles puissent triompher chez nous. Comment imaginer que le Liban, cerné par Israël d'un côté, la Syrie d'Assad hier et celle de Chareh aujourd'hui, puisse être hermétique à leur influence ? Existe-t-il, malgré tout, des raisons d'espérer ?
Nous traversons une période très sombre, il n'y a aucun doute là-dessus. Rien n'incite à l'optimisme, mais il faut distinguer entre l'optimisme et l'espoir. Prenons le cas de l'Iran aujourd'hui : le pays connaît un processus révolutionnaire avec plusieurs vagues successives depuis 2017, dont le dernier soulèvement est la culmination. Les raisons sont en partie semblables à celles qu'il y a dans le monde arabe, à savoir le blocage économique et social. Mais dans le même temps, il y a une situation politique très particulière : un régime théocratique qui n'a pas d'équivalent dans la région et une confrontation de longue date avec les États-Unis qui se décline sous forme de sanctions qui ont un rôle économique majeur. L'ampleur inouïe de la répression actuelle a de quoi pousser au pessimisme, mais d'un autre côté, la façon dont les gens ne cessent de se soulever a de quoi susciter l'espoir. N'oublions pas que le processus révolutionnaire arabe a débuté il y a quinze ans seulement. Ce n'est pas grand-chose à l'échelle de l'histoire. Combien d'années a-t-il fallu à l'Europe pour passer de l'absolutisme à la démocratie ? Cela s'est construit sur un siècle, une période qui a vu révolutions, contre-révolutions et guerres civiles.
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre
10.02.2026 à 12:17
Nadhifa Azkiya Hurin
Depuis 19 ans, chaque jeudi, des victimes de violations des droits humains et leurs familles se rassemblent silencieusement devant le palais présidentiel à Jakarta. Ces manifestations, connues sous le nom de Kamisan, constituent l'une des plus longues actions de résistance civile en Indonésie. Alors que le président Prabowo Subianto [1] a proclamé l'ancien dictateur Suharto « héros national » en novembre 2025, l'exigence de justice pour les crimes du passé demeure plus actuelle que jamais. [2] [MJ]
Tiré d'Europe solidaire sans frontière.
« Longue vie aux victimes, ne restez pas silencieux, battez-vous ! ». Une phrase qui est présentée à chaque action Kamisan [3] (jeudi) dans différentes villes d'Indonésie.
Cette phrase n'est pas seulement un cri de ralliement, mais plutôt un puissant appel à la résistance afin que les souvenirs ne s'estompent pas et que les promesses de justice soient tenues.
Cette semaine, les actions Kamisan célèbrent leur 19e anniversaire. Les victimes, leurs familles et même celles et ceux qui les soutiennent restent fidèles à cette action. Pour Maria Catarina Sumarsih et d'autres militant.e.s des droits humains, près de deux décennies, c'est loin d'être une courte période quand on se bat pour les principes de justice et de droits humains dans ce pays. Ce long parcours est toutefois la preuve que l'État n'a pas encore pleinement assumé ses responsabilités pour les diverses violations flagrantes des droits humains commises dans le passé. [4]
Pour la génération actuelle, le terme « action Kamisan » peut sembler inconnu. Beaucoup ignorent son contexte, ses revendications ou sa signification. Malgré cela, la cohérence de l'action Kamisan n'a jamais vraiment faibli. Elle continue d'être présente, semaine après semaine, jeudi après jeudi, comme une forme de résistance silencieuse mais inébranlable.
Les actions « Kamisan » sont des manifestations organisées tous les jeudis devant le palais présidentiel par les victimes de violations des droits humains en Indonésie. Elles ont débuté le 18 janvier 2007. Dès le départ, leur principale revendication était claire : obtenir que l'État rende des comptes au sujet de violations flagrantes des droits humains, telles que la tragédie de Trisakti en 1998 [5], les tragédies de Semanggi I et II en 1998-1999 [6], la tragédie du 13-15 mai 1998 [7], l'affaire Tanjung Priok en 1984 [8], l'incident de Talangsari en 1989 [9] et divers autres cas qui n'ont toujours pas été jugés.
Les actions Kamisan ont été menées par trois membres des familles des victimes de violations des droits humains commises pendant l'ère du Nouvel Ordre (Orde Baru) de l'ancien président Suharto [10] : Sumarsih, la mère de Bernardinus Realino Norma Irmawan, Suciwati, l'épouse de feu Munir Said Thalib [11], et Bedjo Untung, un membre de la famille d'une victime de violations des droits humains contre les personnes accusées d'être liées au Parti communiste indonésien (Partai Komunis Indonesia, PKI) en 1965-1966 [12]. Dès le début, les actions Kamisan ont été conçues comme des manifestations silencieuses. Les participants étaient vêtus de noir et portaient des parapluies noirs en signe de deuil, de résistance et de détermination.
Au 15 janvier 2026, plus de 800 actions Kamisan avaient été organisées. Ces actions ne se déroulent plus uniquement à Jakarta, mais se sont étendues et ont trouvé un écho dans diverses autres villes telles que Surabaya, Malang, Bandung, Semarang, Yogyakarta et Medan. Cette propagation montre que les tensions et les revendications de justice pour les violations des droits humains ne se limitent pas à une seule ville, mais constituent plutôt un enjeu national qui touche toutes les générations et transcende les frontières territoriales.
Les actions Kamisan et la figure d'Ibu Sumarsih [13] ont également été immortalisées dans des œuvres populaires. Citons par exemple la chanson « Kamis » de Hindia, de son vrai nom Baskara Putra, qui figure sur la compilation des Doves, « 25 on Blank Canvas ». Dans ce morceau, Ibu Sumarsih explique que la couleur noire qu'elle porte toujours lors des actions « Kamis » n'est pas seulement un symbole de deuil pour les familles des victimes, mais aussi un symbole de détermination. La puissante phrase de conclusion, « Il ne doit pas y avoir que des victimes, mais aussi des coupables », réaffirme la revendication de justice portée depuis longtemps.
Lors de la 893e action Kamisan devant le palais présidentiel hier, le chanteur Baskara Putra était également présent. Sa présence est plus qu'un simple soutien moral. C'est une prise de position, une proclamation que les questions relatives aux droits humains ne doivent pas être prises à la légère ou éloignées de la vie de la jeune génération. Dans une culture populaire souvent perçue comme apolitique, la présence de personnalités publiques dans des espaces de lutte comme celui-ci ouvre la voie à des possibilités de discussions plus larges.
La présence de jeunes lors des actions Kamisan indique que cette lutte retrouve peu à peu son écho. Les actions Kamisan ne sont plus seulement considérées comme un espace de deuil pour les victimes, mais aussi comme un espace d'apprentissage, un espace de mémoire et un espace d'encouragement à ne pas oublier. [14] Au milieu du flux rapide d'informations et de la tendance à l'apathie souvent associée à la génération actuelle, les actions Kamisan rappellent que la justice ne vient jamais automatiquement, mais qu'elle doit être continuellement revendiquée.
Depuis 19 ans, les actions Kamisan prouvent que le silence ne signifie pas la capitulation. Il représente au contraire une forme de résistance constante, calme et digne. Les parapluies noirs, les vêtements noirs et la présence constante chaque jeudi symbolisent un engagement inébranlable à ne pas laisser le temps refermer les blessures historiques, et encore moins à les effacer sans que les responsables n'aient à rendre des comptes.
En fin de compte, les actions Kamisan n'appartiennent plus uniquement aux victimes et à leurs familles. Elles appartiennent désormais à l'opinion publique, à la génération actuelle et à l'avenir. Tant que l'État ne s'acquittera pas pleinement de sa responsabilité en matière de violations flagrantes des droits humains, les actions Kamisan continueront d'exister, comme une voix qui nous rappelle que justice différée est injustice faite. [15]
Nadhifa Azkiya Hurin
Traduit en anglais par James Balowski.
Traduit en français pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepL Pro.
Notes
[1] Prabowo Subianto, ancien général et gendre du dictateur Suharto, a été élu président de l'Indonésie en février 2024. Son gouvernement a été marqué par une remilitarisation croissante et une vague de manifestations populaires massives en août 2025. Sur la révolte populaire de 2025 en Indonésie, voir « Révolte populaire en Indonésie, contre la corruption et la militarisation », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76365
[2] Sur la proclamation de Suharto comme « héros national » et les réactions des mouvements de femmes et de la société civile indonésienne, voir « Déclaration (Indonésie) : Honorer Suharto comme un héros national, c'est, sous le régime Prabowo-Gibran, un dangereux retour en arrière pour la démocratie indonésienne », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77029
[3] Les actions Kamisan tirent leur nom du mot indonésien kamis, qui signifie « jeudi ».
[4] Pour un panorama historique des violations des droits humains en Indonésie depuis 1965 et de l'impunité persistante, voir « Indonésie 1965-2025 : quand passé et présent s'entrechoquent », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77337
[5] Le 12 mai 1998, quatre étudiants de l'université Trisakti de Jakarta ont été abattus par les forces de sécurité lors de manifestations contre le régime de Suharto. Ces fusillades ont déclenché les émeutes massives qui ont conduit à la chute du dictateur.
[6] Les « tragédies de Semanggi » désignent deux épisodes de répression militaire contre des manifestations étudiantes à Jakarta : Semanggi I (13 novembre 1998), au cours de laquelle des soldats ont ouvert le feu, tuant au moins 17 personnes, et Semanggi II (24 septembre 1999), qui a fait au moins un mort et de nombreux blessés.
[7] Du 13 au 15 mai 1998, des émeutes massives ont frappé Jakarta et d'autres villes indonésiennes, faisant plus de 1 000 morts. Des viols collectifs systématiques, ciblant principalement des femmes d'origine chinoise, ont également été perpétrés.
[8] Le 12 septembre 1984, l'armée indonésienne a ouvert le feu sur des manifestants dans le quartier portuaire de Tanjung Priok à Jakarta, tuant des dizaines de personnes. Les manifestants protestaient contre des restrictions imposées aux activités religieuses musulmanes par le régime de Suharto.
[9] Le 7 février 1989, l'armée indonésienne a mené une opération meurtrière contre une communauté musulmane dans le village de Talangsari, dans la province de Lampung (sud de Sumatra), tuant des dizaines de personnes accusées de rébellion contre l'idéologie officielle du Pancasila.
[10] Le Nouvel Ordre (Orde Baru) désigne le régime autoritaire du général Suharto, qui a gouverné l'Indonésie de 1966 à 1998. Arrivé au pouvoir à la suite des massacres anticommunistes de 1965-1966, qui ont fait entre 500 000 et un million de morts, Suharto a instauré un système de répression systématique, de censure et de contrôle militaire de la société.
[11] Munir Said Thalib (1965-2004) était l'un des plus éminents défenseurs des droits humains en Indonésie. Cofondateur de la Commission pour les personnes disparues et les victimes de violence (KontraS), il a été empoisonné à l'arsenic lors d'un vol de la compagnie Garuda Indonesia à destination d'Amsterdam le 7 septembre 2004. L'enquête sur son assassinat, dans laquelle l'Agence nationale de renseignement (BIN) est soupçonnée d'être impliquée, n'a jamais abouti à l'identification des commanditaires. ESSF a consacré une rubrique à cette affaire : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?rubrique248
[12] Les massacres de 1965-1966 constituent l'un des pires bains de sang de l'histoire moderne. À la suite du coup d'État du général Suharto, entre 500 000 et plus d'un million de personnes accusées d'être membres ou sympathisantes du PKI ont été systématiquement assassinées, avec le soutien des États-Unis et de la Grande-Bretagne. Des centaines de milliers d'autres ont été emprisonnées sans jugement. Ces massacres n'ont jamais fait l'objet de poursuites judiciaires.
[13] En indonésien, Ibu est un titre de respect signifiant « Madame » ou « Mère ».
[14] Sur la dimension générationnelle des mouvements de protestation récents en Indonésie et leur lien avec l'héritage des luttes passées, voir Edward Aspinall, « Manifestations de masse et les deux mondes de la politique indonésienne », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article76075
[15] Pour un panorama complet de la situation politique et sociale actuelle en Indonésie, incluant la répression des mouvements sociaux et la question des droits humains, voir Pierre Rousset, « L'Indonésie frappée par une catastrophe climatique et l'autoritarisme du pouvoir », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article77277
******Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre
10.02.2026 à 12:16
Bo Kyi
Les dirigeants militaires du Myanmar présentent les récentes élections comme une « transition démocratique », mais la répression croissante et les arrestations politiques massives révèlent le vrai visage d'un régime autoritaire brutal.
Tiré d'Europe solidaire sans frontière.
Le Myanmar s'est une fois de plus vu proposer un faux choix. La junte militaire du pays a organisé des élections qui, selon elle, marquent le retour à la stabilité et à la réconciliation nationale. Les résultats électoraux publiés jusqu'à présent montrent que le Parti de la solidarité et du développement de l'Union (USDP), soutenu par l'armée, est en passe de remporter une victoire écrasante après la troisième et dernière phase du scrutin [1]. Le taux de participation a été plus faible que lors des élections précédentes : cela s'est notamment traduit par la faible participation des Birmans expatriés au vote anticipé, malgré les informations faisant état de tactiques d'intimidation dans des pays comme la Corée du Sud.
À l'intérieur du Myanmar, la résistance a pris des formes plus discrètes. Les rues étaient désertes après une grève silencieuse qui coïncidait avec la Journée internationale des droits de l'homme, le 10 décembre, une action destinée à délégitimer le processus électoral qui a débuté à la fin du mois. Cet acte de protestation reflétait plus fidèlement les sentiments de la population que n'importe quel scrutin.
Malgré les affirmations de la junte selon lesquelles les élections marquent une étape vers la transition démocratique à la suite du coup d'État de février 2021 [2], les dirigeants précédemment élus du pays – le président Win Myint et la Conseillère d'État Aung San Suu Kyi [3], tous deux membres de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) – restent emprisonnés. Les principaux partis politiques, notamment la LND, le Parti national arakanais et la Ligue nationale pour la démocratie des nationalités shan, ont été dissous ou interdits, ou ont refusé de participer à un processus électoral entaché d'irrégularités.
L'histoire a montré que l'armée birmane, qui a exercé le pouvoir pendant une grande partie de l'histoire du pays depuis son indépendance en 1948, n'organise des élections que lorsqu'elle s'attend à gagner – et les annule lorsqu'elle ne le peut pas. En 1990, après le soulèvement de 1988 contre le régime militaire [4], puis à nouveau en 2012, 2015 et 2020, les électeurs ont soutenu la LND et le régime civil, même lorsque Aung San Suu Kyi était assignée à résidence. À chaque fois, l'armée a soit annulé les résultats, soit invoqué une fraude électorale, soit tenté d'affaiblir l'autorité civile. Le coup d'État de 2021, qui a suivi les élections de 2020, a confirmé que l'armée ne tolère les élections que lorsqu'elles servent ses propres intérêts [5]. Plutôt que de tenir compte de la volonté du peuple, la junte a intimidé la population et réduit au silence les dissidents lors de ces dernières élections.
Mon organisation, l'Association d'aide aux prisonniers politiques (AAPP) [6], a recensé les arrestations effectuées en vertu d'une nouvelle loi sur la « protection des élections » adoptée en juillet 2025, qui criminalise pratiquement toute opposition aux élections. À ce jour, selon nos estimations, plus de 100 personnes ont été arrêtées ; l'armée a récemment déclaré que 404 personnes avaient été placées en détention en vertu de cette loi. Parmi elles figure Htet Myat Aung, un dirigeant étudiant de premier plan qui s'est prononcé contre les élections lors d'une manifestation éclair et qui, selon certaines informations, aurait été victime de « violences physiques graves » pendant sa détention. Aucune nouvelle n'a été donnée sur le sort de cet homme depuis son arrestation.
J'ai déjà été témoin de ce type de répression. En mars 1990, deux mois avant les élections de cette année-là, j'ai été arrêté en raison de mon engagement politique. Lors de mon interrogatoire, les agents des services de renseignement militaires m'ont dit qu'une élection allait avoir lieu et que le pouvoir serait ensuite transféré démocratiquement au vainqueur. Lorsque la LND a remporté les élections, cette promesse n'a pas été tenue. Au contraire, de nombreux parlementaires élus et étudiants qui réclamaient un transfert démocratique du pouvoir ont été arrêtés, torturés et emprisonnés avec moi. J'ai ensuite été privé de mon droit de vote pendant de nombreuses années en raison de mon emprisonnement, de mon exil, de mon inscription sur une liste noire et de la révocation de ma citoyenneté, qui ne m'a été restituée qu'en décembre 2020, juste après les élections de novembre de cette année-là. À la suite du coup d'État de 2021, j'ai fui le Myanmar pour éviter d'être à nouveau arrêté. En avril de la même année, l'armée a décrété que l'AAPP était une association illégale.
Les arrestations effectuées en vertu de la loi sur la protection des élections au Myanmar s'inscrivent dans un contexte plus large de détentions arbitraires qui ciblent les opposants au régime militaire. Au 19 décembre 2025, plus de 30 000 personnes avaient été arrêtées depuis le coup d'État, et plus de 22 000 étaient toujours en détention [7]. Bon nombre des personnes arrêtées sont classées comme « prisonniers politiques », un groupe hétérogène qui comprend non seulement des étudiants protestataires et des militants des droits humains, mais aussi des célébrités, des médecins, des avocats, des agriculteurs en conflit pour des revendications foncières et des citoyens ordinaires dont les opinions ne sont pas conformes à celles de l'armée. C'est cette réalité, et non les élections mises en scène, qui révèle la réalité politique du Myanmar aujourd'hui. Cette réalité est celle d'une répression brutale, et non d'une transition démocratique.
Lois répressives et tribunaux spéciaux
Depuis le coup d'État de 2021, l'armée a promulgué ou modifié des lois qui restreignent sévèrement les libertés fondamentales, notamment les droits d'association, de réunion et d'expression, permettant l'arrestation des militants pro-démocratie et de leurs familles. Une fois détenus, ils sont soumis à une répression et à des violences supplémentaires au sein du système pénitentiaire, les personnes désignées comme prisonniers politiques étant souvent soumises à des traitements particulièrement sévères, apparemment dans le but de décourager toute dissidence.
Les dispositions du code pénal du Myanmar ont également été élargies, de sorte que le fait de gêner les membres des forces de défense dans leur mission de « maintien de la stabilité » ou les fonctionnaires dans l'exercice de leurs fonctions est désormais considéré comme un délit passible d'une peine pouvant aller jusqu'à 20 ans de prison. Ces délits sont définis de manière très large afin de permettre l'arrestation des militants qui s'opposent à la junte ou aux personnes qui lui sont associées, y compris par le biais de manifestations pacifiques.
Une loi antiterroriste de 2014 a été modifiée après le coup d'État afin de criminaliser la « propagande » en faveur de groupes présumés terroristes, et plus de 7 300 personnes ont été arrêtées en vertu de cette loi entre février 2021 et décembre 2024 seulement. Parmi les personnes détenues figurent des étudiant·e·s qui suivaient des cours proposés par l'administration parallèle en exil du Myanmar, le Gouvernement d'unité nationale (GUN) [8], ainsi que des journalistes et des défenseur·e·s des droits humains. On y trouve également des personnes arrêtées pour leurs publications sur les réseaux sociaux, comme Su May Aung, 22 ans, étudiante en chimie à Magway, qui a été arrêtée pour ses publications Facebook qui exprimaient son soutien aux groupes armés luttant contre la junte. La loi antiterroriste autorise également la surveillance militaire aveugle et la saisie d'actifs, exposant les militants et les civils à des mesures punitives supplémentaires. Par ailleurs, la loi sur les associations illégales, héritée de l'époque coloniale britannique, a été utilisée pour arrêter des centaines d'autres activistes, notamment des membres de l'AAPP et des partis politiques d'opposition, ainsi que des journalistes et des membres de groupes armés opposés à la junte. En plus de toutes ces dispositions, d'autres lois régissant les télécommunications, l'édition, les médias et la radiodiffusion restreignent efficacement la liberté d'expression et la liberté de la presse.
Après 2021, la junte a mis en place des tribunaux spéciaux pour juger les personnes détenues, dont certains fonctionnent à l'intérieur des prisons, les membres de la famille et le public étant souvent exclus des procédures. Les prisonniers politiques se voient souvent refuser la possibilité de parler ou de rencontrer leur avocat en privé, tandis que les avocats eux-mêmes sont souvent interrogés, menacés et, parfois, arrêtés pour avoir tenté d'assurer une représentation juridique. L'AAPP a documenté la manière dont les normes juridiques sont systématiquement ignorées dans ces affaires judiciaires.
Torture et conditions de détention
Une fois en détention, les prisonniers politiques sont généralement exposés à des tortures physiques et mentales par les Sit Tat [9], ou forces de police. Les techniques utilisées vont des décharges électriques au refus de leur donner de l'eau, de nombreux prisonniers étant contraints de boire dans les toilettes. Les prisonniers politiques font également état de violences sexuelles pendant les interrogatoires, ainsi que de menaces de violences sexuelles contre les membres de leur famille. De nombreux militants racontent avoir été contraints de signer de faux aveux, admettant par exemple leur implication dans des explosions attribuées à des groupes armés opposés à la junte. Il existe également des rapports documentés selon lesquels des détenus politiques sont utilisés par la junte comme boucliers humains sur les lignes de front de la guerre civile qui sévit actuellement au Myanmar. Un exemple tragique est celui de Salai Tui Dim, 55 ans, journaliste et militant des droits humains renommé de l'ethnie Chin [10], qui faisait partie des dix civils enlevés par la junte et utilisés de force comme guides avant d'être tués en janvier 2022.
Les prisonniers politiques sont souvent victimes d'extorsion de la part des agents du système pénitentiaire, leurs familles devant parfois payer jusqu'à 10 000 MMK (environ 4 EUR) pour une bouteille d'eau.
Il arrive que les prisonniers soient transférés vers des établissements pénitentiaires éloignés, souvent sans que leurs familles en soient informées, et que les nouveaux détenus soient soumis à de violents passages à tabac à leur arrivée.
Les prisonniers reçoivent souvent des soins médicaux inadéquats, même après avoir été torturés. Certains racontent que les visites à l'hôpital de la prison ne sont autorisées que pour les blessures ou les maladies potentiellement mortelles. C'est particulièrement le cas pour les prisonniers politiques. Un ancien détenu de la prison de Daik-U, près de la ville de Bago, dans le centre-sud du pays, a déclaré à l'AAPP que les personnes détenues pour des infractions pénales recevaient souvent des soins médicaux beaucoup plus rapidement que les détenus politiques. Les détenues signalent un manque de médecins femmes dans les prisons, et des témoins oculaires rapportent que des femmes ont perdu leurs nouveau-nés après s'être vu refuser l'accès à des soins médicaux appropriés en temps opportun. Depuis le coup d'État de février 2021, le nombre de décès de détenu·e·s dus à l'absence de soins médicaux a fortement grimpé.
Ces abus sont aggravés par la surpopulation, les conditions sanitaires déplorables ainsi que l'eau et la nourriture insuffisamment cuites, impropres à la consommation ou contaminées, conditions auxquelles les prisonniers sont régulièrement soumis dans tout le Myanmar.
Amnisties illusoires et répression continue
Les prisonniers politiques font rarement partie des personnes libérées par la junte dans le cadre de ses mesures d'amnistie massive. Selon les données de l'AAPP, sur les 100 000 prisonniers libérés depuis 2021, seuls environ 6 000 étaient des prisonniers politiques, et certains d'entre eux ont été arrêtés à nouveau après leur libération, parfois dès leur sortie de prison. En dépit de cette réalité, la junte n'hésite pas à utiliser la libération de prisonniers politiques pour tenter de se légitimer. En novembre 2025, par exemple, elle a annoncé la grâce de plus de 3 000 prisonniers politiques et l'abandon des poursuites contre 5 500 autres afin de leur permettre de voter.
Si ces libérations peuvent sembler positives, les recherches de l'AAPP montrent que la répression des prisonniers politiques ne s'arrête pas aux portes de la prison. Même après leur libération, les anciens prisonniers politiques sont victimes d'ostracisme au sein de leurs communautés locales, de difficultés économiques et d'une surveillance constante. Les membres de leur famille sont également souvent victimes de harcèlement, ce qui les oblige parfois à déménager et empêche les détenus libérés de contacter leurs proches. La menace d'une nouvelle arrestation reste réelle et constante, ce qui pousse souvent les prisonniers politiques à fuir vers d'autres pays, où ils risquent de continuer à vivre dans la précarité, en particulier s'ils ne disposent pas de documents légaux.
La violence inhérente au système pénitentiaire birman est délibérée et flagrante. Elle constitue l'un des moyens utilisés par le régime de la junte pour réprimer la dissidence et exercer son contrôle. Pourtant, les citoyens birmans, y compris les anciens prisonniers politiques, continuent de résister.
Un membre de la LND de la région d'Ayeyarwady, qui a été arrêté à trois reprises – dont une fois alors qu'il n'avait pas quitté son domicile depuis un mois et demi en raison d'une surveillance constante –, a affirmé avec détermination qu'il poursuivrait son activisme après sa libération, en distribuant des tracts lors de grèves silencieuses. Le 3 décembre 2025, Tayzar San, un médecin qui a mené des manifestations après le coup d'État de 2021, a dirigé une manifestation dans un bazar de Mandalay aux côtés de deux autres leaders de la contestation, Ko Nan Lin et Ko Khant Wai Phyo. Les manifestants ont appelé à la libération de tous les prisonniers politiques, à l'abolition de la conscription obligatoire et à la participation de la population à la grève silencieuse du 10 décembre. La junte a rapidement inculpé les trois hommes en vertu de la loi sur la protection des élections.
Au-delà des prisons : une violence généralisée
Le règne de la terreur imposé par la junte ne se limite pas aux prisons. Depuis le coup d'État de 2021, le Myanmar subit l'une des campagnes de violence militaire les plus impitoyables au monde, alors que la junte combat les groupes armés anti-junte. Cela inclut le recours à des frappes aériennes sur des zones civiles. Plus de 2 millions de personnes ont été déplacées. Des villages, des marchés, des écoles, des cliniques et des édifices religieux ont été réduits en cendres. Des jeunes, notamment issus de la communauté persécutée des Rohingyas [11], sont contraints de combattre dans l'armée contre leur gré.
Les dernières élections n'apportent aucune solution à ces formes de violence, malgré les grandes déclarations de la junte selon lesquelles elles représentent une voie vers la réconciliation. Un régime qui commet des crimes contre l'humanité ne peut gagner la confiance du public, et le Myanmar ne peut pas non plus atteindre la stabilité politique sous l'égide de la même junte militaire qui a créé la crise actuelle.
Si le régime militaire du Myanmar prenait le changement au sérieux, il libérerait Win Myint, Aung San Suu Kyi et tous les dirigeants politiques détenus, ainsi que tous les autres prisonniers politiques. Il restaurerait les libertés politiques, accepterait les résultats des élections de 2020 et permettrait une véritable compétition démocratique à travers un futur processus électoral. Il a choisi de ne pas le faire, malgré le fait que les citoyens birmans aient exprimé à maintes reprises leur désir d'un régime civil lors de chaque élection à laquelle ils ont pu participer librement. Malgré une répression soutenue, la résistance au régime militaire se poursuit dans tout le pays, les communautés s'organisant, recensent les abus et réclament leur droit à un gouvernement librement élu.
Bo Kyi est un militant birman des droits humains et ancien prisonnier politique. Arrêté en 1990 pour sa participation au soulèvement de 1988, il a passé plus de sept ans en prison où il a subi tortures et mauvais traitements. Après sa libération, il a cofondé en 2000 l'Association d'aide aux prisonniers politiques (AAPP), dont il est actuellement le secrétaire général adjoint. L'AAPP documente les arrestations et les conditions de détention au Myanmar et milite pour la libération de tous les prisonniers politiques.
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepL Pro
Notes
[1] Sur le déroulement des élections et l'atmosphère de peur qui les a accompagnées, voir Sebastian Strangio, « La peur et le dégoût accompagnent la tenue d'élections non libres en Birmanie », Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2026. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77740
[2] Le 1er février 2021, l'armée birmane (Tatmadaw) a renversé le gouvernement civil élu, arrêtant la dirigeante Aung San Suu Kyi et le président Win Myint. Ce coup d'État a mis fin à une décennie de transition démocratique progressive. Voir Pierre Rousset, « Deux ans après le putsch militaire, la guerre oubliée de Birmanie », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2023. Disponible à : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article65716
[3] Aung San Suu Kyi, lauréate du prix Nobel de la paix 1991, est la fille du héros de l'indépendance birmane Aung San. Elle a passé près de quinze ans en résidence surveillée sous les régimes militaires précédents avant de diriger le gouvernement civil de 2016 à 2021.
[4] Le soulèvement du 8 août 1988 (« 8888 ») fut une vaste révolte populaire contre la dictature militaire du général Ne Win. La répression sanglante fit plusieurs milliers de morts et conduisit à l'emprisonnement de nombreux militants, dont l'auteur de cet article.
[5] Voir « La fin de la transition démocratique en Birmanie », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2021. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article56753
[6] L'AAPP est une organisation de défense des droits humains fondée en 2000 par d'anciens prisonniers politiques en exil à la frontière thaïlandaise. Elle documente les arrestations, les conditions de détention et milite pour la libération des prisonniers politiques au Myanmar.
[7] Voir AAPP, « Myanmar : Behind Bars, Beyond Surrender », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2025. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75095
[8] Le Gouvernement d'unité nationale (GUN), formé en avril 2021 par des parlementaires élus ayant échappé à l'arrestation, constitue le gouvernement en exil du Myanmar. Il coordonne la résistance civile et armée contre la junte et est reconnu par de nombreux pays comme le représentant légitime du peuple birman.
[9] Sit Tat est le terme birman désignant les forces armées du Myanmar, également connues sous le nom de Tatmadaw.
[10] Les Chin constituent l'un des nombreux groupes ethniques minoritaires du Myanmar, vivant principalement dans l'État Chin, à la frontière occidentale avec l'Inde.
[11] Les Rohingyas sont une minorité musulmane de l'État d'Arakan (Rakhine), victimes de persécutions systématiques et privés de citoyenneté depuis 1982. En 2017, une campagne de nettoyage ethnique menée par l'armée a contraint plus de 700 000 Rohingyas à fuir vers le Bangladesh.
******Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre