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REGROUPEMENT DES MÉDIAS CRITIQUES DE GAUCHE (QUEBEC)

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10.02.2026 à 12:30

« Écrire, c'est résister » : les femmes écrivaines afghanes défient les talibans

Khadija Haidary

Parmi les dizaines de femmes dont les livres ont été interdits par les talibans figure Leila, professeure d'université dans l'ouest de l'Afghanistan. Son ouvrage porte sur la gestion de projet, notamment sur la manière d'utiliser efficacement des ressources telles que le temps, le capital et la main-d'œuvre. Ce livre était utilisé comme manuel universitaire pour les étudiant·es de premier cycle.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Ce rapport a été publié en partenariat avec Avvenire.it.

« Il m'a fallu deux ans pour traduire plusieurs sources en anglais, puis rédiger mon propre livre », explique-t-elle. « Mon livre traite de l'application de normes de qualité à l'aide d'outils et de techniques scientifiques pour la réussite de projets nationaux et commerciaux. »

Mais après la prise du pouvoir par les talibans, il a été interdit. « Quand j'ai demandé pourquoi, ils m'ont répondu que comme l'auteure était une femme, il devait être retiré », explique Leila.

Depuis qu'elle a été licenciée de son poste à l'université en décembre 2022, après la fermeture des universités aux femmes par les talibans, Leila a réussi à publier un article universitaire dans une revue internationale. Aujourd'hui, elle dit ne plus avoir la force d'écrire : « J'ai un travail inachevé, mais malheureusement, je n'ai plus la motivation. Imaginez-vous à un carrefour sombre, sans aucune information sur la direction à prendre, partout où vous regardez, il n'y a que l'obscurité. »

En août 2025, le ministère de l'Enseignement supérieur des talibans a publié deux directives distinctes à l'intention des universités du pays, leur enjoignant de cesser d'enseigner 18 matières universitaires, affirmant que les matières nouvellement interdites « étaient jugées contraires à la charia et aux politiques du système et avaient donc été retirées du programme ». En outre, les talibans ont interdit l'utilisation d'environ 640 manuels scolaires et supports de cours. Plus de 140 de ces ouvrages ont été interdits uniquement parce que leurs auteures étaient des femmes. Parmi les femmes mises sur liste noire figuraient des universitaires ayant plus de 30 ans d'expérience dans l'enseignement et de longs antécédents dans la recherche. De nombreuses et nombreux militants affirment qu'il s'agit là d'une nouvelle tentative systématique des talibans pour faire taire les femmes dans la vie publique. Comme le fait remarquer un·e professeur·e, les manuels scolaires rédigés par des femmes remettent en cause l'idéologie des talibans par leur simple existence : « Comment peut-on interdire à une femme d'enseigner ou d'étudier, alors que son livre est enseigné dans les universités ? »

En novembre, Zohra s'est vu refuser une autorisation d'impression par le ministère de l'Information et de la Culture dirigé par les talibans. Âgée de 37 ans, elle écrit des livres pour enfants depuis 2017. « Mon objectif est d'aider les enfants afghan·es à se préparer mentalement et émotionnellement à l'apprentissage de différentes matières avant leur entrée à l'école », explique-t-elle. Ses livres utilisent des images d'enfants et des dessins animés pour faciliter l'apprentissage de matières telles que les mathématiques. « Ils m'ont dit de ne pas utiliser d'images d'êtres vivants, en particulier de filles », rappelle-elle dans le Zan Times. « Ils m'ont dit que si j'inclus une image d'une fille, elle doit porter le hijab islamique. Sinon, mes livres ne seront pas imprimés en Afghanistan. »

Malgré ce refus des talibans, Zohra continue de travailler sur de nouvelles éditions. « Je crois que ces livres resteront comme un héritage de la résistance des femmes dans l'histoire de l'Afghanistan », dit-elle.

En octobre 2024, les talibans ont distribué une autre liste de 433 livres interdits aux libraires. Parmi eux, 18 titres ont été écrits par des femmes, dont neuf par des autrices afghanes : Saeqa Hadiya Yazdanwali, Atifa Tayeb, Fatema Jafari, Dr Marzia Mohammadzada, Shakiba Hashemi, Sohaila Aman, Dr Sediqa Hosseini, Nawida Khushbo et Aqila Nargis Rahmani. Quel que soit leur sujet, les talibans ont jugé que leurs œuvres étaient « contraires aux intérêts nationaux » et à leur version de la charia. « J'ai écrit sur les talibans dans mon livre ; c'est pourquoi ils l'ont interdit », explique l'autrice Nawida Khushbo, depuis Londres. « Je me demandais pourquoi une femme ne devrait pas écrire sur la politique et se limiter à la littérature ». L'interdiction concerne également les livres d'autrices internationales telles que Rachel Hollis, Reshma Saujani et la biographie de Malala Yousafzai, Je suis Malala.

En Afghanistan, certaines femmes continuent d'écrire, souvent au péril de leur vie. Nazanin, 25 ans, écrit des nouvelles et des essais depuis son domicile, dans une province proche de Kaboul. « J'ai parfois l'impression que le canon d'un fusil des talibans est pointé directement sur ma gorge », dit-elle. « La ville est tellement militarisée que nous croisons des hommes armés à chaque coin de rue. Pour moi, écrire est une forme de résistance. Ma situation est très difficile, mais je pense l'utiliser pour tout consigner pour l'avenir. »

En novembre 2024, le quotidien 8am Daily a rapporté que les responsables talibans de la province de Kapisa avaient retiré les livres écrits par des femmes des bibliothèques des écoles de filles. Cette information est confirmée par Suraya, une enseignante de 34 ans, qui déclare au Zan Times : « Dans toutes les écoles et bibliothèques de filles, tous les livres écrits par des femmes ont été retirés conformément à l'ordre des talibans. »

Dans des villes comme Kandahar, les librairies proposent rarement des ouvrages écrits par des femmes. « Dans notre librairie, les livres écrits par des femmes sont pratiquement inexistants », explique un libraire. « Même la photo d'une femme sur la couverture d'un magazine peut causer des problèmes. »

Le désir des autrices de continuer à créer signifie qu'elles ne cesseront pas de travailler, malgré les risques. Mana, une écrivaine de 34 ans vivant dans l'ouest de l'Afghanistan, déclare : « Lorsque j'ai décidé de publier mon premier livre, je n'ai jamais envisagé de faire appel à des éditeurs afghans. Sous le régime taliban, imprimer un livre en tant que femme est dangereux. »

Elle écrit actuellement son deuxième roman. Bien que son sujet ne soit pas politique, elle sait que ses écrits pourraient lui coûter cher, simplement parce qu'elle est une femme. Pour l'instant, elle préfère « continuer à écrire tranquillement, dans un coin silencieux ».

Khadija Haidary, 29 janvier 2026 Les noms ont été modifiés afin de protéger l'identité des personnes interrogées.

Khadija Haidary est journaliste et rédactrice en chef au Zan Times. Un·e journaliste utilisant le pseudonyme Arya a contribué à cet article. https://zantimes.com/2026/01/29/writing-is-resistance-afghan-women-authors-defy-the-taliban/ Traduit par DE

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10.02.2026 à 12:29

Non, les masculinismes ne sont pas des dérives sectaires

Stephanie Lamy

Une petite musique qui monte est celle d'assimiler les masculinismes à des dérives sectaires. Cette confusion, historiquement entretenue entre terrorisme et sectarisme, engage des choix méthodologiques et des instruments d'action publique qui conditionnent directement la qualification de la menace, la prévention des violences et la protection des personnes ciblées.

Tiré de Entre les lignes et les mots

photo Capture d'écran d'une vidéo de Jean-Marie Corda, qui incarne les angles mort de l'approche des masculinismes par "les dérives sectaires"

La gouvernance des politiques de lutte contre les dérives sectaires et celle des politiques de lutte contre le terrorisme relèvent de cadres institutionnels distincts. La lutte contre les dérives sectaires est pilotée par la MIVILUDES, rattachée au ministère de l'Intérieur, et repose sur la protection des individus face à des situations d'emprise, via des dispositifs de signalement, d'accompagnement et de prévention centrés sur les vulnérabilités individuelles. À l'inverse, la lutte contre le terrorisme et la radicalisation violente relève d'une gouvernance sécuritaire impliquant notamment le SG-CIPDR, la DGSI, le Parquet national antiterroriste (PNAT) et les services de renseignement, et vise l'identification de milieux radicaux, de processus de radicalisation idéologique et de modes opératoires violents. Confondre ces deux régimes institutionnels conduit à une sous-qualification des violences politiques et à l'inadaptation des réponses publiques.

Les masculinismes, un objet hors périmètre d'action de la MIVILUDES

Il est essentiel de rappeler que la MIVILUDES elle-même reconnaît les limites de son périmètre d'action concernant les masculinismes. Dans son rapport d'activité 2021, elle indique explicitement que « les thématiques associées au masculinisme, au virilisme ou à l'anti-féminisme relèvent a priori davantage d'un radicalisme idéologique, voire politique, que de thématiques d'ordre sectaire ».

Cette qualification inscrit clairement les masculinismes hors du champ principal de la dérive sectaire et les rattache au registre de la radicalisation violente idéologique, tel qu'il est appréhendé dans les politiques de lutte contre le terrorisme.

La MIVILUDES définit les dérives sectaires comme « un dévoiement de la liberté de pensée, d'opinion ou de religion qui porte atteinte à l'ordre public, aux lois ou aux règlements, aux droits fondamentaux, à la sécurité ou à l'intégrité des personnes », caractérisé par « la mise en œuvre, par un groupe organisé ou par un individu isolé, de pressions ou de techniques ayant pour but de créer, de maintenir ou d'exploiter chez une personne un état de sujétion psychologique ou physique, la privant d'une partie de son libre arbitre ».

Cette définition repose sur une logique d'emprise individuelle, de sujétion psychologique et de préjudice centré sur la personne, et décorrélée des rapports sociaux de genre, pourtant centraux pour comprendre les masculinismes.

À l'inverse, la MIVILUDES distingue explicitement la radicalisation comme « un processus graduel qui conduit l'individu à adhérer à une idéologie ou des croyances extrêmes qui légitiment la violence ».

L'apologie, la menace ou l'usage de la violence est précisément ce qui caractérise les milieux masculinistes : un ensemble d'offres idéologiques identitaires suprémacistes masculines, construites, diffusées et opérationnalisées au sein de divers milieux radicaux (en ligne et hors ligne), qui font l'apologie de, ou prônent, la violence sous toutes ses formes afin de maintenir, voire renforcer, la domination des hommes sur les femmes et les minorités de genre.

De l'emprise au contrôle coercitif : un conflit de cadres analytiques

En traitant les masculinismes comme un problème d'ordre psychologique, à travers une terminologie telle que « masculinité toxique » ou « emprise » plutôt que « contrôle coercitif », l'action publique dissocie la violence de sa fonction politique.

Or les milieux masculinistes opèrent en opposition aux avancées des droits des femmes et des minorités de genre, afin de maintenir, voire renforcer, la domination masculine. Ce sont donc des idéologies politiques violentes. La psychologisation affaiblit ainsi la qualification de la menace et empêche de penser les masculinismes comme des milieux radicaux produisant de la violence à l'égard de femmes et des minorités de genre.

L'opposition entre emprise et contrôle coercitif n'est pas un débat terminologique, mais un conflit de cadres analytiques. L'emprise psychologise la domination et recentre l'attention sur le comportement de la victime ; le contrôle coercitif politise la violence et recentre l'analyse sur les stratégies de l'agresseur.

Des loupés qui ont déjà produit des dégâts

Du fait de l'approche par « l'emprise » et de sa décorrélation des rapports sociaux de genre, la lecture par la MIVILUDES des masculinismes bascule rapidement vers un effacement de la perspective des femmes. Elle déplace l'analyse vers les dispositions psychiques des hommes engagés dans ces milieux et détourne l'attention des violences produites, de leurs cibles et de leurs effets.

Ce cadrage reproduit l'un des piliers des masculinismes : l'androcentrisme, c'est-à-dire le recentrage du regard sur le supposé mal-être des hommes plutôt que sur le contrôle coercitif effectivement exercé sur les femmes et les minorités de genre.

Ce déplacement analytique produit des angles morts et des loupés majeurs dans l'identification et la prévention des violences. Le cas Jean-Marie Corda en constitue un exemple emblématique.

Le rapport d'activité 2021 de la MIVILUDES décrit précisément le mode opératoire de Jean-Marie Corda : animation d'un programme intitulé Domination By Love, diffusion d'une idéologie prônant la domination des femmes, enseignement de techniques de manipulation, valorisation explicite du proxénétisme, mise au travail de femmes dans des dispositifs de type camgirls, exigences financières répétées, recrutement de jeunes hommes sur le forum JVC 18-25 afin de faire la promotion de ces activités et de répliquer son modèle économique de proxénétisme. Le rapport mentionne également la proposition de relations sexuelles tarifées comme récompense pour les membres les plus engagés, ainsi que la diffusion de contenus explicitement violents à l'égard des femmes, tels qu'un tutoriel intitulé « comment étrangler ta femme ».

Pourtant, l'écriture institutionnelle neutralise ces faits : les violences sexuelles et l'exploitation économique des femmes sont dissoutes dans un vocabulaire de développement personnel, de coaching, de vente multi-niveau et de manipulation, qui déplace l'attention vers les mécanismes d'emprise psychologique et les préjudices économiques subis par les jeunes hommes recrutés.

Ce cadrage opère une hiérarchisation implicite des violences. L'exploitation sexuelle et économique des femmes apparaît comme un élément périphérique du dispositif, alors qu'elle en constitue le cœur. La violence n'est pas appréhendée comme une stratégie politique fondée sur le genre, mais comme une dérive individuelle ou commerciale.

Or le programme Domination By Love correspond à une duplication directe du modèle économique et idéologique du Pimping Hoes Degree (PhD) d'Andrew et Tristan Tate et de Miles Sonkin, enseigné au sein de la War Room de Tate. Et ceci n'est pas le fruit du hasard, puisque Jean-Marie Corda a reconnu, dans une vidéo publiée sur Youtube, avoir intégré cette War Room, monnayant environ 8 000 dollars.

Malgré ces éléments, disponibles publiquement au moment de la publication du rapport, les signalements concernant Jean-Marie Corda ont été classifiés dans le champ de la vente multi-niveau. Le même rapport consacrait pourtant une section aux masculinismes, réduites au Mankind Project, une organisation de type masculinisme chamanique.

Les discours et pratiques d'Andrew Tate s'inscrivent dans l'idéologie MGTOW, qui constitue aujourd'hui l'un des milieux masculinistes les plus dangereux. Le seul attentat meurtrier masculiniste connu en France est le féminicide de Mélanie Ghione, commis par un membre du milieu MGTOW.

Rien n'empêche de qualifier les violences sexuelles comme un mode opératoire terroriste. La question est celle du nombre de femmes exposées au terrorisme MGTOW de Jean-Marie Corda du fait de ce loupé majeur de la MIVILUDES.

Des proximités avec des thèses masculinistes anti-victimes

Alors même que la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE) a explicitement dénoncé les pseudo-théories de l'aliénation parentale et des faux souvenirs induits comme irriguant la logique judiciaire, la notion de faux souvenirs continue de circuler comme une grille d'analyse légitime. Elle connaît même un regain de visibilité, à la fois comme outil de contestation des avancées normatives en matière de violences sexuelles et comme ressource mobilisée dans la lutte contre les dérives sectaires.

Avant la refonte de son site internet, la MIVILUDES présentait l'AFSI (Alerte Faux Souvenirs Induits) comme association partenaire d'aide aux victimes. Cette association s'inscrit dans une constellation antiféministe transnationale issue de la False Memory Syndrome Foundation, organisation historiquement structurée comme un dispositif de défense des personnes mises en cause dans des affaires de violences sexuelles.

Par ailleurs, la MIVILUDES entretient des liens avec des organisations telles que l'association VIRAGE Grand Est (Violences et Rapports de Genre : Analyse, Gouvernance, Évaluation), qui se présente comme un collectif de professionnel·les intervenant en matière de violences intrafamiliales, violences conjugales et problématiques parentales. VIRAGE Grand Est organise des formations, des conférences et des vidéos, et diffuse sur son site et sa chaîne des contenus qui présentent la notion d'aliénation parentale comme un phénomène psychologique structurant des séparations parentales conflictuelles, en mobilisant les registres de l'emprise, de la manipulation et de la suggestibilité de l'enfant.

Dans ces conditions, il n'est ni cohérent ni opérant de prétendre lutter contre les masculinismes en s'appuyant sur une institution qui, par ailleurs, légitime ou relaie des thèses constituant l'un des socles idéologiques des stratégies masculinistes.

Stephanie Lamy Féministe, chargée d'enseignement, chercheuse https://blogs.mediapart.fr/stephanie-lamy/blog/290126/non-les-masculinismes-ne-sont-pas-des-derives-sectaires

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10.02.2026 à 12:29

Masculinismes : neuf idées reçues qui empêchent de qualifier la menace

Stephanie Lamy

Vous pensiez tout savoir sur les masculinismes ? Je vous propose un exercice simple : passer en revue neuf idées reçues qui empêchent encore de qualifier et lutter contre la menace.

Tiré de Entre les lignes et lesm ots https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/28/masculinismes-neuf-idees-recues-qui-empechent-de-qualifier-la-menace/

La compréhension des masculinismes demeure entravée par un ensemble d'idées reçues largement diffusées dans l'espace médiatique, politique et parfois institutionnel. Ces représentations approximatives produisent des effets politiques concrets. En homogénéisant, individualisant, culturalisant ou dépolitisant les masculinismes, elles contribuent à retarder leur qualification comme idéologies violentes fondées sur l'identité de genre masculin et à affaiblir les réponses publiques.

Déconstruire ces idées reçues est une condition préalable à toute stratégie sérieuse de prévention, de qualification et de lutte.

Idée reçue n°1 : le masculinisme formerait un bloc homogène

Les masculinismes ne constituent pas un ensemble idéologique homogène. Ils relèvent d'une offre idéologique plurielle, fondée sur un principe commun – le suprémacisme de l'identité masculine – qui se décline ensuite dans des milieux radicaux distincts.

Ces milieux ne sont ni interchangeables ni équivalents. Chacun s'organise autour de ses propres référentiels, de ses propres récits et de ses propres modalités de justification de la violence. L'archétype promu dans les milieux incels n'est pas le même que celui développé dans les milieux chamaniques, pas plus que celui structurant les collectifs de pères enragés. Il s'agit de configurations idéologiques différentes, inscrites dans des contextes sociaux et organisationnels spécifiques.

Traiter les masculinismes comme un bloc homogène empêche d'en saisir la plasticité stratégique et conduit à une sous-qualification des risques, en invisibilisant la diversité des formes de radicalisation et de passage à l'acte. Il convient alors de parler systématiquement deS masculinismeS.

Idée reçue n°2 : les masculinismes promeuvent une seule masculinité hégémonique

Ce qui réfute également l'idée d'un masculinisme homogène, c'est le fait qu'il n'existe pas une seule masculinité hégémonique, mais une pluralité de masculinités produites et mises en circulation par les différents milieux masculinistes.

L'essor des idéologies masculinistes découle non-seulement de leur amplification par les médias sociaux, mais aussi de la mise en concurrence des hommes entre eux (inter et intra-milieu). Les milieux se développent précisément en multipliant des offres de masculinité hégémonique spécifiques, ajustées à des publics différenciés selon l'âge, la position sociale, la trajectoire conjugale ou encore les ressentis de déclassement. Au sein d'un même milieu masculiniste l'offre peut encore se diversifier par mimétisme (modèle Andrew Tate / MGTOW) ou animosité personnelle. Chaque milieu propose ainsi une ou plusieurs figures normative de l'homme « légitime » ou « alpha » à laquelle les individus sont invités à s'identifier, sans jamais réellement pouvoir atteindre cet idéal (mise en échec programmée).

Les individus ne sont pas nécessairement captifs d'un seul milieu. Ils peuvent naviguer entre plusieurs espaces, s'approprier différentes formes de masculinité, participer à des actions collectives variées et contribuer, à des degrés divers, à la production et à la diffusion de la propagande masculiniste.

C'est ce que j'appelle le paradoxe de la masculinité au sein des milieux radicaux : tout en promouvant l'idée d'une masculinité unique, authentique et indiscutable, les masculinismes produisent et mettent en circulation une multitude de modèles concurrents.

Observer quel type de masculinité hégémonique est promu dans quels espaces permet ainsi de classifier les milieux masculinistes sans reprendre les termes qu'ils utilisent pour se désigner eux-mêmes. Ces dénominations indigènes font partie intégrante de leur stratégie de propagande : elles servent à naturaliser les rapports de domination, à légitimer les violences et à faciliter le recrutement.

Nommer les masculinismes sans reprendre la langue des milieux radicaux constitue dès lors un enjeu central – non seulement analytique, mais aussi politique – dans la lutte contre la propagande et les pratiques masculinistes, car s'octroyer le pouvoir de les nommer et de les classifier c'est une forme de domination sur eux.

Idée reçue n°3 : les masculinismes relèveraient uniquement des réseaux sociaux

La focalisation quasi exclusive sur les plateformes numériques constitue une impasse. Si les espaces en ligne jouent un rôle important dans la diffusion et la circulation des discours masculinistes, ils ne sont ni les seuls ni nécessairement les principaux lieux de structuration idéologique.

Les milieux masculinistes se développent en ligne, hors ligne et de manière hybride : groupes de harcèlement de rue, groupes de parole, stages, associations, réseaux informels, pratiques pseudo-thérapeutiques ou spirituelles. Réduire le phénomène aux réseaux sociaux a un double effet : invisibiliser une grande partie des milieux radicaux et nier que les violences qu'ils produisent s'exercent aussi dans le réel.

Cette réduction entretient l'illusion d'une violence désincarnée, confinée au numérique, alors même que ses effets sont matériels, durables et parfois létaux.

Idée reçue n°4 : les masculinismes serait avant tout une affaire de jeunes hommes

La surreprésentation médiatique des jeunes hommes dans les discours sur le masculinisme reflète moins une réalité sociologique qu'une vision restrictive du phénomène. Les masculinismes développent des propagandes différenciées, capables de recruter à partir de griefs masculins exprimés à chaque moment du cycle de vie : adolescence, rupture conjugale, divorce, paternité conflictuelle, déclassement professionnel, vieillissement.

Limiter l'analyse aux jeunes permet aux hommes plus âgés de se penser extérieurs au problème, tout en continuant, pour certains, à adhérer à des discours explicitement conçus pour eux. Cette distanciation symbolique fonctionne comme un mécanisme d'exonération.

Idée reçue n°5 : les masculinistes seraient avant tout des « influenceurs »

La personnalisation des masculinismes constitue un biais analytique majeur. Réduire les masculinismes à quelques figures visibles, médiatisées ou suivies en ligne revient à essentialiser le phénomène et à en dévoyer la compréhension. Cela peut également être contreproductif en leur offrant une notoriété, voire, légitimité.

Ce qui distingue les masculinismes de la misogynie, c'est la dimension d'action collective. Il convient alors d'appréhender le phénomène communautaire « masculiniste » non pas comme une catégorie de personnes avec une identité figée, mais des groupes d'hommes – et parfois des femmes – qui adhèrent, relaient et participent à la propagande masculiniste, à des degrés variables.

Personnaliser la lecture des masculinismes dissout cette dimension collective et offre, de facto, une forme d'impunité à l'ensemble des milieux impliqués dans la production de la propagande et dans les violences qu'elle légitime : cyberharcèlement, menaces, violences physiques et sexuelles. Par ailleurs, figer une identité tend à freiner le renoncement des individus au processus de radicalisation.

A titre personnel, j'emploi le terme « prédicateur » pour ne pas banaliser la violence collective que les têtes de proue des milieux radicaux sont capable d'engendrer. Et d'ajouter que certains milieux masculinistes se passent de têtes de proue, notamment le milieu incel.

Idée reçue n°6 : seuls les incels commettraient des actes terroristes

Cette affirmation repose sur une double fragilité analytique.

D'une part, nous ne disposons pas encore de données consolidées permettant d'identifier de manière systématique les motivations idéologiques masculinistes dans des violences telles que les viols, les féminicides, les menaces ou le cyberharcèlement. Cette lacune ne constitue pas la preuve d'une absence de lien, mais le produit d'un défaut historique de qualification des violences de genre, longtemps appréhendées comme des faits isolés, privés ou relationnels, plutôt que comme des actes susceptibles de relever d'une idéologie.

D'autre part, le seul attentat meurtrier explicitement revendiqué en France dans ce cadre a été commis par un homme issu du milieu MGTOW, une idéologie qui attire majoritairement des hommes socialement installés, souvent dans la tranche d'âge trente–quarante ans. Cette réalité contredit directement l'association exclusive entre terrorisme masculiniste et figure incel.

La qualification d'un acte comme terroriste dépend en outre du curseur de la violence retenu. En droit français, rien n'empêche qu'un viol ou des violences sexuelles – en tant qu'atteintes graves aux personnes – soient juridiquement qualifiés d'actes de terrorisme dès lors qu'ils répondent aux critères d'intimidation, de contrainte ou de déstabilisation de l'ordre public. Si cette qualification demeure marginale, ce n'est pas en raison d'un obstacle juridique, mais en raison de représentations collectives persistantes qui peinent à reconnaître les violences sexuelles comme des instruments de terreur idéologique.

Ces représentations sont renforcées par une vision excessivement restrictive du terrorisme, encore largement réduite en France aux seules violences spectaculaires commises dans l'espace public. Or, la notion d'ordre public ne se limite pas à l'espace public au sens strict. Elle recouvre l'ensemble des règles obligatoires qui touchent à l'organisation de la Nation, à la sécurité, à la paix publique, à la morale, à la santé, ainsi qu'aux droits et libertés fondamentales des individus.

Dans ce cadre, les violences exercées dans l'espace privé – en particulier lorsqu'elles visent à terroriser, discipliner ou contrôler des femmes – relèvent pleinement d'une atteinte à l'ordre public. La focalisation exclusive sur l'espace public comme théâtre légitime du terrorisme conduit à invisibiliser d'autres modes opératoires.

À cet égard, les milieux incels se distinguent moins par leur radicalité idéologique que par leur mode opératoire spécifique, fondé sur la projection de la violence dans l'espace public. Cette spécificité tactique ne saurait servir de critère exclusif pour définir ou circonscrire le terrorisme masculiniste.

Idée reçue n°7 : les masculinismes n'existeraient qu'à l'extrême droite

Réduire les masculinismes à l'extrême droite constitue une erreur analytique majeure. Si certains milieux entretiennent aujourd'hui des liens étroits avec des organisations d'extrême droite, les idéologies masculinistes ne leur sont ni exclusives ni originellement circonscrites.

Les masculinismes émergent partout où des hommes se perçoivent comme menacés par la présence des femmes dans leurs espaces et par l'avancée de leurs droits. À ce titre, ils sont largement agnostiques des appartenances partisanes, religieuses ou culturelles. Ils peuvent fonctionner comme courroie de transmission vers l'extrême droite, en habituant leurs publics à une hiérarchisation des humains, mais ne s'y réduisent pas.

Certaines formes de masculinismes se sont historiquement structurées dans des espaces situés hors de l'extrême droite, y compris au sein de groupes de parole entre hommes issus de la gauche radicale. Les cantonner à l'extrême droite permet à d'autres espaces de s'exonérer d'un examen critique de leurs propres angles morts.

Idée reçue n°8 : les religions seraient à l'origine des masculinismes

Attribuer aux religions une responsabilité originaire dans l'émergence des masculinismes repose sur une confusion causale. Il est exact que certains milieux masculinistes se sont structurés à partir de militantismes religieux réactionnaires – notamment issus du christofascisme – ou de mobilisations supranationales en faveur d'un ordre familial dit « traditionnel », impliquant des acteurs chrétiens et musulmans.

Dans d'autres contextes, notamment au sein de la région MENA, des milieux masculinistes développent des formes de masculinité hégémonique empruntant une grammaire religieuse musulmane, tout comme en Inde le modèle de la masculinité hégémonique hindu est exploité. Mais ces articulations ne constituent pas une preuve d'origine religieuse. Elles relèvent plutôt d'un fantasme de l'homme religieux, mobilisé comme figure d'autorité et de discipline.

À l'inverse, on observe également des milieux radicalisés masculinistes au sein de courants néolaïques ou de nouveaux athéismes, explicitement hostiles aux religions. Dans ces configurations, la domination masculine se légitime par d'autres registres : biologisation, scientisme, rationalisme dévoyé, ou instrumentalisation de la laïcité contre les féminismes.

Ce constat est central : les masculinismes ne nécessitent pas la religion pour se structurer. Ils sélectionnent les attributs masculins de légitimation les plus opérants dans un contexte donné. La religion n'est qu'un répertoire parmi d'autres.

Idée reçue n°9 : il faudrait des hommes pour combattre les masculinismes

L'idée selon laquelle la lutte contre les masculinismes nécessiterait prioritairement l'engagement des hommes repose sur une confusion entre sexisme, misogynie et masculinisme. Si l'investissement d'hommes dans la lutte contre le sexisme – entendu comme une vision de la société fondée sur des stéréotypes de genre disqualifiants pour les femmes et les minorités de genre – peut constituer un levier utile, il devient contreproductif lorsqu'il s'agit de lutter spécifiquement contre les masculinismes.

Cette contreproductivité tient à la structure même des idéologies masculinistes. L'un de leurs piliers centraux est l'action collective masculine : sociabilisation entre hommes, production groupée de discours, validation mutuelle, construction de communautés idéologiques fermées. Intervenir contre les masculinismes en recentrant l'action sur les hommes risque ainsi de reproduire le cœur même de la dynamique que l'on cherche à combattre.

Le second pilier est l'androcentrisme. Les masculinismes reposent sur l'effacement systématique de la perspective des femmes, leur objectification et, in fine, leur disqualification en tant que sujets politiques et en tant que voix légitimes pour nommer la violence qu'elles subissent. Dans ce cadre, ériger les hommes en acteurs centraux, experts ou porte-parole de la lutte contre les masculinismes revient à rejouer cette mise à l'écart, même lorsque l'intention affichée est alliée ou progressiste.

Autrement dit, confier la lutte contre les masculinismes aux hommes ne constitue pas une neutralisation du problème, mais un déplacement de l'autorité symbolique qui laisse intact les rapports de domination. Les femmes et les minorités de genre continuent alors d'être les objets du diagnostic, plutôt que les sujets légitimes de l'analyse et de l'action.

Cela ne signifie pas que les hommes n'ont aucun rôle à jouer. Mais leur rôle ne peut être ni central ni substitutif. La lutte contre les masculinismes exige en priorité la reconnaissance de la légitimité politique, analytique et stratégique des femmes, des chercheuses, des associations spécialisées et des observatoires qui documentent ces violences depuis des années. Toute stratégie qui recentre l'action sur les hommes, au nom de leur supposée capacité à « parler aux hommes », risque de renforcer l'androcentrisme qu'elle prétend déconstruire.

Combattre les masculinismes suppose donc moins de mobiliser « les bons hommes » que de déplacer le centre de gravité du pouvoir de nomination, de décision et de définition de la menace.

Stephanie Lamy Féministe, chargée d'enseignement, chercheuse https://blogs.mediapart.fr/stephanie-lamy/blog/220126/masculinismes-neuf-idees-recues-qui-empechent-de-qualifier-la-menace

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