10.02.2026 à 12:28
Stephanie Lamy
La reconnaissance institutionnelle du terrorisme masculiniste marque un tournant politique. Mais cette sécuritisation ouvre une phase décisive : celle du backlash. À partir des premiers signaux médiatiques, ce texte analyse les stratégies discursives visant à neutraliser la menace, retarder l'action publique et contester la gouvernance de la lutte.
Tiré de Entre les lignes et les mots https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/01/terrorisme-masculiniste-anticiper-le-backlash-au-processus-de-securitisation/?jetpack_skip_subscription_popup
Lorsque j'écrivais La Terreur Masculiniste (Éditions du Détour) en 2023-24, il s'agissait d'intervenir dans un moment politique précis : celui où la radicalisation masculiniste restait largement appréhendée comme un phénomène culturel, alors même que ses effets violents et ses logiques organisationnelles étaient déjà documentés.
Mon choix de hacker le concept de sécuritisation, tel qu'il a été élaboré par Ole Wæver, répondait à cet enjeu. La sécuritisation désigne un processus discursif par lequel un phénomène social est qualifié comme menace sécuritaire par des acteurs investis d'une autorité légitime, devant une audience susceptible d'en accepter la validité – par exemple, l'immigration ou encore les mobilisations de la société civile.
Autrement dit, le processus de sécuritisation ne porte pas sur l'existence matérielle ou non d'un phénomène, mais sur sa qualification politique comme menace justifiant l'attribution de moyens et l'élaboration de politiques sécuritaires.
Le titre La Terreur Masculiniste visait précisément à rendre visible l'asymétrie des régimes de sécuritisation. L'idée était d'inverser les unes parlant d'une « terreur féministe » fantasmée pour exposer la construction artificielle de certaines menaces, et mettre en regard la matérialité d'une autre, largement sous-traitée politiquement. Ancrer les violences dans le réel, les nommer sans relayer leur propagande et classifier les mouvances pour mieux identifier les leviers de lutte.
De la mise à l'agenda de la menace à son institutionnalisation {{}} Mon livre n'a pas été publié dans un vide. Nombreux sont les travaux universitaires et enquêtes journalistiques, les dénonciations militantes et les veilles stratégiques sur les milieux masculinistes. J'ai tenté de les citer autant que possible. La prise en compte tardive de la menace réelle par les institutions découle de plusieurs facteurs et nécessiterait des travaux supplémentaires pour en élucider les causes.
Mais force est de constater qu'après une première mention en 2021 par la MIVILUDES – qui reconnaissait l'existence d'idéologies violentes issues des milieux masculinistes tout en estimant que le phénomène ne relevait pas du champ des dérives sectaires -, une succession d'événements est venue modifier en profondeur le cadrage institutionnel du sujet. La multiplication d'incidents, puis l'engagement de poursuites judiciaires – d'abord pour apologie du terrorisme à Annecy, puis avec une saisie du PNAT à Saint-Étienne – ont constitué un premier seuil de la prise en compte institutionnelle.
La fin de l'année 2025 et le début de 2026 marquent un tournant décisif : le rapport parlementaire Delaporte-Vojetta (Influence et réseaux sociaux : face aux nouveaux défis, structurer la filière de la création, outiller l'État et mieux protéger) et le rapport du Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes fondé sur le Baromètre du sexisme convergent explicitement pour inscrire la lutte contre les milieux masculinistes dans le champ de la lutte contre le terrorisme. À ce stade, le phénomène n'est plus seulement observé ou documenté : il est nommé comme enjeu de sécurité.
Cette inflexion est prolongée par des travaux en cours – auditions de la délégation aux droits des femmes au Sénat sur les mouvances masculinistes, investigations exploratoires de la délégation aux droits des femmes et à l'égalité (DDFE) du CESE – qui traduisent une montée en responsabilité progressive des institutions. Ces séquences convergentes actent un basculement : les masculinismes cessent d'être traités comme une dérive culturelle marginale pour être reconnus comme une menace appelant une vigilance renforcée, une coordination des acteurs et des moyens spécifiques. Cette reconnaissance tardive ne procède pas d'une irruption soudaine de la menace, mais de la consolidation progressive de signaux faibles et de violences bien réelles, longtemps dispersés, désormais rendus politiquement lisibles.
Dans les termes de Wæver, cela correspond à un acte de sécuritisation émanant d'institutions dotées d'un pouvoir de nomination légitime. Le phénomène est présenté comme problème public relevant d'un registre sécuritaire. Il entre dans l'espace des politiques publiques non plus comme symptôme social diffus, mais comme enjeu nécessitant une vigilance et des moyens spécifiques.
Ce moment ne clôt pas le processus. Il ouvre au contraire une nouvelle phase, particulièrement délicate, dans laquelle divers acteurs vont s'emparer du sujet, souvent moins pour en tirer les conséquences politiques que pour en neutraliser les effets et empêcher la mise en œuvre effective des recommandations institutionnelles.
Anticiper le backlash à la sécuritisation du terrorisme masculiniste
La phase qui s'ouvre maintenant est critique car c'est ici que le processus de sécuritisation se joue réellement. Dans la théorie de la sécuritisation, l'audience n'est ni homogène ni abstraite : la reconnaissance d'un enjeu comme menace dépend de segments socialement situés de l'audience, structurés par des rapports de pouvoir, des intérêts matériels et symboliques, ainsi que par des routines discursives institutionnalisées (Wæver 1995 ; Buzan, Wæver & de Wilde 1998 ; Balzacq 2005, 2011). Dans le cas de l'avancée des droits des femmes, l'une de ces routines est déjà explicitement identifiable le déplacement systématique de l'attention, depuis la condition des femmes et des minorités de genre – cibles premières des assauts masculinistes – vers celle des hommes cisgenres, présentés comme un groupe lésé, inquiet ou menacé.
Ce déplacement peut être anticipé car il constitue une forme classique de backlash, tel qu'analysé dans les travaux féministes sur les contre-réactions aux avancées institutionnelles en matière d'égalité (Faludi, 1991 ; Mansbridge & Shames, 2008). Ce backlash ne s'exprime pas nécessairement par une contestation frontale du diagnostic, mais par une série de micro-opérations discursives visant à reconfigurer les perceptions et à neutraliser la portée politique des avancées obtenues (McRobbie, 2009 ; Bacchi, 2009). Ces opérations participent d'une dynamique plus large de défense de la domination masculine (Connell, 2005).
À partir des réactions à la publication du Baromètre du sexisme (HCE) déjà observables, la grille de 6D (déformation, discrédit, distraction, dissuasion, division et doute) proposée pour analyser les discours climatosceptiques (Chavalarias et al., 2023), complétée ici par un septième D (la délimitation), permet d'anticiper les stratégies discursives qui structurent le backlash à la sécuritisation des masculinismes. Si le backlash renvoie à une dynamique de contestation d'une norme émergente, il s'opérationnalise concrètement par des tentatives de recalibrage du réel : il ne s'agit pas de nier l'existence du phénomène, mais des acteurs cherchent à délégitimer, fragmenter ou neutraliser la reconnaissance institutionnelle des masculinismes comme enjeu de sécurité. 1. Déformation : requalifier la menace
Les masculinismes sont requalifiés de manière à être valorisés ou rendus inoffensifs. Les définitions du phénomène et ses effets violents sont relégués au second plan. Le terme même de « masculinisme » est interprété comme une attaque contre le « masculin » en général. Certains hommes se sentent alors directement visés : ce ne seraient plus des idéologies violentes qui sont nommées, mais leur identité de genre.
Dans ce cadre, les violences sont minorées, relativisées, dissoutes dans un discours centré sur le ressenti masculin. La radicalisation idéologique est transformée en simple expression d'opinion, et la menace est dépolitisée par des dispositifs discursifs tels que des fausses symétries entre féminisme et masculinisme. Cette requalification produit un contre-effet direct : elle invalide, sans le contester frontalement, le diagnostic institutionnel.
2. Discrédit : délégitimer les actrices et les savoirs
Le discrédit ne vise pas le phénomène, mais celles et ceux qui le nomment. Chercheuses, institutions et militantes deviennent les cibles principales. Le registre mobilisé consiste à présenter ces actrices comme idéologiques, partisanes ou irrationnelles, et à associer leurs analyses à une supposée féminisation excessive des institutions publiques, perçue comme un facteur d'affaiblissement de la décision sécuritaire.
Ce mécanisme installe une suspicion généralisée à l'égard des savoirs produits sur les violences de genre et contribue à délégitimer toute tentative de sécuritisation en la renvoyant à un biais militant plutôt qu'à un diagnostic fondé. 3. Distraction : déplacer le cadrage
La distraction opère par un déplacement systématique du cadre d'analyse. Elle introduit d'autres menaces – notamment l'immigration ou l'islam – jugées par une certaine audience xénophobe plus légitimes ou plus familières, afin de relativiser celle que constituent les masculinismes. Ce contre-cadrage impose une hiérarchie implicite des dangers dans laquelle la violence idéologique portée par des hommes majoritaires, endogène à la société, devient impensable comme menace stratégique.
Ce mécanisme est idéologique : il sert à rappeler quels groupes sont autorisés à incarner le danger, et lesquels en sont structurellement exonérés. 4. Dissuasion : rendre coûteuse la prise de parole
À mesure que le diagnostic se stabilise, la prise de parole devient plus coûteuse. La dissuasion s'exerce par la moquerie, l'intimidation symbolique, la disqualification personnelle et la mise en cause de la légitimité des locutrices. Ce climat contribue à restreindre l'espace du dicible et à décourager les relais médiatiques ou institutionnels les plus exposés.
La sécuritisation devient alors un risque individuel pour celles qui la portent. 5. Division : fragmenter les publics concernés
La division consiste à opposer artificiellement les groupes concernés : femmes contre femmes, féminismes entre eux, lutte contre le terrorisme « classique » contre lutte contre les violences de genre. Cette fragmentation empêche l'émergence de coalitions politiques transversales et durables autour de la reconnaissance des masculinismes comme enjeu de sécurité.
La conflictualité est ainsi déplacée à l'intérieur même des groupes affectés.
6. Doute : maintenir l'indécision
Enfin, le doute constitue un levier central. Il ne s'agit pas de réfuter, mais de suspendre. L'accent est mis sur la complexité du phénomène, l'insuffisance supposée des données ou l'absence de chiffres consolidés, tout en ignorant que cette absence résulte précisément d'un défaut historique de suivi médiatique, policier et judiciaire.
L'indécision devient une stratégie en soi, permettant de retarder toute traduction politique concrète du diagnostic sécuritaire. Ajouter un septième D : la délimitation
Enfin, un septième D permet de relier directement cette séquence à La terreur masculiniste : la délimitation.
Dans le livre, j'introduis la métaphore mobilisée par la comédienne australienne Hannah Gadbsy : celle de la ligne dans le sable, tracée par les « bons hommes » pour se distinguer des « mauvais ». Cette ligne ne sert pas à prévenir la violence, mais à organiser l'impunité. Elle maintient une zone grise dans laquelle propos, pratiques et violences restent tolérables tant qu'ils ne franchissent pas un seuil défini par ceux qui en bénéficient.
Dans la phase de réception de la sécuritisation, cette ligne est réactivée. On reconnaît l'existence de la menace, mais on la borne : elle serait le fait d'hommes jeunes, immatures, socialement fragiles et hyperconnectés. Autrement dit, au-delà de la ligne.
Les « bons hommes » peuvent ainsi continuer à se percevoir comme extérieurs au problème. La frontière ne sépare plus violence et non-violence, mais radicalité visible et domination perçue comme respectable. Qui parle de sécurité, et pour qui ?
Ces mécanismes ont un point commun : ils sont majoritairement portés par des hommes qui s'estiment légitimes pour dire ce qui constitue – ou non – une menace sécuritaire, y compris lorsque cette menace pèse avant tout sur les femmes et les minorités de genre. La sécuritisation des masculinismes vient ainsi heurter un monopole symbolique : celui du droit masculin à définir le danger, à en fixer les frontières, à en hiérarchiser les priorités et à revendiquer le monopole de la protection. Que faire ? Responsabilités médiatiques et lignes de vigilance
La séquence actuelle met en lumière un vide : l'absence de consignes claires encadrant la médiatisation des rapports institutionnels lorsqu'ils qualifient un phénomène comme enjeu de sécurité. Ce vide ouvre un espace où la sécuritisation peut simultanément être reconnue sur le papier et neutralisée dans les faits.
Dans ce contexte, la presse dispose d'une marge d'action décisive. Elle ne se situe pas au niveau de l'arbitrage sécuritaire – qui relève des pouvoirs publics – mais à celui de la production de sens, du cadrage et de la hiérarchisation des voix légitimes.
Décider qui est légitime à parler
La première responsabilité est éditoriale : décider qui est légitime pour parler de la sécuritisation des masculinismes, et plus largement de la sécurité des femmes, des filles et des minorités de genre. Donner la parole n'est jamais un acte neutre. Inviter un acteur masculiniste sans cadrage, sans contextualisation, sans contradiction informée revient à produire un contre-acte de langage face aux constats institutionnels.
À l'inverse, reconnaître la légitimité des chercheuses, des observatoires, des associations spécialisées et des institutions publiques, c'est stabiliser le diagnostic et refuser la banalisation. Cadrer avant de débattre
La deuxième responsabilité tient au cadrage préalable. Un débat n'est pertinent que s'il repose sur une base commune de faits. Présenter les masculinismes comme une opinion parmi d'autres, ou comme une simple controverse culturelle, revient à désactiver le registre sécuritaire dans lequel les institutions ont inscrit le phénomène.
Cadrer, ici, ne signifie pas censurer. Cela signifie nommer clairement la nature idéologique et violente du phénomène, rappeler les données disponibles et expliciter les liens entre discours, radicalisation et violences.
Refuser les faux équilibres
La troisième vigilance concerne le refus des faux équilibres. Mettre sur un même plan des savoirs établis et des discours de déni, forcer une symétrie entre féminismes et masculinismes au nom d'un pluralisme abstrait, participe directement au backlash à la sécuritisation. L'égalité de temps de parole ne produit pas l'égalité de valeur épistémique.
Dans le cas des masculinismes, le faux équilibre sert moins à informer qu'à reproduire un ordre symbolique où les hommes continuent de définir ce qui constitue une menace légitime.
Ne pas déplacer la focale
Enfin, une vigilance particulière s'impose face aux tentatives récurrentes de déplacement de la focale : recentrer systématiquement le débat sur la condition des hommes, sur d'autres menaces perçues comme plus légitimes ou sur des comparaisons hors de propos. Ces déplacements ne sont pas anecdotiques ; ils constituent le cœur du backlash à la sécuritisation.
Maintenir la focale sur les personnes directement exposées — femmes, filles, minorités de genre — n'est pas un biais militant. C'est une exigence analytique et politique.
Ne pas se faire relais de la propagande
Refuser d'utiliser les termes que les milieux masculinistes proposent pour s'identifier ou pour justifier leur violence. Ne pas illustrer les articles sur la menace sécuritaire avec des images de prédicateurs masculinistes. Une épreuve de cohérence démocratique
La médiatisation des rapports institutionnels sur les masculinismes constitue ainsi une épreuve décisive, non seulement de cohérence discursive, mais de traduction politique. De la manière dont cette séquence est reçue, cadrée et commentée dépend directement l'issue du processus de sécuritisation : l'attribution de moyens, la priorisation de l'action publique et la définition des acteurs légitimes pour gouverner la lutte contre la radicalisation masculiniste.
Soit la reconnaissance institutionnelle de la menace se prolonge par des pratiques médiatiques alignées sur ce diagnostic, permettant de stabiliser l'enjeu comme problème de sécurité, d'outiller l'État et de structurer une gouvernance claire et cohérente. Soit cette reconnaissance est neutralisée dans l'espace public par des routines de banalisation, de controverse artificielle et de légitimation d'acteurs impliqués dans la radicalisation, avec un effet immédiat : retarder toujours plus, fragmenter ou vider de leur substance les recommandations institutionnelles, et maintenir l'indétermination sur qui doit agir, avec quels moyens, et sous quelle autorité. Références : Balzacq, Thierry. “The Three Faces of Securitization : Political Agency, Audience and Context.” European Journal of International Relations, vol. 11, no. 2, 2005, pp. 171–201. Balzacq, Thierry. Securitization Theory : How Security Problems Emerge and Dissolve. Routledge, 2011. Buzan, Barry, Ole Wæver, and Jaap de Wilde. Security : A New Framework for Analysis. Lynne Rienner Publishers, 1998. Chavalarias, David, Paul Bouchaud, Victor Chomel, and Maziyar Panahi. Les nouveaux fronts du dénialisme et du climato-scepticisme : Deux années d'échanges Twitter passées aux macroscopes. Institut des Systèmes Complexes de Paris Île-de-France (ISC-PIF), CNRS, 2023. Connell, R. W. Masculinities. 2nd ed., Polity Press, 2005. Faludi, Susan. Backlash : The Undeclared War Against American Women. Crown, 1991. Mansbridge, Jane, and Shauna L. Shames. “Toward a Theory of Backlash : Dynamic Resistance and the Central Role of Power.” Politics & Gender, vol. 4, no. 4, 2008, pp. 623–634. McRobbie, Angela. The Aftermath of Feminism : Gender, Culture and Social Change. SAGE Publications, 2009. Wæver, Ole. “Securitization and Desecuritization.” On Security, edited by Ronnie D. Lipschutz, Columbia University Press, 1995, pp. 46–86.
Stephanie Lamy Féministe, chargée d'enseignement, chercheuse https://blogs.mediapart.fr/stephanie-lamy/blog/210126/terrorisme-masculiniste-anticiper-le-backlash-au-processus-de-securitisation
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10.02.2026 à 12:28
LalaPolit
Le masculinisme n'est pas une simple dérive des réseaux sociaux. C'est une idéologie politique réactionnaire qui s'appuie sur l'inversion victimaire pour contester les luttes féministes, banaliser les violences et légitimer des reculs en matière d'égalité. À l'approche des municipales, refuser de le nommer est un choix politique.
Billet de blog 25 janvier 2026 | tiré du blogue de Lalapolit
Le masculinisme est trop souvent réduit à une colère marginale ou à une dérive des réseaux sociaux. Cette lecture masque une réalité politique plus inquiétante : derrière l'inversion victimaire et les discours sur la « souffrance masculine » se déploie une idéologie réactionnaire structurée, qui conteste les luttes féministes, banalise les violences et prépare des reculs concrets en matière d'égalité. À l'approche des élections municipales, refuser de nommer et de combattre cette offensive n'est pas une neutralité : c'est un choix politique.
Le masculinisme repose sur un postulat central : l'idée que les hommes seraient aujourd'hui victimes d'un système qui favoriserait les femmes. Cette inversion victimaire n'est pas anodine. Elle permet de disqualifier les luttes féministes, de nier les rapports de domination existants et de re-légitimer une hiérarchie entre les sexes sous couvert de « rééquilibrage ». Derrière un vocabulaire emprunté à la psychologie ou à la souffrance sociale, le projet est clair : restaurer un ordre patriarcal présenté comme naturel.
Cette idéologie prospère dans un contexte précis. La crise sociale, la précarisation des parcours, l'effritement des modèles traditionnels de réussite masculine produisent des angoisses réelles. Mais le masculinisme ne propose aucune émancipation collective. Il détourne ces angoisses vers un ennemi commode : les femmes, le féminisme, et plus largement toute remise en cause de l'ordre établi. Là où une analyse politique devrait interroger les rapports de classe, les politiques publiques et les responsabilités structurelles, le masculinisme désigne des coupables et absout le système.
La force du masculinisme tient aussi à sa capacité à se rendre fréquentable. Il se présente comme un simple « contre-discours », un appel à la nuance face à des féministes jugées excessives. Cette stratégie de banalisation est centrale. En installant une fausse symétrie entre féminisme et masculinisme, il transforme une lutte pour l'égalité en un conflit d'opinions équivalentes. Or il n'y a pas de symétrie possible : le féminisme combat un système de domination ; le masculinisme cherche à le préserver.
Il serait pourtant erroné de réduire le masculinisme à une bataille de mots. Les discours qu'il promeut produisent des effets politiques concrets. Ils nourrissent le harcèlement, la haine en ligne, la délégitimation de la parole des femmes, et créent un climat où les violences sexistes et sexuelles sont minimisées, excusées, voire justifiées. Ce n'est pas un dérapage : c'est une cohérence idéologique. En contestant la légitimité même des luttes féministes, le masculinisme sape les outils de protection et de justice.
La responsabilité collective est engagée. La complaisance médiatique, le traitement sensationnaliste, l'absence de contradiction politique sérieuse contribuent à installer ces discours dans le débat public. À force de vouloir « entendre toutes les voix », on finit par offrir une tribune à des idéologies qui nient l'égalité et fragilisent la démocratie.
À l'approche des élections municipales, il n'est plus possible de se réfugier derrière l'ambiguïté ou la prudence de façade. Le masculinisme n'est pas un sujet secondaire : il interroge la capacité des équipes municipales à défendre concrètement l'égalité, à protéger les habitantes et à refuser la banalisation des idéologies de domination. Les listes qui prétendent gouverner ne peuvent plus éluder cette question.
Un engagement clair est désormais nécessaire. Cela suppose de soutenir sans condition les associations féministes locales, de garantir des moyens pérennes pour la prévention et la prise en charge des violences sexistes et sexuelles, de former les agent·es municipaux et les élu·es, et de porter une parole politique ferme face aux discours antiféministes. Cela implique aussi de refuser toute complaisance électorale avec des rhétoriques réactionnaires, même lorsqu'elles se parent du langage du « bon sens » ou de la fausse neutralité.
Les élections municipales ne sont pas seulement un scrutin de proximité : elles dessinent le cadre politique du quotidien. Elles diront si l'égalité entre les femmes et les hommes est un principe réellement défendu ou un slogan opportun. Face à la montée du masculinisme, l'heure n'est plus aux postures. Elle est au choix politique clair, assumé et féministe.
10.02.2026 à 12:27
Paul Martial
La catastrophe de Rubaya met en lumière les conditions inhumaines des mineurs artisanaux qui extraient les minerais essentiels aux nouvelles technologies.
Le mercredi après-midi, puis à nouveau le jeudi matin, un pan de la colline où se situe la mine de Rubaya, à 70 kilomètres de la ville de Goma, dans l'est de la République démocratique du Congo, s'est effondré, ensevelissant des dizaines de mineurs artisanaux. Les premières estimations font état de deux cents morts, un bilan qui risque d'être bien plus lourd tant le nombre de puits ensevelis est important.
Sous le joug des milices
Cet éboulement est certes la conséquence des pluies diluviennes qui se sont abattues sur le site, mais aussi de l'absence totale de mesures de sécurité visant à consolider le périmètre où hommes, femmes et enfants travaillent sans relâche, charriant toute la journée des sacs de terre et de coltan, minerai essentiel à l'industrie électronique.
Depuis 2024, cette zone est sous le contrôle du M23, un mouvement rebelle créé et armé par le Rwanda, le pays voisin. La milice a mis en place des structures étatiques parallèles : un « ministère » chargé des exploitations minières délivre, contre paiement, des permis aux creuseurs. Le gouverneur du M23, Eraston Bahati Musanga, accompagné de soldats lourdement armés, s'est rendu sur la mine le lendemain du drame. Il a déclaré : « Avec ce qui vous est arrivé, nous demandons à la population d'être vigilante. C'est bien de vouloir gagner de l'argent, mais vous ne pourrez pas l'utiliser si vous n'êtes pas vivants. »
Comme si les creuseurs avaient le choix. Mais il est vrai qu'en matière d'argent le gouverneur s'y connait, les permis délivrés rapportent à la milice des centaines de milliers d'euros. Surexploités et sous-payés
Pas un centime, en revanche, n'a été dépensé pour améliorer les conditions de vie et de travail des mineurs. Lors de la catastrophe, aucun secours n'est venu en aide aux creuseurs, qui ont dû eux-mêmes tenter d'extraire leurs collègues ensevelis.
Ce drame illustre les conditions de travail scandaleuses des mineurs et leur exploitation par une chaîne d'intermédiaires : du sponsor qui finance les outils jusqu'aux responsables de comptoirs, en passant par les négociants. Les autorités, qu'elles soient celles de Kinshasa ou du M23, contraignent les creuseurs à vendre leur production à vil prix. Les intermédiaires, seuls à posséder un Metorex — appareil servant à mesurer la teneur du minerai —, trichent systématiquement sur les poids et sous-évaluent les concentrations. Parfois, les minerais contiennent aussi du cuivre, ce qui augmente leur valeur sans que les mineurs en soient informés.
Sous le contrôle du M23, les marges de négociation sont quasi nulles. Les creuseurs doivent se contenter des sommes qu'on leur propose. Ils ne récupèrent en moyenne que 6 % de la valeur des minerais, expédiés ensuite au Rwanda, finançant ainsi le régime autocratique de Paul Kagamé, qui agit en toute impunité grâce à la complaisance des grandes puissances occidentales.
Paul Martial
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