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REGROUPEMENT DES MÉDIAS CRITIQUES DE GAUCHE (QUEBEC)

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10.02.2026 à 12:23

France : un budget de sursis pour un régime en crise

William Daunora

Le budget a donc été définitivement adopté lundi 2 février à l'issue d'une séquence qui aura montré l'ampleur de la crise de régime et l'illégitimité du gouvernement. Trois gouvernements, un Premier ministre qui se saborde avant des mobilisations, une loi spéciale et un budget encore unanimement rejeté en commission des finances trois jours avant son adoption via le 49.3… Le pouvoir obtient un sursis. Mais pour combien de temps ?

Hebdo L'Anticapitaliste - 786 (05/02/2026) Copied to clipboard

Un budget de guerre sociale et de guerre tout court

Lecornu l'écrivait aux patrons il y a quinze jours pour les rassurer : « Vous demandiez de la stabilité (…). Ce message a été entendu. » Et « l'ensemble des règles fiscales applicables aux entreprises est stabilisé ». Traduction : ce budget permet de stabiliser la situation politique sans toucher aux plus de 200 milliards d'euros d'aides publiques aux entreprises.

Dans ses grandes lignes, le budget 2025 est reconduit, avec le saupoudrage de quelques millions, que le PS pourra revendiquer (dégel du barème de l'impôt sur le revenu, abattement des retraitéEs maintenu…). Des miettes par rapport au seul poste de dépenses qui augmente : l'armée, avec une hausse de plus de 13 % (de 54 à plus de 60 milliards d'euros).

Le budget 2026 s'offre même la suppression de l'Institut national de la consommation (INC) et de son magazine, 60 millions de consommateurs. En 2025, l'INC, c'est notamment des alertes sur les produits ultratransformés dans l'alimentation pour les enfants, sur la présence de plastifiants dans des huiles d'olive, de pesticides et de fragments plastiques dans les épices, de métaux lourds dans des ­e-cigarettes, sur les manquements des assureurs et sur les poupées sexuelles d'apparence enfantine vendues sur la plateforme Shein…

« Il faut passer à autre chose »

C'est le vœu formulé par Lecornu. La suite va arriver en fait très vite car les prochaines attaques sont déjà sur la table. À commencer par le budget 2027, dont les premières réunions préparatoires auront lieu dès la fin des municipales. Ce budget devra doubler les réductions de dépenses pour tenir l'engagement de réduction du déficit à 4,1 % du PIB en 2027 (contre 5 % en 2026). Ces discussions vont s'ouvrir alors qu'il n'y a toujours pas de majorité. Du coup, une simplification du débat parlementaire est envisagée, « pour fluidifier les débats à venir », selon Yaël Braun-Pivet.

Les patrons sont déjà passés à autre chose. À la nouvelle mouture d'un sous-contrat pour les jeunes notamment : un CDI qui pourrait être rompu sans raison les premières années et payé moins que le SMIC… Vingt ans après, c'est le retour du Contrat première embauche (CPE). Mais le CPE, en 2006, c'est aussi la dernière grande victoire d'un mouvement social d'ampleur… Plus que jamais, l'enjeu est de remettre ça. (Lire à ce sujet notre dossier page 5.) Comment repartir ?

La séquence qui se ferme avec l'adoption du budget ne clôt pas la crise politique. Et le risque que le RN accède au pouvoir est plus que jamais là. Les choix d'alliance du PS avec le gouvernement nous rapprochent de l'abîme.

Nous avons besoin de maintenir la perspective de l'unité politique autour d'un programme de rupture et de reprendre le chemin de la rue et des luttes. Dans les projections de François Bayrou, la baisse la plus importante des dépenses devait être réalisée en 2026 pour pouvoir lâcher du lest l'année de la présidentielle. Même si nous n'avons pas fait plier le gouvernement, ce sont bien nos mobilisations de l'automne et nos résistances de ces dernières années qui ont poussé le gouvernement à diviser par deux la réduction du déficit initialement prévue.

Il n'y aura pas de sortie de crise sans son approfondissement par nos mobilisations. Les municipales peuvent être l'occasion de construire des fronts antifascistes, de popularisation et de soutien aux luttes à l'échelle locale. Dès la journée de grève féministe du 8 mars, nous pouvons faire converger les différents fronts de notre solidarité internationale (Iran, Ukraine, Palestine, Venezuela, etc.) et antimilitariste. On ne passera pas à autre chose tant qu'on n'aura pas mis un coup d'arrêt aux projets de ce gouvernement !

Willam Donaura

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10.02.2026 à 12:22

État espagnol : régularisation de 500 000 travailleurEuses sans-papiers !

Louison Le Guen

Le gouvernement espagnol a décidé de mettre en œuvre un processus de régularisation de personnes migrantes qui travaillent actuellement sur le territoire de l'État espagnol mais qui sont en situation irrégulière.

3 février 2026 | tiré d'Europe solidaire sans frontières Louison Le Guen | Crédit Photo. Photothèque Rouge https://europe-solidaire.org/spip.php?article77978

Il s'agira de mettre en place un permis de séjour initial d'un an qui ouvrira la voie à une régularisation permanente. Cela devrait permettre à quelque 500 000 étrangers d'obtenir un permis de travail et de séjour à moyen terme.

Décret royal

Pour aller vite et contourner l'écueil d'une farouche opposition du PP (Partido Popular, droite réactionnaire), Sánchez a choisi de passer par la voie d'un décret royal, approuvé par le Conseil des ministres, évitant ainsi un affrontement parlementaire dans un contexte de majorité relative. Cette démarche du pouvoir répond à une initiative législative populaire (ILP) qui avait recueilli plus de 700 000 signatures certifiées début 2025, et fait suite à une négociation entre le gouvernement et Podemos (parti de gauche radicale).

Nos camarades d'Anticapitalistas ont accueilli favorablement cette mesure : « Après des années de pression de la part du mouvement de régularisation, le gouvernement a annoncé la promulgation d'un décret royal qui ouvrirait la voie à la régularisation de milliers de migrants sans-papiers. Les anticapitalistes, dans l'attente des détails précis du décret, se joignent aux organisations politiques, sociales et syndicales qui saluent cette annonce. Dans un contexte de montée du racisme à l'échelle mondiale, toute mesure visant à améliorer les conditions de vie des personnes issues de l'immigration profite à l'ensemble de la classe ouvrière. »

Vigilance !

Bien entendu, pas question pour eux d'accorder un blanc-seing à un gouvernement social-libéral qui a fait ses preuves de gestionnaire du capital ! C'est pourquoi « il est nécessaire de poursuivre l'approfondissement de ces mesures et de lutter contre les obstacles que la droite et l'extrême droite tenteront d'opposer à leur mise en œuvre. Il est indispensable de progresser vers la pleine réalisation des droits politiques de toutes les personnes vivant et travaillant en Espagne, à l'échelle européenne et mondiale. Par ailleurs, si de telles mesures facilitent la vie de milliers de personnes, elles ne résolvent pas, à elles seules, les problèmes découlant du racisme et de l'exploitation capitaliste. (…) Les problèmes liés à la hausse du coût de la vie, au logement et à la stagnation des salaires, ou encore les problèmes d'ordre démocratique, tels que le renforcement des pouvoirs de police et l'autoritarisme d'État, ou l'existence de lois ségrégationnistes comme la loi sur l'immigration et de structures carcérales comme les CIE (Centres de rétention administrative pour migrants). »

Un exemple à suivre ?

Dans un contexte européen (et mondial) où le modèle dominant est l'hostilité envers les migrantEs, la chasse aux migrantEs étant une activité partagée par les gouvernements autoritaires ou formellement démocratiques du monde entier, nous ne pouvons que nous féliciter d'une telle mesure, quelles qu'en soient les limites et les pièges (en termes de tri des migrantEs notamment). Il est de notre responsabilité politique de repasser à l'offensive pour la régularisation des sans-papiers, notamment en nous inscrivant dans la préparation des manifestations du mois de mars à l'initiative de la Marche des solidarités.

Louison Le Guen P.-S.

• Hebdo L'Anticapitaliste - 786 (05/02/2026). Publié le Mardi 3 février 2026 à 18h04 : https://lanticapitaliste.org/actualite/antiracisme/espagne-regularisation-de-500-000-travailleureuses-sans-papiers

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10.02.2026 à 12:22

Le régime de Poutine et la consolidation d'un Etat répressif

Florence Oppen

Présentation

Un camarade nous a proposé de publier cette traduction d'une étude de Florence Oppen, militante US de la LIT-QI, consacrée au développement du nouvel impérialisme russe, développement consécutif à l'effondrement de l'URSS en 1989-91 Comme indiqué en exergue de ce texte, celui-ci affirme que l'économie impérialiste russe actuelle offre une étude de cas du principe de développement inégal et combiné.

Cette contribution nous semble intéressante dans le contexte actuel de confusion régnant dans les couches militantes orphelines de l'ancien monde d'avant le 9 novembre 1989. A l'heure de l'axe Trump-Poutine, ce genre de réflexions est particulièrement bienvenu.

Source : The Putin regime and the consolidation of a new imperialist state in Russia (8 janvier 2026)

5 février 2026 | tiré du site Arguements pour la lutte sociale

Le régime de Poutine et la consolidation d'un nouvel État impérialiste en Russie L'économie impérialiste russe actuelle offre une étude de cas du principe de développement inégal et combiné. Florence Oppen (LIT-CI) Janv. 2026Introduction

La Russie actuelle est un État impérialiste, fruit d'un développement industriel uniforme. Le capital monopolistique russe s'appuie de manière disproportionnée sur son appareil militaire pour exercer sa domination sur certaines régions et zones à l'étranger, et n'a pas la capacité de contester l'hégémonie américaine à l'échelle mondiale. L'économie de la Fédération de Russie a été bâtie sur les fondements de l'État ouvrier soviétique, d'abord dégradée par des décennies de stalinisme bureaucratique, puis rapidement privatisée dans les années 1990 après l'effondrement de l'URSS. Les années 1990 ont été économiquement chaotiques pour la Russie et ont entraîné une chute brutale du niveau de vie du prolétariat russe. Les investissements occidentaux dans l'économie russe n'ont cependant pas abouti à sa subordination totale car, au début des années 2000, les capitalistes de connivence de l'ère Eltsine ont été remplacés par des oligarques issus du milieu du renseignement de Poutine. Ces derniers se sont ensuite intégrés à une bourgeoisie étroitement liée à l'État, ce qui leur a valu des financements bancaires publics, des marchés publics et une protection étatique directe.

Les guerres sanglantes en Tchétchénie et dans le Caucase ont permis à Poutine de consolider son pouvoir politique. L'État russe, sous son emprise, a activement favorisé la concentration et l'expansion du capital monopolistique russe, principalement dans les anciennes républiques soviétiques (c'est-à-dire certaines régions d'Europe de l'Est, du Caucase et d'Asie centrale), mais aussi dans d'autres pays. Il a également instauré un régime autoritaire qui a progressivement ressuscité et promu l'idéologie de l'ancien empire russe pour mener à bien son expansion économique et politique.

L'État impérialiste russe reconstruit après la restauration capitaliste rappelle celui d'avant et pendant la Première Guerre mondiale, ainsi que d'autres puissances historiques entrées tardivement dans des périodes de rivalités interimpérialistes, comme l'Allemagne (1871-1945), elle aussi « contrainte » d'utiliser la force militaire pour pénétrer les territoires impériaux britannique et français. Depuis l'effondrement de l'URSS, l'armée russe a régulièrement endossé le rôle de gendarme réactionnaire face à toute dissidence à la domination russe dans son proche étranger. L'État russe a cherché à réprimer tout mouvement populaire de libération ou toute action ouvrière visant à améliorer les conditions de travail, susceptibles de remettre en cause l'annexion économique de sa semi-périphérie. À cette fin, il a créé l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) en 2002 afin d'institutionnaliser son contrôle. En peu de temps, la Russie impérialiste est intervenue brutalement pour maintenir son emprise sur son étranger proche : en Tchétchénie (1994-1996, 1999-2009), au Tadjikistan (1992-1997), en Géorgie (2008) et en Ukraine (2014, 2022). L'Ukraine n'est cependant pas le seul pays récemment secoué par l'expansionnisme exacerbé de l'impérialisme russe ; le Kazakhstan, l'Arménie, l'Azerbaïdjan, la Géorgie, l'Abkhazie, la Serbie et la Bosnie ont également subi de plein fouet les conséquences de cette expansionnisme.

La théorie marxiste de l'impérialisme et le développement inégal et combiné Aujourd'hui, le terme « impérialisme » revêt différentes significations. Certains l'emploient pour décrire la hiérarchie des puissances mondiales, ou comme synonyme d'hégémonie ; d'autres le conçoivent comme synonyme de tactiques militaires agressives ou comme une forme de domination fondée sur le contrôle des chaînes de valeur (selon les théories du système-monde). L'intérêt de la théorie marxiste de l'impérialisme, esquissée par Lénine et considérablement enrichie par la suite, réside dans sa capacité à documenter les mécanismes spécifiques du capitalisme qui conduisent les États capitalistes à intervenir économiquement au-delà de leurs frontières, et finalement à recourir à l'intervention militaire pour sécuriser leurs investissements. Si l'essence de l'impérialisme, « la domination des monopoles et du capital financier » et leur volonté incessante de diviser et de rediviser le monde, demeure intacte, la forme de la domination impérialiste a évolué au fil du temps. La domination semi-coloniale indirecte a largement supplanté la propriété formelle des colonies par les puissances impériales.

L'analyse et l'histoire des États impérialistes doivent être appréhendées dans le cadre du développement inégal et combiné du capitalisme mondial, en rupture avec les théories dogmatiques et monolithiques. Chaque pays suit une voie singulière et se trouve constamment confronté à de multiples contradictions. Dans l'introduction à l'édition allemande de La Révolution permanente (1930), Trotsky explique que le « type abstrait de capitalisme national » n'existe pas dans la réalité, pas plus qu'un type abstrait d'impérialisme. La plupart de ceux qui nient le caractère impérialiste de la Chine et de la Russie actuelles le font parce qu'ils les comparent à l'impérialisme américain de l'après- Seconde Guerre mondiale, qu'ils érigent implicitement en norme abstraite de ce que doit être un État impérialiste. Ils ne comparent pas les nouveaux impérialismes à la Belgique, à l'Espagne ou à l'Australie, ce qui complexifierait leur raisonnement mécaniste.

Les formations étatiques capitalistes nationales – qu'il s'agisse de pays semi-coloniaux, indépendants ou impérialistes – se comprennent mieux comme des « spécificités nationales », des formations sociales historiques inscrites dans une multitude de relations sociales. Elles représentent « une combinaison originale des caractéristiques fondamentales du processus mondial », elles ne sont « rien d'autre que le produit le plus général de l'inégalité du développement historique ». Trotsky considérait les formations nationales comme des totalités concrètes, et non comme des variations d'un type national abstrait : « Il est faux de dire que les caractéristiques spécifiques ne sont que des “simples suppléments aux caractéristiques générales”, comme des verrues sur un visage. »

Lénine et Trotsky ont analysé l'émergence et le développement de l'impérialisme mondial du début du XX° siècle à la Seconde Guerre mondiale. Leur analyse portait sur un ordre mondial impérialiste en crise, semblable à celui dans lequel le monde s'est engagé au XXI° siècle. Durant ces deux périodes, des États impérialistes inégaux et diversifiés, chacun doté de forces différentes et résultant d'une combinaison variable de transformations économiques, cherchaient à affirmer leur hégémonie mondiale, dans un contexte de concurrence accrue et d'agressions militaires. Dans ses Cahiers sur l'impérialisme, Lénine insistait sur l'analyse des États impérialistes comme étant intégrés à une totalité – un ordre mondial dynamique, caractérisé par des interrelations vivantes entre les États, constituées de relations complexes de subordination, de domination ou de codépendance. Les États impérialistes individuels n'étaient jamais considérés indépendamment de leur contexte historique ni évalués selon des critères ou des normes abstraits.

En 1916, Lénine constatait d'immenses disparités en matière de moyens industriels, militaires et financiers entre des puissances comme la Russie et le Japon et celles comme la Grande-Bretagne et les États-Unis. Malgré ces disparités, la Russie et le Japon étaient encore considérés comme des puissances impérialistes, capables de développer des industries monopolistiques, d'exporter d'importants capitaux et d'imposer leur domination aux pays voisins. Les États impérialistes étaient classés selon leur capacité à imposer leur domination de manière autonome. Tandis que la Grande-Bretagne, l'Allemagne et les États-Unis étaient devenus des puissances « pleinement indépendantes », la Russie et le Japon étaient qualifiés d'impérialismes « partiellement indépendants ». Les contradictions inhérentes aux impérialismes dépendants et inégaux, tels que l'impérialisme russe, ne constituent pas une exception à la théorie marxiste de l'impérialisme. L'anomalie réside plutôt dans la domination mondiale incontestée, pendant plusieurs décennies, d'une seule superpuissance : les États-Unis.

L'inégalité historique de l'impérialisme russe

Aujourd'hui, le régime de Poutine rappelle, par son caractère et son rôle historique, celui de la Russie du début du XX° siècle. À l'époque, les bolcheviks définissaient la Russie comme un État impérialiste incapable d'agir en toute indépendance vis-à-vis des grandes puissances impérialistes, en raison de la faiblesse relative de ses monopoles industriels et de son capital bancaire, tous deux partiellement contrôlés par le capital financier européen. Dans son "Impérialisme", Lénine décrit la Russie comme un « impérialisme capitaliste moderne », « pour ainsi dire, enchevêtré dans un réseau particulièrement étroit de relations précapitalistes ». L'État russe compensait ce développement économique moindre par l'essor de l'appareil militaire tsariste, lui permettant de dominer les nations plus faibles qui l'entouraient. Avant sa destruction lors de la Révolution russe, l'empire tsariste mena de nombreuses incursions militaires contre les derniers territoires indépendants d'Europe orientale, du Caucase et d'Asie centrale, et s'étendit militairement dans la sphère d'influence déclinante de l'Empire ottoman, tentant même, sans succès, d'attaquer le Japon en 1904. La seconde guerre russo-japonaise, pour le contrôle de l'empire coréen et de certaines parties de la Mandchourie, provoqua un soulèvement populaire massif en Russie. La révolution de 1905 fut déclenchée par la pauvreté et le chômage de masse, la répression politique accrue du régime tsariste et la mobilisation forcée croissante ainsi que les pertes considérables subies durant la guerre. Près d'un million de paysans et d'ouvriers furent enrôlés de force pour servir au front, et environ 70 000 y trouvèrent la mort. Nicolas II fut contraint de capituler et de signer un traité de paix avec le Japon afin de réprimer le soulèvement populaire dans son pays.

L'arrivée au pouvoir de Poutine a ravivé des dynamiques similaires. La restauration capitaliste chaotique des années 1990 a été suivie, dès le début des années 2000, par la centralisation des forces bourgeoises et le développement de monopoles ainsi que par l'expansion des investissements étrangers. Les monopoles russes dépendaient de l'appareil militaire russe pour maintenir et accroître leur accumulation de richesses, en imposant des accords aux anciennes républiques soviétiques de Russie, devenues leurs semi-colonies. La faiblesse du capital financier russe, principalement concentré dans des secteurs industriels à faible valeur ajoutée tels que l'énergie et les mines, a conduit l'impérialisme russe à revendiquer sa zone d'influence régionale par des mesures extra- économiques, en imposant dans ces pays des régimes semi-coloniaux despotiques. Ces régimes garantissaient des accords commerciaux et des accords de dette au profit de l'oligarchie russe et entravaient toute concurrence des monopoles occidentaux. Aujourd'hui, la Russie de Poutine ne peut jouer un rôle totalement indépendant, même dans son environnement immédiat, sans s'associer à une puissance dont la force financière lui permet de maintenir la subordination d'États faibles. La Russie a d'abord développé un partenariat économique avec l'Allemagne, puis s'est progressivement rapprochée de la Chine, ainsi que de l'Iran et de la Corée du Nord. Ces dernières relations lui ont permis de contourner les sanctions impérialistes américaines et européennes et de préserver sa puissance géopolitique. Malgré sa relative faiblesse face aux principales puissances impérialistes indépendantes, la Russie est parvenue à soumettre sa périphérie semi-coloniale (des régions d'Europe centrale et orientale, le Caucase et les républiques d'Asie centrale), mais elle ne peut prétendre à concurrencer les puissances impérialistes indépendantes ni à s'imposer comme une puissance hégémonique mondiale.

De la restauration capitaliste au développement impérialiste

L'État russe moderne est né dans l'agonie de l'Union soviétique. L'effondrement de l'URSS fut un événement chaotique. La dissolution effective de l'Union soviétique en 1991 fut suivie d'une lutte de pouvoir entre différents secteurs de la bourgeoisie naissante, qui aboutit à une tentative de coup d'État manquée contre Mikhaïl Gorbatchev. Son successeur, Boris Eltsine, mit en œuvre une politique de « choc » caractérisée par des réformes économiques radicales, des privatisations massives, le libre-échange, la suppression du contrôle des prix et d'autres mesures similaires, avec le soutien du FMI, de la Banque mondiale et des gouvernements américain et européens. Cette initiative ne surgit cependant pas de nulle part. Elle était préparée par la dépendance économique croissante de l'URSS dans les années 1980, l'explosion de sa dette extérieure et son rôle grandissant de producteur de pétrole et de gaz dans la division internationale du travail, l'éloignant ainsi de son statut de puissance industrielle.

La restauration du capitalisme en Russie a entraîné un recul considérable de ses forces productives. Le pays, autrefois deuxième puissance économique mondiale, s'est retrouvé réduit à l'exportation de matières premières. La Russie a alors connu un afflux d'investissements étrangers visant à la transformer en semi-colonie. Les investisseurs étrangers prévoyaient des rendements incroyables ; en 1995, le Wall Street Journal tablait sur des gains potentiels de 2 000 % en trois ans. Cependant, la plupart des entreprises privatisées ont été accaparées par d'anciens fonctionnaires russes devenus oligarques, en raison des restrictions imposées aux achats directs d'actifs russes par des investisseurs étrangers. D'immenses entreprises publiques comme Norilsk Nickel, Youkos et Sidanko ont été vendues pour une fraction de leur valeur aux nouveaux oligarques – achetées avec de l'argent public détourné et transféré sur des comptes bancaires privés ; en substance, « le peuple russe a financé le pillage de son propre pays ».

Cette acquisition et accumulation d'actifs par les oligarques a toutefois permis de maintenir l'essentiel de la richesse en Russie entre les mains d'acteurs russes, et non de leurs partenaires étrangers. Après l'échec de la tentative de coup d'État d'août 1991 et la dissolution subséquente du KGB, nombre d'anciens membres du KGB se sont tournés vers le secteur privé ou le marché noir, bénéficiant d'avantages institutionnels considérables grâce à leurs fonds initiaux et à leurs relations politiques. Lorsqu'ils ne sont pas devenus eux-mêmes des oligarques, ils ont servi de bras armé pour consolider les positions des oligarques sur le marché, constituant ainsi une nouvelle classe dirigeante russe étroitement liée à l'ancien appareil de surveillance étatique.

Les conséquences de ce programme de choc ont été catastrophiques pour l'économie et la société russes dans leur ensemble. De 1989 à 1998, le PIB russe a chuté de 45 %, les inégalités de revenus ont explosé et le taux de mortalité a augmenté de 700 000 décès par an. Les salaires réels ont diminué d'un tiers et le chômage a progressé de 8 %. Le nombre de Russes vivant dans la pauvreté est passé de 2 millions en 1989 à 74 millions au milieu des années 1990. Sur le plan international, l'État était affaibli et manquait d'influence. Lorsque l'administration Clinton a accéléré l'expansion de l'OTAN en Europe de l'Est dans les années 1990, Eltsine n'a pu guère faire plus que formuler des protestations inefficaces, avant de déclarer avec résignation : « Eh bien, j'ai essayé. »

Poutine est arrivé au pouvoir en promettant de mettre fin au chaos des années Eltsine et de restaurer l'empire russe. Au début des années 2000, l'économie russe s'est redressée, notamment grâce à la hausse des prix du pétrole et du gaz. Durant ses deux premiers mandats, le PIB russe a progressé de 70 %. Publiquement, Poutine a d'abord contesté le pouvoir des oligarques, déclarant vouloir « débarrasser la Russie des oligarques ». En pratique, cependant, les enquêtes et les persécutions n'ont visé que ses opposants politiques ; les oligarques proches de Poutine sont restés impunis et sont même devenus milliardaires. La richesse globale s'est encore davantage concentrée entre les mains de l'élite ; de 1991 à 2011, la fortune du cinquième le plus riche des Russes a doublé, tandis que celle du cinquième le plus pauvre a été divisée par deux.

L'essor des monopoles russes sous Poutine

L'arrivée au pouvoir de Poutine a assuré la poursuite de la privatisation des entreprises d'État et la constitution de quelques monopoles industriels dans des secteurs clés, par un processus d'intégration verticale. Certains de ces monopoles, comme Gazprom ou Lukoil, se sont développés au point de devenir des entreprises transnationales. Ce processus a été mené par des membres de l'ancienne bureaucratie soviétique, désormais assimilés à la bourgeoisie. Il s'est accompagné d'une centralisation rapide du capital et de la propriété. Afin d'encourager la formation de grands monopoles, le gouvernement russe a stimulé les fusions-acquisitions, dont le nombre est passé de 398 en 2004, pour un volume total de 25 milliards de dollars, à 3 684 opérations en 2010, pour un volume de 109 milliards de dollars, année record en termes d'acquisitions. L'économiste polonais Marek Dabrowski affirme qu'aujourd'hui, la propriété des entreprises russes est, de ce fait, « fortement concentrée », avec « une participation de contrôle moyenne de 57,6 % ».

Dans le cadre du processus de privatisation post-restauration, certains secteurs de l'économie sont restés formellement des « entreprises d'État », bien qu'ils soient gérés par des acteurs bourgeois qui accumulent indirectement les profits à titre privé. Le régime de Poutine a mis en œuvre un plan d'industrialisation sélective visant à réutiliser les atouts stratégiques développés par l'ancien État soviétique, en privilégiant les énergies fossiles, l'exploitation minière, l'armement et le nucléaire. Aujourd'hui, certaines entreprises énergétiques sont entièrement privées, comme Lukoil, tandis que d'autres, telles que Gazprom et Rosneft, sont détenues conjointement par l'État russe (40 à 50 %) et des actionnaires privés. Les monopoles de la chimie, de la sidérurgie et des mines sont tous contrôlés par des capitaux privés russes. Si Poutine s'est d'abord concentré sur la production industrielle d'énergies fossiles, c'est en raison de l'abondance des ressources naturelles de la Russie. Le pays est devenu le deuxième producteur mondial de gaz naturel, assurant 12 % de l'offre mondiale. Avant la guerre en Ukraine, il produisait 13 % du pétrole brut mondial et 11 % des produits pétroliers raffinés, et dispose d'importantes réserves de métaux. De plus, la Russie est le premier producteur de palladium, indispensable à l'électronique et aux pots catalytiques, et le deuxième producteur de cobalt, utilisé dans certaines batteries de véhicules électriques, ainsi que de gallium, une terre rare aujourd'hui très recherchée pour améliorer les capacités de l'intelligence artificielle. Enfin, la Russie est un leader mondial de la production de phosphate et son industrie agrochimique est en plein essor.

La plus importante entreprise monopolistique russe demeure Gazprom, le premier producteur mondial de gaz naturel, qui contrôle près d'un cinquième des réserves mondiales de gaz connues. L'expansion de Gazprom, Novatek et Rosneft en Europe de l'Est et en Asie centrale est liée au contrôle des gisements de pétrole et de gaz, ainsi que des infrastructures nucléaires, et surtout à la mainmise totale sur la distribution régionale. Ces entreprises sont également propriétaires d'axes et de gazoducs essentiels vers les marchés occidentaux et orientaux. Jusqu'en 2022, 35 % du gaz et du pétrole importés par l'UE provenaient de Russie. Avec la guerre en Ukraine, les monopoles énergétiques russes ont trouvé de nouveaux débouchés, comme la Chine et l'Inde. Au cours des premiers mois de 2023, par exemple, la Russie a détrôné l'Arabie saoudite en tant que premier fournisseur de pétrole de la Chine.

Les monopoles russes jouent un rôle nettement plus limité que ceux de la Chine ou d'autres grandes puissances impérialistes. En 2024, la Russie ne comptait que cinq entreprises – Gazprom, Lukoil, Rosneft Oil, Sberbank et VTB Bank – dans le classement Fortune des 500 plus grandes entreprises mondiales en termes de chiffre d'affaires. Elle se situe ainsi loin derrière des puissances impérialistes comme le Royaume-Uni (17), la France (24) et l'Allemagne (29), et encore plus loin des leaders que sont les États-Unis et la Chine, qui comptent chacun plus de 100 entreprises. À cet égard, la Russie se situe dans la même catégorie que les puissances impérialistes de moindre importance, telles que le Danemark (2), la Suède (1) ou l'Italie (5).

L'impérialisme russe et son étranger proche

La Russie actuelle est un État impérialiste qui, sans le poids économique de la Chine ni même de l'Espagne, exerce néanmoins activement son influence dans son voisinage immédiat. En Europe centrale et orientale, elle impose sa domination économique grâce à ses monopoles énergétiques et à l'endettement vis-à-vis d'elle. Elle détient également une influence militaire, économique et politique considérable sur une grande partie du Caucase et de l'Asie centrale. Ce dernier cas illustre parfaitement la manière dont l'impérialisme russe exerce sa domination.

Avant l'éclatement de l'URSS, les républiques d'Asie centrale étaient fortement subventionnées par les Soviétiques. Les subventions russes représentaient une part très importante de leur PIB. Après la chute de l'URSS, ces subventions se sont poursuivies, anticipant une acceptation croissante de l'hégémonie capitaliste russe. Une étude de 2011 concluait qu'en 1992, les subventions russes représentaient encore 25,1 % du PIB du Kazakhstan, 22,6 % de celui du Kirghizistan, 42,3 % de celui du Tadjikistan, 67,1 % de celui du Turkménistan et 69,2 % de celui de l'Ouzbékistan. À mesure que les républiques nouvellement indépendantes cherchaient à s'affranchir de leur dépendance à l'égard de la Russie, les subventions ont été supprimées. Les républiques d'Asie centrale ont ainsi perdu 40 milliards de dollars de subventions. Les sommes non versées à l'ancienne URSS au titre des ventes d'énergie ou d'armes sont devenues une dette extérieure envers la Russie, qui, en contrepartie, s'est appropriée les infrastructures et les capacités de production d'Asie centrale par le biais d'échanges de dettes contre des actions. Cette nouvelle dépendance à la dette a permis à la Russie de renforcer son emprise sur l'approvisionnement énergétique, les prix, les marchés et les transports dans la région.

Elle a également conduit à la mise en place de dispositifs de « sécurité » contre les « terroristes » afin d'aligner les républiques d'Asie centrale sur ses propres intérêts. Sous Poutine, la décision d'appliquer les prix du marché européen au gaz pour les importateurs d'énergie d'Asie centrale a eu un impact considérable, tout comme en Arménie. Parallèlement, la fragilité des économies des républiques d'Asie centrale a poussé des millions de travailleurs migrants vers la Russie. Leurs transferts de fonds représentaient une part importante du PIB de certaines de ces républiques. Cela a permis à la Russie de recourir à la menace d'un durcissement de sa réglementation migratoire pour contraindre les républiques d'Asie centrale à rejoindre l'Union économique eurasiatique (UEE), un bloc commercial créé en 2014, qui favorise les intérêts russes et regroupe aujourd'hui 183 millions d'habitants pour un PIB cumulé de 2 400 milliards de dollars.

La guerre impérialiste de la Russie contre l'Ukraine depuis 2014

L'agression militaire de Poutine contre l'Ukraine doit être comprise comme la manifestation la plus flagrante de l'impérialisme russe. En 2014, l'annexion de la Crimée et d'une petite partie du Donbass par Poutine répondait à la menace qui pesait sur les investissements et les intérêts politiques russes en Ukraine, et constituait également une soupape de sécurité face à la crise interne de son régime, alimentée par un mouvement d'opposition né en 2011-2012 et qui avait rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues. Huit ans plus tard, Poutine a envahi et occupé 20 % du sud-est du pays. Tout au long de cette intervention militaire, les bénéficiaires ont été les propriétaires capitalistes monopolistes des secteurs de la production militaire et de l'extraction des ressources naturelles.

Depuis sa reprise après la crise économique des années 1990, la Russie a exercé une influence considérable sur l'Ukraine. Avant la révolution de Maïdan en 2014 qui a renversé Ianoukovitch, la Russie était la force politique et économique dominante du pays, malgré les appels de l'Union européenne. L'Ukraine était alors soumise à une dépendance énergétique russe, rapidement muée en dépendance financière. En 1991, l'Ukraine achetait « 60 % de son gaz et près de 90 % de son pétrole à la Russie » et ne pouvait couvrir qu'un tiers de ses besoins énergétiques, dépendant de la Russie pour le reste. En 1993, la Russie a multiplié par cinq le prix du gaz, puis l'a doublé en 1996 pour l'aligner sur les prix du marché mondial, marquant ainsi le début d'un endettement massif de l'Ukraine. Pour s'assurer d'être remboursée, la Russie a eu recours à des conversions de dettes en actions, par lesquelles des entreprises russes acquirent des parts dans les installations de production industrielle et de transport de gaz ukrainiennes. En 2012, l'Ukraine n'était plus en mesure de payer les prix élevés exigés par la Russie. Face au refus du FMI de toute aide financière, elle s'est de nouveau tournée vers la Russie pour obtenir un prêt encore plus important afin de rembourser sa dette de 2 milliards de dollars auprès de Gazprom. Sur un total de 10 milliards de dollars de dette extérieure à rembourser d'ici 2021, l'Ukraine ne devait que 3,7 milliards au FMI ; le reste était dû à la Russie, principalement à Sberbank.

Le mouvement démocratique de Maïdan en 2014 constituait en partie une contestation de ce chantage financier, alimenté par l'ingérence politique russe dans les affaires ukrainiennes et une corruption généralisée. Rapidement soutenu par les États-Unis et l'Union européenne, il s'est avéré désastreux pour la Russie avec la chute du gouvernement Ianoukovitch, qui lui était favorable. En réponse, Poutine est intervenu pour garantir le remboursement de sa dette en s'emparant de la péninsule de Crimée et d'une partie du Donbass. Selon le Washington Post, l'Ukraine « possède certaines des plus importantes réserves mondiales de titane et de minerai de fer, des gisements de lithium inexploités et d'immenses gisements de charbon. Leur valeur totale se chiffre en dizaines de milliers de milliards de dollars. » L'occupation russe du sud-est de l'Ukraine visait, entre autres, à s'emparer d'une partie de ces ressources, ainsi que de son industrie sidérurgique et de ses ressources agricoles.

L'invasion de 2022 n'était que la continuation du même plan impérialiste et annexionniste, compte tenu de l'absence de réaction face à l'agression de 2014. Poutine, enhardi, a accéléré son projet de restauration de l'ancien empire russe. En amont de cette nouvelle agression, il avait préparé le pays sur le plan économique afin de mieux résister aux sanctions de l'UE et des États-Unis, en réduisant son déficit public et en accumulant des réserves de devises étrangères. Il a également attisé le nationalisme grand-russe et le sentiment anti-occidental, et proclamé que la nation ukrainienne n'existait pas. Le régime a repris à son compte le vieux prétexte impérialiste selon lequel la zone d'influence « naturelle » de la Russie avait été violée par l'expansion de l'OTAN, et que le pays avait le droit légitime de la reconquérir.

Comme l'a expliqué la socialiste ukrainienne Hanna Perekhoda, le déni de la nation ukrainienne par le régime russe et l'extrême droite internationale n'a rien de nouveau. L'idéologie impériale russe et les premières tentatives de « russification » remontent au XVIII° siècle. Elles se sont développées à la fin du XIX° siècle, lorsque les élites russes ont œuvré à l'assimilation forcée des Ukrainiens, qualifiés de « Petits Russes », et des Biélorusses, qualifiés de « Russes blancs », au sein de la nation « Grande-Russie », poursuivant un objectif similaire à celui du mouvement d'unification allemand et d'autres mouvements pan-nationalistes européens. La subordination et l'intégration de ces nations slaves orientales voisines à une identité russe affirmée étaient perçues comme « une mesure essentielle au maintien de la compétitivité de l'Empire ». Cette vieille idéologie nationaliste-impérialiste, farouchement combattue par le mouvement socialiste révolutionnaire au tournant du XX° siècle, connaît un regain de popularité depuis l'arrivée au pouvoir de Poutine en 2000.

L'économie de guerre de Poutine

Poutine a instrumentalisé la nouvelle guerre en Ukraine pour renforcer l'emprise de l'État sur les principaux secteurs stratégiques de l'économie et consolider son pouvoir impérialiste. L'instauration d'une économie de guerre a permis au gouvernement de mobiliser des ressources et une autorité étatiques sans précédent afin de favoriser la concentration des monopoles stratégiques au service de l'effort de guerre, en passant outre les décisions privées lorsque cela s'avérait nécessaire. Un rapport de 2024 indique que « les régions à forte concentration d'industries de construction mécanique ont particulièrement bénéficié d'une augmentation considérable des achats publics d'équipements militaires » et que « certaines régions pauvres de l'Extrême-Orient russe ont profité d'une hausse des investissements dans les infrastructures de transport, la Russie cherchant à réorienter davantage son commerce extérieur vers la Chine ». De fait, près de 40 % du budget de l'État sont consacrés à la guerre. L'Institut suédois de recherche sur la paix (SIPRI) estime que les dépenses militaires totales de la Russie ont atteint 7,1 % de son PIB en 2024 (à titre de comparaison, elles représentaient 5,4 % en 2015). Par ailleurs, alors que la plupart des actifs autrefois publics avaient été privatisés dans les années 1990, Poutine a fait de la renationalisation de toutes les entreprises stratégiques, notamment celles des secteurs des énergies fossiles, militaro-industriel, chimique et agricole, une priorité juridique en janvier 2023. L'objectif était de créer des monopoles plus compétitifs, supervisés par l'État, sur le modèle chinois. On estime qu'« au sein du seul complexe militaro-industriel, 15 entreprises stratégiques, d'une valeur totale d'environ 4 milliards de dollars, ont été restituées à l'État à partir de mars 2024 ».

Dans plusieurs cas, ces renationalisations concernaient des actifs privatisés il y a plus de 30 ans. Souvent, Poutine a procédé à ces renationalisations par le biais de saisies d'actifs ordonnées par la justice. Dans d'autres cas, les transactions sont menées par le Kremlin. Le Wall Street Journal rapportait en novembre dernier que Poutine envisageait une fusion majeure des trois plus grandes compagnies pétrolières du pays, afin de mieux compenser les pertes subies par Gazprom du fait des sanctions et d'être plus compétitif sur le marché. Selon ce plan, Rosneft Oil, entreprise publique, absorberait Gazprom et Lukoil, ce qui en ferait « le deuxième producteur mondial de pétrole brut, après Aramco d'Arabie saoudite, avec une production près de trois fois supérieure à celle d'Exxon Mobil ».

Les deux principales faiblesses du capitalisme monopolistique russe demeurent la faiblesse de ses capitaux financiers et le sous-développement de son industrie. Au cours des trente dernières années, et malgré les efforts déployés pour développer une production nationale à plus forte valeur ajoutée, la Russie n'est pas parvenue à une industrialisation plus équilibrée. Sa production d'équipements et de biens de consommation est très faible et dépend depuis des décennies des importations.

L'économiste Michael Roberts estimait qu'en 2023, « l'industrie minière représentait environ 26 % de la production industrielle brute » et que trois secteurs – l'extraction de pétrole brut et de gaz naturel, la production de coke et de produits pétroliers raffinés et la production de métaux de base – représentaient plus de 40 % du total.

Par le passé, les tentatives de développement des industries automobile et aérospatiale n'ont pas abouti. Les seuls progrès notables concernent le développement réussi de certains secteurs agro-industriels, permettant à la Russie de réduire rapidement ses importations alimentaires pour certains produits, ainsi que les investissements dans la production d'énergie nucléaire. Poutine a profité de l'économie de guerre pour investir dans des secteurs de substitution aux importations, tels que « la construction mécanique, qui comprend la fabrication de produits métalliques finis (armements), d'ordinateurs, d'optique et d'électronique, et de matériel électrique ». Ces efforts semblent toutefois insuffisants. Bien que la guerre et les sanctions aient accru la demande intérieure de produits manufacturés, le keynésianisme militaire, à lui seul, ne permettra probablement pas de surmonter les disparités structurelles du développement industriel russe ni d'accroître sa productivité à long terme.

De plus, la Russie ne peut soutenir cet effort de guerre indéfiniment sans un soutien extérieur plus important et durable. Ses réserves s'épuisent, Gazprom subit de nouvelles pertes et le pays est confronté à une grave pénurie de main-d'œuvre en raison de l'effort de guerre. Au total, 1,5 million de Russes ont été mobilisés pour le front et plus d'un million ont quitté le pays. Les employeurs russes estiment à 2,5 millions le nombre de personnes manquantes pour travailler dans les secteurs clés.

Plus important encore, les contradictions sociales et politiques s'accentuent dans le pays. L'offensive de Poutine a fait au moins 830 000 victimes russes et aggravé la pauvreté. Entre 13 et 18 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, et l'inflation des prix alimentaires cumulée atteint 24,6 %. La population active russe est de plus en plus touchée par la guerre, et il n'est pas exclu qu'une conjonction de facteurs puisse engendrer des fissures dans le pouvoir de Poutine.

Évolutions et contradictions de l'impérialisme russe

L'impérialisme russe reste dynamique comparé à ses rivaux occidentaux. Son PIB a progressé de 3,6 % en 2024, soit plus qu'au Royaume-Uni (0,6 %), dans l'UE (0,9 %) et aux États-Unis (2,8 %), et devrait croître de 2,5 % en 2025. Cette croissance s'explique en grande partie par la répression brutale dont a fait preuve Poutine face à toute forme d'opposition à la guerre, afin d'imposer sa politique d'économie de guerre. Il a également réussi à accroître le recrutement militaire parmi les migrants d'Asie centrale et les nationalités opprimées, moins à même de résister. Son régime est de plus en plus autoritaire et allié à l'extrême droite. Dès le premier mois de l'invasion, plus de 15 000 manifestants pacifistes ont été arrêtés en Russie et des lois de censure ont été promulguées, interdisant toute critique de l'agression militaire ou des crimes de guerre commis par l'armée russe. Les contrevenants encourent jusqu'à 15 ans de prison.

Malgré les prédictions annonçant l'effondrement de la Russie sous le blocus économique occidental, l'impérialisme russe a profité de la forte dépendance du marché européen aux énergies fossiles, et donc de sa lenteur à s'en détacher partiellement. Dès que les sanctions ont commencé à impacter les ventes de gaz, la Russie a conclu de nouveaux accords économiques avec la Chine, l'Iran et d'autres partenaires. En 2024, l'UE a pourtant importé pour 7,6 milliards de dollars de GNL russe. Cette année, l'Ukraine a publié un rapport estimant que la Russie a engrangé 847 milliards d'euros de recettes issues des énergies fossiles depuis le début du conflit, malgré les sanctions occidentales, principalement grâce aux ventes de pétrole brut à ses nouveaux partenaires commerciaux. Ceci s'explique par le fait que les sanctions occidentales ont été mises en œuvre avec plusieurs failles délibérées, comme le maintien de certaines petites banques russes dans le système bancaire SWIFT pour commercer avec l'Europe, ou le recours à des pays intermédiaires tels que la Turquie, la Serbie ou la Bulgarie pour permettre les échanges commerciaux entre la Russie et les puissances occidentales via une « flotte fantôme » de plus de 500 navires non assurés. De plus, le contrôle étatique des banques a permis de protéger les capitaux financiers russes des sanctions et des blocus, et d'accroître leurs profits.

Un autre développement majeur est le renforcement des relations entre la Russie et la Chine. Les échanges commerciaux entre les deux pays ont augmenté de 64 % depuis 2021, permettant ainsi à Poutine de maintenir l'économie de guerre à flot pendant le conflit. La Russie exporte la moitié de son pétrole vers la Chine, et les produits chinois représentent 38 % des importations russes. La Chine fournit notamment 63 % des machines à commande numérique qui soutiennent l'arsenal russe. Bien que les deux puissances aient des intérêts communs dans ces échanges, leurs relations restent inégales et parfois contradictoires. Elles se disputent également des zones d'influence comme l'Asie centrale. La Chine, par exemple, construit la ligne ferroviaire Chine- Kirghizistan-Ouzbékistan, dont la construction devrait s'achever en 2025, afin de pouvoir s'emparer des marchés d'Asie centrale que la Russie considère comme faisant partie de sa sphère d'influence.

De même, la guerre en Ukraine a incité le Kremlin à resserrer ses liens avec ses partenaires au Moyen-Orient, notamment après la chute d'Assad, un allié fidèle. Malgré ce revers, Poutine entend maintenir ses deux bases militaires en Syrie. Dès le début du conflit ukrainien, l'Iran a fourni plus de 2 000 drones à Poutine. Cela a permis à la Russie de gagner du temps pour accroître sa production nationale de drones et même localiser la fabrication des drones iraniens. En 2025, un accord de libre-échange a été conclu entre l'Iran et l'Union économique eurasienne, dirigée par la Russie, et les deux pays ont entamé l'intégration de leurs systèmes de paiement nationaux. Cela étant dit, en matière de partenariats économiques visant à contrer les sanctions occidentales, les relations avec la Turquie et les Émirats arabes unis sont plus importantes qu'avec l'Iran.

Le fait le plus marquant, cependant, est que Poutine n'est pas parvenu, militairement, à vaincre la résistance ukrainienne et à remporter la guerre aussi rapidement qu'espéré. Les travailleurs russes sont entraînés dans un conflit prolongé qui épuise les ressources du pays et creuse les inégalités. L'armée russe a subi des revers importants et des pertes humaines supérieures à celles de l'Ukraine. Elle a dû recourir, sans grand succès, à des soldats nord-coréens pour renforcer ses lignes de front. Le peuple ukrainien, quant à lui, a fait preuve d'une force de caractère remarquable et a résisté héroïquement pendant plus de trois ans, malgré les trahisons répétées de son gouvernement. La lutte des classes demeure l'élément déterminant qui façonnera l'avenir de l'impérialisme russe. La réorientation de l'économie vers la production de guerre, bien qu'ayant permis un certain renforcement de secteurs économiques, n'a pas résolu les inégalités persistantes de l'impérialisme russe. Par conséquent, de futures agressions militaires contre l'Ukraine ou d'autres pays voisins susceptibles de contester le pouvoir de Poutine restent une possibilité. Le rapport de forces pourrait évoluer si un bloc plus formel se formait entre la Chine et la Russie. Dans l'intervalle, la solidarité avec tous les peuples opprimés par l'impérialisme russe, ainsi qu'un programme indépendant de lutte des classes, demeure une nécessité absolue. Ceci est essentiel pour redynamiser la lutte de la classe ouvrière russe contre ses dirigeants despotiques.

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10.02.2026 à 12:21

Équateur : chronique d'une démocratie moribonde

Alberto Acosta, Pascual García-Macías

Il est des pays où l'on gouverne à partir de la démocratie et du droit, en recherchant le bien commun, et d'autres où l'on gouverne à partir de l'urgence et de ses récits de crise, liés aux intérêts des groupes dominants. L'Équateur contemporain a franchi un pas supplémentaire, plus inquiétant encore : ici, on gouverne désormais à partir de la suspension permanente de la loi, mettant en péril la vie elle-même. L'exception comme norme dans le gouvernement de Noboa

4 février 2026 | tiré de viensur.info |Photo : Daniel Noboa, cérémonie d'investiture de son second mandat comme président, le 24 mai 2025 https://vientosur.info/cronica-de-una-democracia-moribunda/

Sous le gouvernement de Daniel Noboa (2023–…), l'état d'exception a cessé d'être un recours extraordinaire pour devenir l'architecture stable du pouvoir. Avec 12 états d'exception décrétés en un peu plus de deux ans (dont celui émis le 1er janvier 2026, toujours en vigueur), dans diverses provinces, le pays a vécu environ 720 jours sous des régimes d'exception ; autrement dit, presque deux années complètes gouvernées sous état d'exception, par décrets, militarisation et suspension des garanties.

L'exceptionnalité n'opère plus comme une réponse temporaire à la crise, mais comme une forme ordinaire de gouvernement. Nous ne sommes pas face à une simple déviation conjoncturelle de l'État de droit, mais devant sa reconfiguration structurelle sous un régime d'urgence permanente. Le philosophe italien Giorgio Agamben avertissait que l'exception est cet espace paradoxal où le droit se suspend pour piétiner la vie. En Équateur, cet « espace vide » a cessé d'être transitoire : il est devenu un régime.

Le décret a remplacé la loi ; les lois d'urgence économique prétendent se substituer à la Constitution ; l'urgence a remplacé la délibération démocratique. En parallèle, la sécurité s'est imposée comme principe organisateur du politique. En somme, l'exception ne protège plus l'ordre constitutionnel : elle le remplace. Et tout cela se déploie sous le couvert de la culture de la peur comme outil de domination.

Ici convergent l'intuition ancienne de Carl Schmitt et la rationalité du néolibéralisme tardif. Le souverain ne décide plus exceptionnellement de l'exception : il l'administre au quotidien. Noboa ne gouverne pas malgré l'état d'exception, mais à travers lui. La suspension des droits n'est pas un effet collatéral ; c'est le moyen par lequel se réorganise la relation entre l'État, la population et l'économie.

La défaite de la consultation populaire promue par Daniel Noboa (organisée à la fin de 2025, et dans laquelle s'est exprimée une large majorité lassée des solutions punitives et de tant d'exceptionnalité) constitue un tournant politique clé pour comprendre l'aggravation du virage autoritaire.

La consultation, présentée comme un mécanisme visant à « récupérer la sécurité » et à « moderniser l'État », comprenait un ensemble hétérogène de réformes combinant le retour de bases militaires étrangères (nord-américaines, s'entend), la réduction du nombre de membres de l'Assemblée nationale, l'élimination du financement public des partis politiques et la possibilité de rédiger une nouvelle constitution conforme aux intérêts des oligarchies, lesquelles se sont toujours opposées au texte constitutionnel adopté en 2008, pour la première fois dans la longue histoire constitutionnelle de l'Équateur, par une majorité populaire aux urnes.

Il s'agit d'oligarchies fonctionnelles aux intérêts transnationaux, certaines liées aux entreprises de la famille du président Noboa. Loin d'être un exercice neutre de démocratie directe, la consultation visait à re-légitimer par voie plébiscitaire un projet de pouvoir qui montrait déjà des signes d'épuisement social.

Le rejet citoyen ne fut pas uniquement un vote négatif aux quatre questions spécifiques ; ce fut une défaite politique et symbolique du récit gouvernemental. La population a exprimé son ras-le-bol face à la promesse selon laquelle davantage de châtiment, plus de forces publiques dans les rues et moins de contrôles démocratiques conduiraient à un plus grand bien-être.

En ce sens, la consultation n'a pas échoué par manque de pédagogie, comme l'a soutenu l'officialisme, mais parce qu'elle a révélé un fossé croissant entre le gouvernement et une société qui commençait à percevoir la sécuritisation permanente comme faisant partie du problème plutôt que de la solution. Le « non » fut avant tout une limite politique imposée d'en bas. Le peuple a démontré que la diversité, la créativité et l'engagement constituent une base puissante pour des actions transformatrices. Dans cette grande minga démocratique, le bien commun a été priorisé. Les individualismes et les égoïsmes ont été relégués. Ainsi, cette victoire populaire contre les tentatives d'approfondir le projet actuellement dirigé par Noboa ne peut être appropriée par aucun groupe politique ni par aucun caudillo en particulier.

C'est précisément après cette défaite que l'Exécutif approfondit encore davantage son glissement de la légitimité électorale vers la légitimité de l'« urgence » économique. Incapable de reconstruire un consensus social et battu sur le terrain plébiscitaire, Noboa choisit de gouverner de plus en plus par décret, avec toujours plus de lois économiques urgentes et sous états d'exception, se repliant sur le pouvoir exécutif, les forces armées et l'administration technocratique. Une pratique qui apparaît de plus en plus soumise aux prétentions du trumpisme qui s'étend à travers Notre Amérique, comme en témoigne la décision surprenante et maladroite d'imposer des droits de douane aux produits colombiens, décision qui a débouché sur un affrontement complexe entre les deux gouvernements.

L'exception apparaît alors non seulement comme une réponse à la violence, mais comme un substitut de la politique, comme un mécanisme permettant de neutraliser le conflit social et de faire avancer des réformes sécuritaires et extractivistes sans médiation démocratique. La défaite de la consultation ne modère pas le gouvernement : elle l'endurcit, le poussant à consolider un régime où le désaccord n'est pas géré par la délibération, mais par une suspension croissante des droits ou par des violations ouvertes des dispositions constitutionnelles, comme cela se produit avec les deux projets urgents présentés à la fin janvier [1].

Dans ce contexte complexe, l'insécurité augmente de manière incontrôlable, démontrant l'échec gouvernemental.

La comptabilité nécropolitique de l'ordre

Les chiffres ne sont pas de simples indicateurs d'insécurité ; ils constituent la comptabilité d'une nécropolitique à l'œuvre. L'année 2025 s'est clôturée avec 9 143 homicides intentionnels, le chiffre le plus élevé de l'histoire républicaine, avec des taux supérieurs à 51 assassinats pour 100 000 habitants, et des pics dépassant 60 dans les provinces côtières. Ainsi, en très peu d'années, l'Équateur est devenu le pays le plus violent de la région.

Il ne s'agit pas d'un simple « échec » de la main dure : il s'agit de sa compatibilité structurelle avec la mort de masse. Comme le souligne Achille Mbembe, la nécropolitique ne consiste pas à tuer, mais à décider quelles vies sont sacrifiables. En Équateur, la « guerre interne » a produit une géographie différentielle de la mort : jeunes pauvres et racialisés, habitants des périphéries urbaines, personnes privées de liberté, travailleurs informels et communautés appauvries — y compris de nombreuses femmes — concentrent le coût humain de l'ordre sécuritaire. Le nombre de personnes disparues augmente.

La militarisation de la société redistribue et concentre à la fois la violence, la déplace hors du centre politico-médiatique tout en la concentrant dans les secteurs les plus marginalisés, et la normalise comme paysage quotidien. La mort cesse d'être un scandale : elle devient un bruit de fond. Dans l'esprit de Hannah Arendt, la violence ne peut être considérée comme une habitude naturelle, mais comme un instrument du pouvoir, qui surgit et s'intensifie lorsque celui-ci s'affaiblit ; elle est généralement un moyen pour atteindre une fin à court terme.

L'État ne perd pas le contrôle. Il redéfinit la manière de l'exercer

Le système pénitentiaire équatorien est aujourd'hui le paradigme du « camp » agambénien. Sous contrôle militaire, les prisons ont cessé d'être des espaces de réhabilitation ou même de simple contention : elles sont devenues des territoires d'abandon organisé. Le système pénitentiaire équatorien s'est transformé en laboratoire le plus brutal de cette forme de gouvernement.

Selon des données officielles du Service national d'attention intégrale aux personnes privées de liberté (SNAI), 322 décès ont été enregistrés dans les centres de détention à l'échelle nationale en 2024. La situation s'est dramatiquement aggravée en 2025 : entre janvier et septembre, 760 personnes privées de liberté sont mortes dans le système pénitentiaire, selon un rapport institutionnel diffusé par la presse. Ces chiffres ne correspondent pas uniquement à des épisodes de violence intracarcerale, mais aussi à des décès liés à des maladies, à la malnutrition, à l'abandon médical et à des conditions structurelles de surpopulation et de contrôle militarisé. Le cas de la prison de Cárcel del Encuentro, encore en construction sur la côte équatorienne, est paradigmatique en tant que centre où les droits humains sont violés de manière systématique, comme l'a reconnu publiquement le ministre de l'Intérieur.

Le détenu est le homo sacer contemporain (pour reprendre Agamben) : un corps sur lequel tout peut s'exercer sans conséquences proportionnées. Battu, torturé ou assassiné, sa mort déclenche rarement une véritable réponse judiciaire. La prison fonctionne comme un dispositif pédagogique de la peur : elle enseigne au reste de la société quel est le sort réservé à ceux qui restent en dehors de l'ordre productif, discipliné et utile.

Ce tournant autoritaire s'est exprimé avec une brutalité particulière dans le châtiment exemplaire infligé à la protestation indigène. En plus des morts et des blessés, lors de la grève d'octobre 2025, entre 137 et 206 personnes ont été arrêtées selon les registres policiers, dont beaucoup de membres du mouvement indigène, accusés de terrorisme et de paralysie des services publics — des qualifications pénales disproportionnées visant à criminaliser la mobilisation sociale. La répression a inclus des transferts punitifs et inconstitutionnels : des manifestants arrêtés à Otavalo, dans la Sierra, ont été envoyés dans des prisons côtières de Portoviejo et d'Esmeraldas (prisons conflictuelles ayant connu des mutineries et des dizaines de morts), loin de leur territoire et de leurs familles. Ils ont été maintenus en détention malgré des ordonnances judiciaires exigeant leur retour ; ce n'est qu'après de fortes pressions que leur transfert vers Ibarra a été ordonné, comme dans le cas des « 12 d'Otavalo ».

Le parquet a ouvert environ 140 procédures pénales pendant cette grève, tandis que Noboa lui-même avertissait publiquement que ceux qui « sèmeraient le chaos » pourraient encourir des peines allant jusqu'à 30 ans de prison. La grève a pris fin le 23 octobre 2025, non à la suite d'un dialogue politique, mais après une répression dénoncée comme brutale par la CONAIE (Confédération des nationalités indigènes de l'Équateur), laquelle a conditionné toute sortie de crise à la libération des détenus. L'exception a de nouveau opéré ici comme dispositif de châtiment, envoyant un message sans équivoque : protester peut équivaloir à être traité comme un ennemi intérieur. Et le parquet continue de menacer publiquement de répression celles et ceux qui oseraient protester contre l'État.

Cette logique n'est pas une anomalie pénitentiaire. Elle est une répétition générale de l'ordre social projeté vers l'extérieur : surveillance totale, suspension des droits, normalisation de la violence étatique.

Laisser mourir : la nécropolitique silencieuse

La nécropolitique ne s'exerce pas seulement avec des fusils. Elle opère aussi par la gestion différenciée de l'accès à la vie, en particulier dans le système de santé. Tandis que le budget de la défense et de la sécurité augmentait de manière soutenue entre 2024 et 2025 (sans être entièrement exécuté), la santé publique entrait dans un effondrement progressif. À la fin de 2025, la pénurie de médicaments essentiels dépassait 60 % dans plusieurs réseaux publics, y compris pour des médicaments du quotidien — sans même parler de l'oncologie et des maladies rares.

Ici, l'État ne tue pas directement : il laisse mourir. La vie est hiérarchisée selon la capacité de paiement, le territoire et l'utilité économique. Le patient attend, se détériore et meurt. Aucun décret ni aucune gestion publique ne l'ordonne, mais aucun État ne l'empêche non plus. C'est la forme la moins spectaculaire, mais la plus persistante, de l'autoritarisme néolibéral : la violence lente de l'abandon. Tout cela constitue la dimension économique de la nécropolitique, une sorte de nécro-économie qui « normalise » la politique consistant à laisser mourir les personnes appartenant aux segments sociaux marginalisés — et la Nature elle-même — afin de soutenir une économie dévastatrice, notamment par la réduction systématique des investissements sociaux, la prédation du travail et les extractivismes.

Rien de tout cela n'est improvisé. La crise fonctionne comme une opportunité politique, comme l'a décrit Naomi Klein dans La Stratégie du choc. Violence, peur, effondrement institutionnel et urgence fiscale créent le scénario parfait pour imposer des réformes qui, en temps normal, rencontreraient une résistance sociale massive. L'exception ne répond pas au choc : elle le gouverne et l'exploite. L'état d'exception devient ainsi une technologie centrale de gouvernement. Il ne cherche pas à résoudre la crise, mais à l'administrer. La répétition de douze décrets d'état d'exception en un peu plus de deux ans produit un phénomène d'accoutumance. L'exception devient une habitude. La citoyenneté, surtout sur la côte, cesse de se demander s'il est légitime que l'armée patrouille les quartiers, contrôle les prisons ou suspende des droits ; elle est fatiguée. Tristement, elle ne se demande même plus quand viendra le prochain décret ni combien de temps il durera : elle attend simplement — en vain — que cette logique sécuritaire défaillante finisse un jour par fonctionner, tandis que les chiffres des victimes de la violence augmentent de manière imparable.C'est là le plus grand succès du régime de Noboa : naturaliser l'exceptionnel.

Exception, militarisation et extractivisme : un seul et même projet

À ce stade, la logique sécuritaire révèle sa fonction la plus profonde. L'exception ne se contente pas d'ordonner les corps ; comme nous l'avons vu, elle réordonne les territoires et les rapports de pouvoir économique. En Équateur, la militarisation et l'extractivisme minier-énergétique ne sont pas des politiques parallèles : ce sont deux dimensions d'un même projet.

La Loi organique pour le renforcement des secteurs stratégiques de la mine et de l'énergie, présentée à l'Assemblée nationale de l'Équateur le 28 janvier 2026 comme « urgente en matière économique », s'inscrit pleinement dans cet assemblage. Sous la promesse de stabilité fiscale, de souveraineté énergétique et d'efficacité étatique, la norme réduit les contrôles, assouplit les permis, accélère les concessions et affaiblit les évaluations environnementales. Le problème n'est plus le contrôle effectif de l'activité extractive ; il devient toute réglementation susceptible de la ralentir ou de la bloquer.

Ici, l'exception économique s'articule directement avec l'exception sécuritaire. Plusieurs zones déclarées sous état d'exception (Imbabura, Cotopaxi, Azuay, territoires amazoniens) coïncident avec des zones de fort intérêt minier et énergétique. La violence étatique accompagne, protège et garantit l'extractivisme. La protestation environnementale est redéfinie comme une menace ; le défenseur de l'eau devient suspect, voire terroriste.

Malgré les résultats probants de deux consultations populaires dans la province d'Azuay et la marche de Cuenca en septembre 2025 — réunissant plus de 100 000 personnes (habitants urbains et communautés paysannes unies) pour défendre les bassins hydriques et les páramos de Kimsakocha face aux intérêts miniers extractivistes — le gouvernement persiste dans son obstination à promouvoir l'exploitation minière. Il va même jusqu'à recourir à des décrets menaçant de répression l'organisation communautaire et urbaine, y compris les ONG opposées à l'exploitation minière, mettant ainsi en péril la participation citoyenne et affaiblissant encore davantage la démocratie elle-même.

L'abus de l'« urgence économique », fondé sur l'usage et l'abus de l'article 140 de la Constitution équatorienne, complète le dispositif. En moins d'un an de gestion, ce gouvernement a déjà présenté huit projets de loi économique urgente, avec lesquels — allant jusqu'à violer la Constitution — il cherche à imposer la logique du fait accompli. Cet abus réduit le débat parlementaire, limite la délibération publique et concentre le pouvoir dans l'Exécutif.

L'exception se dédouble : sécuritaire sur le territoire, économique dans la loi. Toutes deux convergent pour blinder politiquement et militairement des logiques propres à la nécro-économie, telles que les extractivismes, où les bénéfices sont privatisés tandis que les coûts sociaux et environnementaux sont socialisés. L'exception et l'urgence deviennent un dispositif permanent de gouvernement accéléré qui suspend la délibération démocratique sous prétexte de la « bonne gestion » de l'économie — autrement dit, des politiques économiques imposées par le FMI, devenu quasiment prêteur de dernier ressort de cette économie dollarisée, et par les créanciers de la dette extérieure, qui croît de manière accélérée.

Parallèlement, on brandit la rengaine de la sécurité juridique des entreprises, garantie par des décrets, des militaires et des procédures accélérées (nombre d'entre elles par voie télématique, avec un dirigeant en tournée internationale quasi permanente : jusqu'en janvier 2026, Noboa a effectué une trentaine de voyages internationaux et cumulé près de 150 jours hors du pays depuis le début de son mandat). Une sécurité juridique des entreprises qui ouvre la porte à des accords de libre-échange et à des traités bilatéraux d'investissement, comme celui signé en décembre 2025 avec les Émirats arabes unis, dans lequel il est question d'introduire l'arbitrage international pourtant interdit par la Constitution.

Avec cette nécro-économie, parrainée par le FMI et imposée par la gestion de la « dette éternelle », on oublie que la sécurité juridique est aussi un droit de la citoyenneté, des peuples et nationalités indigènes, des travailleurs et travailleuses, des consommateurs et consommatrices, des gouvernements autonomes, du gouvernement central et de l'ensemble des organisations sociales, politiques et économiques — autrement dit, de tous les membres de l'État. Il s'agit d'une sécurité intégrale qui inclut la Nature, laquelle est également, selon la Constitution, sujet de droits, représentés par des individus, des communautés, des peuples et des nationalités.

Un pays au seuil

L'Équateur ne traverse pas seulement une crise de sécurité. Il franchit un seuil politique de détérioration systématique et de plus en plus accélérée de sa démocratie. Lorsque l'exception cesse d'être justifiée et commence à se reproduire elle-même, ce qui est en jeu n'est plus l'ordre, mais la forme même du politique. La démocratie ne meurt pas d'un coup : elle se dissout décret après décret, loi après loi, sur fond d'états d'exception massifs ou localisés, de militarisation croissante de la société et d'imposition de lois d'urgence économique.

La question décisive n'est pas de savoir combien d'états d'exception supplémentaires viendront, ni combien d'investissements extractifs seront attirés par cette nécropolitique. La question est de savoir ce qu'il reste de la vie lorsque gouverner consiste à la suspendre. Récupérer la politique implique quelque chose de radical : désarmer le langage de la guerre, rompre l'alliance entre peur, marché et militarisation, et redonner une centralité à la vie commune en radicalisant la démocratie.

3/02/2026 Pascual García Macías, économiste mexicain, coéditeur de Yeíyá estudios críticos, Londres. Alberto Acosta Espinosa, économiste équatorien, président de l'Assemblée constituante (2007-2008).

[1] Projet de loi organique pour le renforcement des secteurs stratégiques de la mine et de l'énergie ; Loi organique réformant le Code organique d'organisation territoriale, d'autonomie et de décentralisation pour la durabilité et l'efficacité des dépenses des gouvernements autonomes décentralisés.

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10.02.2026 à 12:21

Redémocratiser la société et la politique pour sortir de la situation coloniale

Luis Bonilla Molina

Le président des États-Unis, Donald Trump, aux côtés du directeur de la CIA, John Ratcliffe, et du secrétaire d'État des États-Unis, Marco Rubio, dans le cadre de la mission militaire d'enlèvement du président du Venezuela, Nicolás Maduro, le 3 janvier 2026.

4 février 2026 | tiré de Vientosur.info https://vientosur.info/redemocratizar-la-sociedad-y-la-politica-para-salir-de-la-situacion-colonial/

Le madurisme n'a pas seulement enterré ce qu'il y avait de progressiste dans le chavisme : il a liquidé la démocratie. Les événements du 3 janvier, avec l'agression nord-américaine, ont signifié un coup profond porté à la République et l'ouverture d'une situation coloniale qui exprime de manière nette la défaite historique du projet bolivarien et du socialisme du XXIᵉ siècle incarné par Hugo Chávez Frías. C'est une réalité concrète à partir de laquelle il faut reformuler la politique depuis les secteurs démocratiques, populaires, progressistes et de gauche.

Cette défaite s'exprime par l'absence d'une réponse autonome, populaire et auto-organisée dans la rue face à l'agression militaire et à la situation coloniale que les États-Unis cherchent à imposer.

Le gouvernement a réussi à organiser, depuis l'appareil du pouvoir, des mobilisations réduites et dépourvues d'esprit combatif ; la droite est restée immobilisée face à la reconnaissance par Trump de la Junte d'administration coloniale dirigée par Delcy Rodríguez ; la gauche radicale, anticapitaliste et anticoloniale n'a pas non plus réussi à mobiliser les secteurs populaires ; et le mouvement populaire ne s'est activé ce 2 février que sur sa revendication la plus pressante : le salaire et de meilleures conditions matérielles de vie.

Il faut dire la vérité, même si elle fait mal : il n'existe pas, à l'heure actuelle, de possibilités de mobilisations unitaires qui mettent en évidence une unité nationale anti-impérialiste. C'est à ce désastre que nous a conduits le madurisme.

La libération des prisonniers politiques a redonné de l'espoir, même si la peur ne s'est pas dissipée, car les personnes libérées sortent avec des mesures de contrôle qui leur interdisent de s'exprimer publiquement et de donner leur opinion. La persévérance des mères et des proches des prisonniers politiques a permis d'obtenir la victoire démocratique la plus importante de ces dernières années. Cela a contribué à placer l'agenda démocratique au premier plan.

Cependant, l'espace public et l'exercice de la citoyenneté ont touché le fond, atteignant leur expression minimale, ce qui a conduit à un désespoir collectif qui se traduit politiquement par le fait qu'une frange importante de la population — pas seulement de droite — en vienne à penser que la tutelle nord-américaine pourrait être préférable au désordre du régime maduriste. C'est pourquoi nous ne voyons ni grandes mobilisations ni front national anti-impérialiste ; le nier, c'est ne pas comprendre le moment politique.

En conséquence, la lutte pour redémocratiser la vie sociale et politique du pays doit être la priorité de l'agenda national. Cela passe par la réinstitutionnalisation des pouvoirs publics et par l'ouverture de canaux permettant de répondre aux urgentes revendications sociales. C'est le seul chemin possible pour ouvrir la voie à une conscience et à une lutte anticoloniales. Sans démocratisation de la société vénézuélienne, il sera impossible de récupérer la République.

Dans les expériences colonialistes connues, l'agresseur favorise la formation de partis politiques serviles, qui acceptent par nature la condition coloniale et qu'il considère comme des interlocuteurs valides. Aujourd'hui, une part importante de la classe politique — celle qui est au gouvernement et des secteurs de l'opposition fonctionnels au statu quo — se disputent ce rôle.

Par conséquent, le défi consiste à édifier des partis politiques démocratiques qui remplissent réellement un rôle de médiation permettant, de manière constructive, de récupérer la République. Cela implique de construire des espaces de convergence dans la différence, d'organiser des instruments politiques pluriels, comme seule façon d'éviter que la redémocratisation n'aboutisse à l'essor de partis qui promeuvent la situation coloniale.

Ce n'est pas facile, car nous venons de décennies de polarisation, de désaccords profonds, et d'abandon de la politique comme art de rendre possible l'impossible au service des majorités. Pour la gauche non maduriste, cela implique de dépasser l'autoréférentialité, le sectarisme et les postures de radicalité incapables de se lier au mouvement de masse, tout en défendant son identité, en préservant le droit d'exister comme option de pouvoir pour les humbles et les secteurs populaires, dans le cadre d'un agenda impérial qui pourrait chercher à interdire tout instrument politique se réclamant du socialisme.

Réinventer pour ne pas se tromper : tel est le plus grand défi de la gauche vénézuélienne dans un moment aussi complexe que celui que nous traversons.

3/02/2026

Luis Bonilla-Molina

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10.02.2026 à 12:20

Présidentielle au Costa Rica : large victoire de la candidate de droite, Laura Fernandez

L'Humanité

La candidate du parti conservateur au pouvoir, soutenue par le président sortant Rodrigo Chaves, Laura Fernandez, a été élue dimanche 1er février, présidente du Costa Rica au premier tour de l'élection.

2 février 2026 | Le journal L'Humanité | Légende : L'opposition redoute que le président sortant, Rodrigo Chaves, continue de gouverner en coulisses et que sa dauphine ne tente de modifier la Constitution pour qu'il soit autorisé à se représenter dans quatre ans. © Francisco Canedo/Xinhua/ABACA-PRESS.COM https://www.humanite.fr/monde/droite/presidentielle-au-costa-rica-large-victoire-de-la-candidate-de-droite-laura-fernandez

Une victoire pour la droite conservatrice au Costa Rica. Dimanche 1er février, Laura Fernandez candidate du Parti du peuple souverain (conservateur) – émanation du Parti Progrès social démocratique (centre droit), au pouvoir – a obtenu 48,3 % des voix, soit huit points de plus que le seuil nécessaire pour gagner dès le premier tour, rapporte le Tribunal suprême des élections (TSE), alors que 94 % des bulletins ont été dépouillés.

La nouvelle présidente, qui prendra ses fonctions le 8 mai prochain, se saisit d'ores et déjà du dossier narcotrafic : les autorités attribuent la plupart des meurtres au Costa Rica au trafic de stupéfiants, dont le pays est devenu une plaque tournante. Elle propose d'imiter en partie la guerre contre les gangs menée par le chef d'État d'extrême droite du Salvador, Nayib Bukele.

Parmi ses projets : achever la construction d'une méga-prison, sur le modèle de celle construite pour les membres de gangs par l'État salvadorien, alourdir les peines et instaurer l'état d'urgence dans certaines zones du pays.

Un « discours qui simplifie les problèmes complexes »

À l'image du président salvadorien, premier chef d'État à la féliciter, les propositions de Laura Fernandez en matière de sécurité et de réforme des pouvoirs de l'État sont perçues par ses opposants comme une dérive autoritariste.

Ainsi, le journal local La Nación, cité par Courrier International, indique que le risque est que s'installe une forme d'« autoritarisme compétitif » affaiblissant de l'intérieur les « contrepoids démocratiques ». L'article déplore un « discours qui simplifie les problèmes complexes » en s'en prenant à « des ennemis internes ».

Les Costariciens ont également élu 57 députés. Selon les projections, la nouvelle présidente disposerait d'une trentaine de parlementaires ; une majorité qui ne lui permettrait toutefois pas de réformer la Constitution, comme elle l'a prévu.

L'opposition redoute que le président sortant, Rodrigo Chaves, continue de gouverner en coulisses ce pays de 5,2 millions d'habitants et que sa dauphine ne tente de modifier la Constitution pour qu'il soit autorisé à se représenter dans quatre ans.

Une intensification de la pression par les États-Unis

Dans son discours de victoire, la présidente élue a tenté de se défendre en affirmant que « personne » ne voulait « de l'arbitraire et de l'autoritarisme » au Costa Rica. « En tant que nouvelle présidente de la République, jamais je ne le permettrai », a-t-elle assuré sous les vivats de ses partisans, dans un hôtel de la capitale. Elle s'est déclarée « démocrate convaincue » et« défenseure de la liberté », tout en attaquant durement la presse.

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10.02.2026 à 12:19

La reconnaissance du Somaliland par Israël, une décision à double tranchant

Brendon Novel

Cette décision offre aux représentants somalilandais une opportunité inédite de promouvoir l'indépendance du pays, sans toutefois lui garantir d'importantes retombées diplomatiques et économiques. L'insertion d'Hargeisa à un arc régional israélo-émirien lui assure une centralité géopolitique nouvelle, tout en risquant de lui aliéner durablement d'autres acteurs régionaux et internationaux.

Tiré d'Afrique XXI.

« Contrairement à la “Palestine”, le Somaliland n'est pas un État virtuel. » Le président somalilandais Abdirahman Mohammed Abdullahi – dit « Irro » – n'a rien trouvé à redire aux propos provocateurs du ministre israélien des affaires étrangères Gideon Saar prononcés le 6 janvier depuis Hargeisa, la capitale du Somaliland.

Car dix jours plus tôt, le 26 décembre 2025, Israël est devenu le premier État au monde à reconnaître le Somaliland depuis sa déclaration d'indépendance unilatérale de la Somalie, en mai 1991. Cette initiative discrétionnaire a néanmoins rencontré une large réprobation, de l'Union européenne à l'Union africaine (UA) en passant par la Ligue arabe. Nombreuses ont été les marques de soutien à l'intégrité de l'État somalien, et aucun pays n'a encore emboîté le pas d'Israël.

Depuis le 26 décembre, toutes les forces politiques somalilandaises s'emploient à promouvoir la reconnaissance israélienne comme la légitime expression d'un État somalilandais souverain. Depuis plus de trois décennies déjà, la reconnaissance internationale d'un État définitivement séparé d'une Somalie qualifiée de « faillie » est présentée comme l'unique horizon envisageable.

Trente-cinq années d'impasse

Jusqu'à présent, la cause somalilandaise n'avait trouvé que peu d'écho. L'« État de facto » s'est en effet toujours heurté au principe de l'intangibilité des frontières (1) qui, par sa rigidité, rend le système international hostile à son existence. L'échec de son union avec la Somalie entre 1960 et 1991 a pourtant été souligné (2) par l'UA en 2005 dans un rapport qui reconnaît une quête de reconnaissance « historiquement unique et justifiée dans l'histoire politique africaine ».

Mais nombreuses sont les voix à ne pas en reconnaître la légitimité, quitte à caricaturer l'histoire du Somaliland et à récuser la singularité de sa trajectoire politique et les crimes de masse qui l'ont marqué. À la fin des années 1980, l'ex-dirigeant somalien Mohammed Siad Barre, au pouvoir de 1969 à 1991, a en effet réprimé dans le sang le soulèvement d'une population somalilandaise majoritairement somalie Isaaq, une confédération clanique toutefois minoritaire au niveau national et dont des dizaines de milliers de membres ont été tués.

À contre-pied des détracteurs de l'« État de facto », Israël et ses soutiens s'érigent aujourd'hui en porte-voix du Somaliland et de son droit à l'autodétermination. Cette posture n'est cependant que l'expression d'une stratégie opportuniste d'instrumentalisation des griefs de minorités régionales qui rappelle la doctrine israélienne dite de la « périphérie ». Formulée dès les années 1950, son but était de faire des États non arabes et des minorités ethniques de la région des soutiens d'Israël. L'appui de Tel-Aviv à l'indépendance du Kurdistan irakien en 2017 et à la communauté druze en Syrie en 2025 sont d'autres exemples récents de cette approche. Ce faisant, Israël entend fragiliser ses voisins, assurer son hégémonie, et garantir la pérennité de son projet colonial en Palestine.

Une politique étrangère pro-états-unienne

L'initiative du 26 décembre s'inscrit plus largement dans une diplomatie somalilandaise ouvertement alignée sur Washington. Au lendemain de l'enlèvement de Nicolás Maduro à Caracas le 3 janvier, l'« État de facto » a par exemple été le seul pays du continent africain à soutenir de manière appuyée l'action états-unienne au Venezuela, la jugeant « calibrée ».

Ce tropisme a pris forme au cours de la présidence de Muse Bihi Abdi, entre 2017 et 2024. Hargeisa a d'abord établi des liens diplomatiques avec Taipei en 2020, s'aliénant ainsi Beijing, à contre-courant des autres pays africains, qui ont tous, à l'exception de l'Eswatini, fini par rompre avec Taïwan. Bihi et son entourage ont par la suite noué d'importantes relations avec les cercles républicains états-uniens, en particulier au sein de la très conservatrice (et pro-israélienne) Heritage Foundation. En 2023, cette dernière appelait officiellement à reconnaître le Somaliland. Aujourd'hui, le président Irro se montre ouvert à l'accueil d'une base militaire étatsunienne et à l'octroi de concessions minières – espérant séduire Donald Trump et peut-être lui arracher la reconnaissance du pays.

L'administration Trump demeure toutefois ambiguë. Le 29 décembre, la représentante des États-Unis au Conseil de sécurité des Nations unies s'est distinguée (3) de ses homologues en défendant le droit d'Israël d'entretenir les relations diplomatiques de son choix. Imiter Tel-Aviv offrirait à Washington un levier de plus pour contrer l'influence régionale de la Chine. En outre, Trump n'a pas cessé ces derniers temps d'attaquer la Somalie, qu'il a qualifiée de « pays le plus corrompu sur terre », avant de considérer que cet État « n'existe même pas ». Début janvier, les accusations de corruption ont servi à justifier l'annulation de tous les programmes d'aide étatsuniens à destination du gouvernement fédéral somalien.

La rupture entre la Somalie et les Émirats arabes unis

Une reconnaissance du Somaliland entraînerait cependant une dégradation majeure des relations des États-Unis avec la Somalie, au risque d'aggraver plus encore l'instabilité du pays et de fragiliser la lutte contre les militants djihadistes d'Al-Chabab. De plus, nombre de partenaires régionaux de Washington et proches du gouvernement somalien s'y opposent, comme l'Égypte, la Turquie et Djibouti. Dès lors, il est difficile de prévoir ce que Trump pourrait ou non décider à l'égard du Somaliland.

D'autres États, relativement discrets depuis le 26 décembre, pourraient suivre Israël. Au premier rang desquels figurent les Émirats arabes unis (EAU), très présents au Somaliland depuis 2017, particulièrement au travers de la société Dubai Ports World, en charge du port de Berbera. Depuis une dizaine d'années, la proximité croissante d'Abou Dhabi avec Hargeisa et d'autres régions autonomistes somaliennes – le Puntland au nord et le Jubaland au sud – a compliqué ses relations avec Mogadiscio. Le président somalien, Hassan Sheikh Mohamoud, considère d'ailleurs les Émiriens comme les facilitateurs du rapprochement d'Hargeisa avec Tel-Aviv. Le 12 janvier, il a donc mis fin à tous les accords de coopération avec les EAU, exigeant le départ du territoire somalien de toutes les entités qui leur sont liées. Cette décision est évidemment inapplicable, non seulement au Somaliland du fait de son indépendance de facto, mais aussi au Puntland en raison de l'autonomie dont jouit cette région de la Somalie.

Enfin, le gouvernement éthiopien est demeuré plutôt silencieux. Proche des EAU et d'Israël, désireux d'accéder aux côtes somalilandaises à des fins militaires et économiques, le premier ministre, Abiy Ahmed, avait promis, en janvier 2024, de reconnaître l'« État de facto ». Cette promesse, restée lettre morte, avait déjà suscité de vives réactions internationales et l'ire du gouvernement somalien. Ankara était finalement parvenue à rapprocher Addis-Abeba de Mogadiscio. Abiy Ahmed doit en effet composer avec la Turquie et la Chine, très proches de la Somalie, mais également les deux principaux investisseurs étrangers en Éthiopie.

La nouvelle corde d'un arc israélo-émirien

Après plus de deux ans de guerre et un génocide toujours en cours à Gaza qui lui valent un statut de paria dans la région, Israël a gagné un nouveau partenaire, à seulement quelques encablures du détroit de Bab el-Mandeb, qui voit passer près de 12 % du commerce mondial. Tel-Aviv disposera désormais d'un point d'appui stratégique pour protéger ses intérêts économiques. Entre 2023 et 2025, les attaques houthistes en mer Rouge les avaient sensiblement affectés.

À ce stade, les contreparties exactes consenties par le gouvernement somalilandais restent incertaines et assurément encore en tractations. Elles recouvriront probablement un renforcement de la coopération en matière de renseignement avec le Mossad, un acteur clé des négociations qui ont mené à la reconnaissance. Un ancrage militaire à Berbera est également possible (4). En revanche, l'hypothèse ubuesque d'un « accueil » de déporté·es gazaoui·es à partir de laquelle les deux pays ont noué langue en avril-mai 2025 semble désormais écartée.

Plus largement, le Somaliland s'arrime à une architecture régionale favorable à Tel-Aviv, dont les accords d'Abraham du 13 août 2020 constituent l'épine dorsale et que le président Irro a promis de signer lors d'une visite en Israël prévue prochainement. Figure de proue de ces accords, les EAU disposent d'une influence en Afrique de l'Est et dans le golfe d'Aden – de la Libye au Yémen en passant par le Soudan des Forces de soutiens rapides – qui pourrait profiter à Israël au-delà du seul cas somalilandais. Appuyé par Abou Dhabi, le yéménite Aïdarous Al-Zoubaïdi, chef du Conseil de transition du Sud aujourd'hui en difficulté, avait par exemple affirmé qu'un État indépendant dans le sud du Yémen se joindrait aux accords d'Abraham (5).

Une exposition géopolitique à risque

Aux projections régionales des puissances israélienne et émirienne s'opposent de nombreux pays, notamment les appuis traditionnels du gouvernement fédéral somalien comme la Turquie, l'Égypte et le Qatar. Une présence d'Israël sur le golfe d'Aden, qui plus est militaire, pourrait ainsi exposer le territoire somalilandais à des tentatives de déstabilisation. Les houthistes ont déjà menacé d'en faire une cible (6).

Par ailleurs, l'Arabie saoudite se distingue aujourd'hui comme l'un des principaux soutiens de la Somalie. Dans un contexte de rivalités croissantes avec Abou Dhabi, Riyad s'efforce de réduire l'influence régionale émirienne. À cette opposition se rattachent aussi les liens de l'Arabie saoudite avec le Pakistan et ceux des EAU avec l'Inde, un pays proche de Tel-Aviv où des voix l'appellent à reconnaître le Somaliland.

La reconnaissance israélienne – sur fond de promotion enthousiaste d'Israël par les dirigeants somalilandais – n'est donc pas gage de stabilité pour l'« État de facto ». Ce dernier s'antagonise durablement une grande partie de l'Afrique et du monde arabe, où le principe de l'intangibilité des frontières demeure structurant et la question palestinienne prégnante. Enfin, les retombées économiques d'hypothétiques investissements israéliens restent à ce stade incertaines.

Consolider le projet somalilandais

La promotion du droit à l'autodétermination offerte par Israël a facilité l'adhésion d'une partie significative de la population somalilandaise à la reconnaissance mutuelle des deux pays. Pour beaucoup, plus de trois décennies d'isolement diplomatique ont fini par reléguer la cause palestinienne derrière l'opportunité israélienne. Dès le 26 décembre, il y a eu d'importantes manifestations de joie, principalement dans le centre-ville d'Hargeisa, près du musée national sur lequel un immense drapeau israélien a été projeté. Y ont également été projetés celui des EAU et le logo de DP World en signe de gratitude, mais surtout pour souligner l'indépendance radicale du Somaliland et son rejet de la décision somalienne d'expulser les Émiriens du territoire.

Mais le Somaliland n'est pas un monolithe. D'autres images – certes moins nombreuses – ont aussi circulé sur les réseaux sociaux, notamment de contestations. À Borama, la capitale de la province occidentale de l'Awdal, des individus ont exprimé leur opposition à cette reconnaissance. Plusieurs personnes ont même été arrêtées, parmi lesquelles certaines arborant des drapeaux palestiniens, mais également des intellectuels et des chefs religieux critiques.

Il est néanmoins difficile de mesurer l'ampleur de l'opposition interne dès lors qu'elle est criminalisée car considérée comme hostile au Somaliland. De manière générale, l'adhésion au projet somalilandais des régions occidentales et orientales – dont une partie a été perdue en 2023 – a toujours été fluide. Leurs populations, issues de clans somalis minoritaires, ont longtemps été marginalisées au profit des provinces centrales Isaaq autour desquelles le projet national s'est structuré. À terme, il est donc possible qu'une partie de ces populations périphériques fasse de la reconnaissance israélienne un outil de plus de contestation des autorités, dont l'exercice effectif de la souveraineté pourrait être fragilisé.

Note

1- La Conférence des chefs d'État et de gouvernement de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), réunie au Caire, opta en faveur du « principe de l'intangibilité » des frontières en Afrique le 21 juillet 1964.

2- Union africaine, « AU Fact-Finding Mission to Somaliland (30 April to 4 May 2005) », 2005.

3- Tammy Bruce, représentante adjointe des États-Unis d'Amérique auprès des Nations unies, « Remarks at a UN Security Council Emergency Meeting on Somaliland », 29 décembre 2025.

4- Lazar Berman, « Somaliland Official Confirms Talks with Israel on Hosting a Military Base », The Times of Israel, 8 janvier 2026.

5- Mohamad Ali Harisi, « Yemen's Al Zubaidi on Southern independence and what comes next », The National, 24 septembre 2025.

6- « Any Israeli presence in Somaliland will be a “target” : Houthi leader », Al Jazeera, 28 décembre 2025.

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10.02.2026 à 12:18

Qui veut la peau de Liu Hu, légendaire journaliste d'investigation chinois ?

Zhulin Zhang

Liu Hu (刘虎), un journaliste d'investigation reconnu pour la qualité de ses enquêtes, a été arrêté par la police de Chengdu début février, dans le sud-ouest du pays, en compagnie de son collègue Wu Yingjiao. Ils venaient de publier un article sur des faits de corruption au Sichuan (sud-ouest de la Chine). Leur publication révélait des faits présumés de corruption concernant Pu Fayou, le secrétaire du Parti communiste chinois dans le district de Pujiang de Chengdu, la capitale du Sichuan. L'article a depuis été supprimé du réseau social mais non sans susciter un grand intérêt sur un sujet sensible en Chine.

Tiré de Asialyst.

Lundi 2 février, après une journée agitée d'interrogations sur les réseaux sociaux chinois concernant la disparition de Liu Hu, l'un des derniers journalistes d'investigation en Chine, le Bureau de la sécurité publique de Chengdu, capitale du Sichuan, a enfin confirmé l'arrestation de Liu Hu et de son collègue Wu Yingjiao. Une affaire qui fait grand bruit dans un pays où la société civile est perçue par nombre de Chinois comme une « espèce menacée. »

D'innombrables protestations avaient, telle une pluie torrentielle, immédiatement inondé les réseaux sociaux après cette annonce. Les auteurs de ces protestations, journalistes, blogueurs, avocats, juristes, universitaires, prenaient pourtant une initiative risquée, comme pour tenter de défendre le dernier terrain de la liberté d'expression ainsi que celui du journalisme, qui n'ont pas cessé de rétrécir depuis une décennie.

Ils entendaient ainsi « sauver » Liu Hu. Ce dernier a été arrêté par la police du Sichuan dimanche 1er février, le même jour que l'arrestation, à 1 500 km de là, de son jeune collège Wu Yingjiao à Handan, dans la province du Hebei, pour « fausses accusations » et « activités commerciales illégales. »*

Qui est Liu Hu, figure emblématique du journalisme d'investigation en Chine ?

« Pour les journalistes [chinois] d'investigation, Liu Hu est un rayon de lumière, » estime Yuan Suwen, ex-journaliste d'investigation chinoise, qui témoigne du statut légendaire de cet homme de 50 ans dans le monde des médias chinois.

Né à Chongqing, mégapole de la même province du Sichuan, Liu Hu rejoint en 2000 le journal Chongqing Shangbao à l'âge de 24 ans, spécialisé dans les affaires de société. Dans le milieu, il acquiert rapidement une notoriété pour son courage et la qualité de ses enquêtes sur la corruption, un terrain hautement miné qui fait reculer de très nombreux confrères. Dans ce pays de 1,4 milliard d'habitants, on ne compte que 175 journalistes d'investigation, selon une étude de 2017 de l'université Sun Yat-sen.

Un tournant dans sa vie survient en 2013. Le 23 août, Liu Hu, employé alors du quotidien cantonais XinKuai Bao à cette époque, a été menotté, invité par la force à quitter son domicile devant sa fille de 4 ans. Cette année-là, il avait enquêté sur des malversations et des détournements de fonds publics imputés à Ma Zhengqi, puissant vice-directeur de l'Administration nationale de l'industrie et du commerce. Le manque de preuves tangibles n'empêche pas une équipe de policiers de Pékin de traverser le pays (1 600 kilomètres séparent Pékin de Chongqing) pour arrêter Liu Hu.

Sur ces trois chefs d'accusation, « diffamation, » « extorsion, » et « provocation de troubles sociaux, » Liu Hu a été détenu pendant 346 jours. Le 3 août 2014, le journaliste a été libéré sous caution. Cette même année, il figure parmi « les 100 héros de l'information » de Reporters Sans Frontières (RSF). Un an plus tard, le parquet du district de Dongcheng à Pékin a finalement rendu une décision de non-lieu. « Aucune compensation n'a été reçue, » m'a confirmé Liu Hu quelques années plus tard.

Une fois libéré, il rejoint, en qualité de directeur adjoint du service de l'information, le journal Changjiang Shangbao. Mais quelques mois plus tard, le journal du Hubei, qui à cette époque était à son sommet, est visé par le bureau de la propagande du Hubei en raison de ses enquêtes sur des affaires de corruption. Le bureau provincial de la propagande exige des journalistes qu'ils leur remettent les transcriptions originales et les enregistrements audio de leurs reportages, en ordonnant à Changjiang Shangbao de « se concentrer désormais exclusivement sur les contenus économiques. »

A partir de là, plus aucun média chinois n'ose embaucher officiellement Liu Hu qui fait ses adieux au système en devenant « journaliste citoyen. » Le basculement de statut le rend encore plus libre, sa réputation, son influence ne cessent de croître. Bien que son nom n'apparaisse plus dans les journaux papier, dans le monde numérique il demeure « un phénix immortel, » relève sur le réseau social chinois WeChat son ancien collègue Lin Fei, en constatant que « sa légende perdure dans l'univers des médias. »

Mais en devenant un symbole, le prix payé est élevé. Liu Hu a été confronté ces dernières années à des restrictions sur ses déplacements en avion et en train à grande vitesse. Il subit de nombreux désagréments dans sa vie quotidienne. « Sa famille a sans aucun doute subi des répercussions considérables, » affirme Lin Fei. Son caractère, « inflexible, » l'a fait beaucoup souffrir, ainsi que sa famille, explique-t-il.

Il ne peut plus signer de son nom ses collaborations avec les médias chinois. Lin Fei se dit convaincu que son ancien collègue « n'a jamais choisi cette profession pour l'argent. » Réaliser un tel reportage d'investigation, minutieusement documenté et incisif que celui qui lui vaut sans doute d'être à nouveau arrêté « nous, hommes de milieu, savons l'effort et le dévouement considérables que cela requiert. »

Liu Hu entendait prouver que les « vrais » journalistes existent toujours dans son pays, une répartie à cette thèse en Occident selon laquelle la Chine n'a que de propagandistes. En 2019, il avait créé le prix « Maison des journalistes » afin d'encourager l'esprit critique dans la profession. Ce prix, salué par les grands noms du milieu, a été surnommé le « Pulitzer chinois, » se distinguant ainsi d'un autre prix, le Prix du journalisme de Chine, créé par l'Association des journalistes de Chine (All-China Journalists Association) qui prime en général les œuvres de propagande.

Qui veut la peau de Liu Hu ?

Tous les regards se tournent vers la publication du 29 janvier sur WeChat, soit quatre jours précédant leur arrestation. Cet article, intitulé « le secrétaire du Parti d'un comté du Sichuan, qui avait jadis conduit un professeur à se suicider, pousse une entreprise à la faillite, » vise directement Pu Fayou, secrétaire du Parti communiste chinois du district Pujiang, à Chengdu, de facto le numéro un du pouvoir local.

Samedi 31 janvier, Liu Hu avait reçu un message de l'Inspection et la Supervision disciplinaires de la Commission municipale de Chengdu lui demandant de la contacter, en l'avertissant. Ce message était assorti d'un avertissement ainsi rédigé : « Les signalements et les dénonciations visant des fonctionnaires doivent s'effectuer par les voies légales et de manière conforme à la loi. » Liu Hu avait répondu brièvement à ce message, en soulignant qu'il s'agit d'un article qui n'est ni une dénonciation ni une pétition. Puis il décide de rendre cet échange public.

Le lendemain, une alerte sur la disparition de Liu Hu et Wu Yingjiao est massivement propagée sur les réseaux sociaux. Le système de censure qui, sur les réseaux sociaux chinois, parvient à éliminer rapidement les messages jugés hétérodoxes ou non-désirés, ne fonctionne pas toujours comme les autorités le souhaitent. Souvent, les articles de soutien et de protestation se multiplient par vagues successives. Aussitôt les premières vagues éliminées, de nouvelles viennent les remplacer. Mis ainsi sous une forte pression, lundi 2 février, le Bureau de la sécurité publique de Chengdu a été contraint de confirmer l'arrestation des deux journalistes via un communiqué officiel.

Le 4 février, Zhou Ze, avocat de Liu Hu, obtient l'autorisation de lui rendre visite. Zhou a confirmé que la cause de la poursuite pénale contre son client, « était bien l'article critiquant les organes et les fonctionnaires de l'État. »

« Qui a peur de Liu Hu ? » s'interroge l'avocat pékinois et journaliste citoyen Li Yucheng, avant de donner sa réponse, « pas uniquement Pu Fayou, mais tous ceux qui le protègent. » Pour Li, au fond, ce n'est pas Liu Hu qu'ils craignent, mais « le fait que quelqu'un ose encore s'exprimer. »

Pourquoi tant de Chinois soutiennent-ils Liu Hu ?

« Fausses accusations » et « activités commerciales illégales, » les deux chefs d'inculpation aujourd'hui repris par les autorités de Chengdu contre les deux journalistes, sont généralement rejetées dans les milieux judiciaires chinois, relèvent les observateurs familiers de ce sujet.

« L'élément le plus susceptible d'incriminer Liu Hu est la publication d'articles rémunérés, » estime Huang Yingsheng, dans un article publié sur WeChat (censuré rapidement). Or, pour cet ancien juge de la Cour suprême de Chine, l'article rétribué est un modèle courant chez les créateurs de contenu indépendants, « la publication de contenus rémunérés n'est pas simplement une activité commerciale, mais un nouveau modèle économique basé sur la diffusion des connaissances […] et la propagation de l'information, » qui ne doit pas être classé comme « activité commerciale. »

Sur WeChat, Lao Dongyan s'indigne également de ces accusations. « Si un reportage pouvait constituer un crime, tous ceux qui gagnent leur vie en écrivant trembleraient probablement de peur, » ajoute cette juriste et professeure renommée de la Faculté de droit de l'Université Tsinghua de Pékin.

Dans la société civile, nombreux sont les Chinois qui, bien que n'ayant pas de lien avec Liu Hu, ressentent la responsabilité de prendre position en dépit des risques. La réaction de Xiang Dongliang sur WeChat, résume l'état d'esprit de cette partie de la Chine.

Si cet ex-journaliste, blogueur connu, spécialisé dans la vulgarisation scientifique, avoue sa crainte des retombées d'un tel soutien à Liu Hu bien qu'il ne l'ait jamais rencontré physiquement, c'est finalement le sens des responsabilités qui l'emporte. « Je ne peux pas [ne rien dire], car mon cœur souffre trop, » souligne-t-il.

M. Xiang pointe du doigt l'arrestation des deux journalistes tout en s'interrogeant : comment un article peut-il constituer un « crime de fausse accusation » et pourquoi la police a-t-elle arrêté les auteurs avant la conclusion de la Commission pour l'inspection et la supervision disciplinaires ? La police de Chengdu a-t-elle le droit d'arrêter Liu Hu, citoyen de Chongqing ? Tant de questions qui demeurent sans réponse.

Par Zhang Zhulin

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10.02.2026 à 12:17

Gilbert Achcar : Nous sommes dans la même impasse historique que lors des printemps arabes

Gilbert Achcar, Soulayma Mardam Bey

Professeur émérite à l'École des études orientales et africaines (SOAS) de l'Université de Londres, Gilbert Achcar analyse pour « L'Orient-Le Jour » la situation de blocage politique et socio-économique qui domine dans la région.

Avec l'aimable permission de l'auteur Tiré de l'Orient le jour

L'OLJ / Propos recueillis par Soulayma MARDAM BEY, le 6 février 2026 à 17h00

Photo Une semaine après le départ de Hosni Moubarak, des milliers de manifestants sont revenus, vendredi 18 février 2011, place Tahrir au Caire, dans la capitale égyptienne, pour fêter la chute de son régime. Photo Patrick Baz/Archives AFP

C'était il y a quinze ans. Une onde de choc révolutionnaire prenait de court le monde arabe, propulsant sur le devant de la scène une jeunesse aspirant à davantage de justice sociale et de liberté. Mais dans une région où l'espace politique avait été trop longtemps confisqué, les premières victoires furent de courte durée. En Égypte, le coup d'État de 2013 porte le maréchal Abdel Fattah el-Sissi au pouvoir, mettant un terme aux illusions démocratiques déjà malmenées par la parenthèse islamiste. En Tunisie, le verrouillage progressif des institutions par le président Kaïs Saïed à partir de 2021 scelle la fin de la transition. Plusieurs pays ont sombré dans la guerre civile, comme en témoignent les cas de la Libye, du Yémen et de la Syrie. Et si, à partir de 2018-2019, une deuxième vague de contestation touche le Soudan, l'Irak, l'Algérie et le Liban, la résilience des pouvoirs a de nouveau eu raison des aspirations au changement.

Auteur de Le Peuple veut (2013), Symptômes morbides (2017) et, plus récemment, Gaza, génocide annoncé – Un tournant dans l'histoire mondiale (2025), Gilbert Achcar, professeur émérite à l'École des études orientales et africaines (SOAS) de l'Université de Londres, décrypte pour L'Orient-Le Jour les raisons de l'échec d'une séquence révolutionnaire qui n'a pas encore dit son dernier mot.

Quinze ans après les printemps arabes, l'euphorie semble avoir laissé place à un défaitisme généralisé. Pourquoi ?

On peut tout à fait comprendre ces déceptions. Aujourd'hui, la situation régionale est catastrophique. Il ne s'agit pas uniquement de Gaza, où un génocide abominable a eu lieu, mais aussi de la Tunisie, qui, jusqu'en 2021, constituait le dernier pays où des conquêtes démocratiques avaient pu être préservées, ou encore du Soudan, où une jeunesse active continuait à lutter pour ses droits avant que le pays ne sombre dans une guerre entre des fractions de l'armée en 2023. Le paysage d'ensemble est désolant et le système témoigne d'une résistance au changement particulièrement coriace. Nous sommes dans la même impasse historique qu'il y a quinze ans, celle qui, justement, a conduit aux soulèvements populaires.

Comment expliquer cette résilience des régimes en place ?

Il existe, à mon sens, deux facteurs principaux. Sur le plan interne, ces régimes ne s'imposent aucune limite en termes de répression. Nous sommes dans une région du monde qui vivait déjà au rythme des horreurs de la guerre civile syrienne, avant le génocide à Gaza. D'une certaine manière, celui-ci a davantage représenté une poursuite de la violence en cours qu'une nouveauté pour les populations de la région. Nous sommes confrontés à des classes dirigeantes qui se sont approprié leurs pays. À cela se conjuguent des intérêts stratégiques et économiques qui nourrissent la disposition des puissances régionales et mondiales à intervenir pour renforcer ou défendre les pouvoirs en place.

Vous avez beaucoup analysé les facteurs socio-économiques de ces vagues révolutionnaires. Dans quelle mesure ceux-ci restent présents aujourd'hui pour la génération Z (née entre 1997 et 2010) ?

La génération Z est confrontée à une situation pire encore que ses aînés. Nous avons assisté à deux vagues de soulèvements en 2010/2011, puis en 2018/2019. Elles étaient le produit d'un blocage économique à l'échelle régionale, d'une faiblesse des taux de développement, avec peu de créations d'emplois. Depuis plusieurs décennies, le monde arabe détient le record mondial du chômage des jeunes. Cette question est symptomatique d'une crise profonde qui n'a cessé de s'aggraver. Tant qu'il n'y a pas de solution, nous allons assister à des vagues successives de contestation sociale. Récemment, il y a eu un grand mouvement de la génération Z au Maroc – le mouvement GenZ 212 –, qui est étroitement lié au fait que ce pays connaît un chômage des jeunes très important, y compris parmi les diplômés. C'est une caractéristique régionale qui explique d'ailleurs que ces soulèvements ont fait, et continuent de faire, un grand usage des technologies de la communication. Beaucoup de contestataires sont ainsi issus d'une jeunesse éduquée disposant d'un accès à ces outils. Depuis quinze ans, cet usage massif des moyens de communication modernes a permis de contourner la très grande difficulté de s'organiser physiquement comme opposition politique dans des pays ultrarépressifs.

Vous avez mentionné les deux pays qui ont pu susciter momentanément l'espoir : la Tunisie, qui semblait avoir la transition la plus aboutie ; et le Soudan, où les révolutionnaires semblaient avoir pris en compte les erreurs des soulèvements précédents, notamment en Égypte. Est-ce à dire que dans la région, même lorsque les mouvements populaires font preuve de prudence politique et de capacité organisationnelle, ils sont voués à l'échec ?

Je ne crois pas que l'on puisse formuler cela ainsi. Certes, la vague de 2019 a tenu compte des leçons de 2011. Pour parler du Soudan, il n'y a pas eu d'espoir placé dans l'armée comme cela a été le cas en Égypte après la chute de Hosni Moubarak, puis le coup d'État contre Mohammad Morsi en 2013 et l'avènement au pouvoir du maréchal Abdel Fattah el-Sissi. Il en va de même pour le troisième régime militaire du monde arabe, l'Algérie, où le Hirak ne s'est bercé d'aucune illusion après la destitution de Abdelaziz Bouteflika. Si l'on s'arrête au cas du Soudan, les révolutionnaires soudanais se sont dotés d'une forme d'organisation démocratique, mais se sont heurtés à un problème en dehors de leur ressort : un conflit entre l'armée régulière et les Forces de soutien rapide. Contre cela, la seule possibilité aurait été la constitution d'un mouvement politique avec la capacité d'étendre son influence au sein de la base sociale de l'armée. Or cela n'a malheureusement pas eu lieu et le pays s'est trouvé pris entre le marteau et l'enclume. Si vous regardez les révolutions dans l'histoire, elles passent toujours par une désintégration ou une insubordination des forces armées. L'une des raisons qui font que les régimes arabes sont particulièrement coriaces vient du fait que ces pouvoirs – tribaux, confessionnels ou autres – tiennent compte de cette expérience historique et ont ainsi tissé des liens organiques avec des forces d'élite, rendant plus difficile qu'ailleurs le renversement de l'ordre établi.

Le sociologue iranien Asef Bayat avait évoqué dans son ouvrage Revolution without Revolutionaries (2017) le caractère réformiste, selon lui, des soulèvements arabes, qui les distinguerait par exemple de la radicalité de la révolution iranienne en 1979. Qu'en pensez-vous ?

À partir du moment où le mot d'ordre principal des soulèvements depuis la première vague était « Le peuple veut renverser le régime », nous nous trouvions face à des aspirations révolutionnaires, et non « réformistes ». Et elles ont, dans un premier temps, réussi dans quelques pays. Ce fut le cas en Tunisie, en Égypte, au Yémen ou encore au Soudan. Seulement, ces révolutions en sont restées au changement politique. Il n'y a pas eu de bouleversement du système socio-économique en place. En conséquence, ces amorces de transformation n'ont pas duré. On ne saurait d'ailleurs parler de mouvements réformistes, puisque ces États ne sont tout simplement pas réformables. Comment observez-vous le cas syrien aujourd'hui ?

Je vous avais cité deux particularités du système régional, qui étaient la férocité des régimes d'une part et les interventions extérieures en appui au système de l'autre. On peut toutefois ajouter l'existence d'un courant régional réactionnaire qui s'est glissé dans l'opposition aux régimes en place, surtout durant la première vague de 2011. C'est ce que j'avais résumé dans la formule : « une révolution, deux contre-révolutions ». Dans la région, nous n'avons pas le binôme traditionnel « révolution/contre-révolution » que l'on retrouve dans la plupart des expériences révolutionnaires historiques. Nous avons plutôt une révolution face à deux courants réactionnaires rivaux – les régimes en place et l'intégrisme islamique. Ce dernier est réactionnaire par définition, comme tous les intégrismes religieux. En Syrie, le soulèvement démocratique a été défait dès 2013, battu par la combinaison de la brutalité de la répression, d'une convergence de fait entre le régime Assad et les monarchies du Golfe pour favoriser les jihadistes au détriment des forces démocratiques, et, bien sûr, de l'intervention de l'Iran et de ses auxiliaires régionaux. Finalement, le régime contre-révolutionnaire des Assad a été renversé par une opposition elle-même contre-révolutionnaire, d'origine intégriste et violemment confessionnelle.

Pour vous, qui vous inscrivez dans une tradition politique de gauche anti-impérialiste, la Syrie ne se trouve donc pas aujourd'hui dans une situation post-révolutionnaire mais contre-révolutionnaire…

Oui. Le nouveau régime bénéficie du soutien des monarchies pétrolières arabes, des États-Unis et même de la Russie. Bref, de l'ensemble de l'ordre mondial contre-révolutionnaire. Mais il n'est pas en capacité d'unifier ou de réunifier le peuple syrien. Pour cela, il aurait fallu un mouvement démocratique appelant à une coalition de toutes les forces en présence, afin d'enclencher un processus constitutionnel intégrant tout le monde et visant, entre autres, à instaurer un certain degré de décentralisation, pour tenir compte des dynamiques qui ont été produites par toutes ces années d'effritement et de guerre. Au lieu de cela, nous sommes en présence d'un nouveau projet autoritaire qui, s'il ne montre pas encore complètement ses crocs – malgré des massacres terribles commis contre les communautés alaouite et druze –, fait ce qu'il peut pour se consolider, appuyé par la Turquie et dans les limites que lui impose Israël au Sud.

Avec les printemps arabes, la cause palestinienne semblait avoir perdu de sa centralité dans la région. Certes, la guerre menée par Israël contre la bande de Gaza – que vous qualifiez de premier génocide perpétré par un État industriel avancé depuis 1945 et de première guerre conjointe israélo-américaine – l'a brutalement replacée au cœur des enjeux régionaux. Mais beaucoup, notamment au Liban et en Syrie, éprouvés par une décennie de crises et de destructions, paraissent vouloir s'en détacher pour se recentrer sur des priorités nationales. Dans quelle mesure est-il, selon vous, possible de penser séparément les destins du Liban, de la Syrie et de la Palestine ?

Ne serait-ce que du fait de l'interdépendance étroite des pays de la région, cette séparation s'avère encore plus illusoire qu'ailleurs. « America first » peut avoir un sens pour la plus grande puissance mondiale. Mais « Lebanon first » ou « Syria first » relève d'une forme de démagogie visant à titiller l'exaspération face à l'instabilité régionale. Cela ne mène nulle part. La démocratie, la liberté, l'égalité sont des valeurs universelles qui ont du mal à survivre étouffées dans un seul pays, plus encore lorsque l'on parle d'un petit pays. Il faut soutenir toutes les luttes qui vont dans le sens de ces valeurs si l'on veut qu'elles puissent triompher chez nous. Comment imaginer que le Liban, cerné par Israël d'un côté, la Syrie d'Assad hier et celle de Chareh aujourd'hui, puisse être hermétique à leur influence ? Existe-t-il, malgré tout, des raisons d'espérer ?

Nous traversons une période très sombre, il n'y a aucun doute là-dessus. Rien n'incite à l'optimisme, mais il faut distinguer entre l'optimisme et l'espoir. Prenons le cas de l'Iran aujourd'hui : le pays connaît un processus révolutionnaire avec plusieurs vagues successives depuis 2017, dont le dernier soulèvement est la culmination. Les raisons sont en partie semblables à celles qu'il y a dans le monde arabe, à savoir le blocage économique et social. Mais dans le même temps, il y a une situation politique très particulière : un régime théocratique qui n'a pas d'équivalent dans la région et une confrontation de longue date avec les États-Unis qui se décline sous forme de sanctions qui ont un rôle économique majeur. L'ampleur inouïe de la répression actuelle a de quoi pousser au pessimisme, mais d'un autre côté, la façon dont les gens ne cessent de se soulever a de quoi susciter l'espoir. N'oublions pas que le processus révolutionnaire arabe a débuté il y a quinze ans seulement. Ce n'est pas grand-chose à l'échelle de l'histoire. Combien d'années a-t-il fallu à l'Europe pour passer de l'absolutisme à la démocratie ? Cela s'est construit sur un siècle, une période qui a vu révolutions, contre-révolutions et guerres civiles.

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10.02.2026 à 12:17

À Jakarta, 19 ans de « manifestations de jeudi » : justice différée, injustice réalisée

Nadhifa Azkiya Hurin

Depuis 19 ans, chaque jeudi, des victimes de violations des droits humains et leurs familles se rassemblent silencieusement devant le palais présidentiel à Jakarta. Ces manifestations, connues sous le nom de Kamisan, constituent l'une des plus longues actions de résistance civile en Indonésie. Alors que le président Prabowo Subianto [1] a proclamé l'ancien dictateur Suharto « héros national » en novembre 2025, l'exigence de justice pour les crimes du passé demeure plus actuelle que jamais. [2] [MJ]

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

« Longue vie aux victimes, ne restez pas silencieux, battez-vous ! ». Une phrase qui est présentée à chaque action Kamisan [3] (jeudi) dans différentes villes d'Indonésie.

Cette phrase n'est pas seulement un cri de ralliement, mais plutôt un puissant appel à la résistance afin que les souvenirs ne s'estompent pas et que les promesses de justice soient tenues.

Cette semaine, les actions Kamisan célèbrent leur 19e anniversaire. Les victimes, leurs familles et même celles et ceux qui les soutiennent restent fidèles à cette action. Pour Maria Catarina Sumarsih et d'autres militant.e.s des droits humains, près de deux décennies, c'est loin d'être une courte période quand on se bat pour les principes de justice et de droits humains dans ce pays. Ce long parcours est toutefois la preuve que l'État n'a pas encore pleinement assumé ses responsabilités pour les diverses violations flagrantes des droits humains commises dans le passé. [4]

Pour la génération actuelle, le terme « action Kamisan » peut sembler inconnu. Beaucoup ignorent son contexte, ses revendications ou sa signification. Malgré cela, la cohérence de l'action Kamisan n'a jamais vraiment faibli. Elle continue d'être présente, semaine après semaine, jeudi après jeudi, comme une forme de résistance silencieuse mais inébranlable.

Les actions « Kamisan » sont des manifestations organisées tous les jeudis devant le palais présidentiel par les victimes de violations des droits humains en Indonésie. Elles ont débuté le 18 janvier 2007. Dès le départ, leur principale revendication était claire : obtenir que l'État rende des comptes au sujet de violations flagrantes des droits humains, telles que la tragédie de Trisakti en 1998 [5], les tragédies de Semanggi I et II en 1998-1999 [6], la tragédie du 13-15 mai 1998 [7], l'affaire Tanjung Priok en 1984 [8], l'incident de Talangsari en 1989 [9] et divers autres cas qui n'ont toujours pas été jugés.

Les actions Kamisan ont été menées par trois membres des familles des victimes de violations des droits humains commises pendant l'ère du Nouvel Ordre (Orde Baru) de l'ancien président Suharto [10] : Sumarsih, la mère de Bernardinus Realino Norma Irmawan, Suciwati, l'épouse de feu Munir Said Thalib [11], et Bedjo Untung, un membre de la famille d'une victime de violations des droits humains contre les personnes accusées d'être liées au Parti communiste indonésien (Partai Komunis Indonesia, PKI) en 1965-1966 [12]. Dès le début, les actions Kamisan ont été conçues comme des manifestations silencieuses. Les participants étaient vêtus de noir et portaient des parapluies noirs en signe de deuil, de résistance et de détermination.

Au 15 janvier 2026, plus de 800 actions Kamisan avaient été organisées. Ces actions ne se déroulent plus uniquement à Jakarta, mais se sont étendues et ont trouvé un écho dans diverses autres villes telles que Surabaya, Malang, Bandung, Semarang, Yogyakarta et Medan. Cette propagation montre que les tensions et les revendications de justice pour les violations des droits humains ne se limitent pas à une seule ville, mais constituent plutôt un enjeu national qui touche toutes les générations et transcende les frontières territoriales.

Les actions Kamisan et la figure d'Ibu Sumarsih [13] ont également été immortalisées dans des œuvres populaires. Citons par exemple la chanson « Kamis » de Hindia, de son vrai nom Baskara Putra, qui figure sur la compilation des Doves, « 25 on Blank Canvas ». Dans ce morceau, Ibu Sumarsih explique que la couleur noire qu'elle porte toujours lors des actions « Kamis » n'est pas seulement un symbole de deuil pour les familles des victimes, mais aussi un symbole de détermination. La puissante phrase de conclusion, « Il ne doit pas y avoir que des victimes, mais aussi des coupables », réaffirme la revendication de justice portée depuis longtemps.

Lors de la 893e action Kamisan devant le palais présidentiel hier, le chanteur Baskara Putra était également présent. Sa présence est plus qu'un simple soutien moral. C'est une prise de position, une proclamation que les questions relatives aux droits humains ne doivent pas être prises à la légère ou éloignées de la vie de la jeune génération. Dans une culture populaire souvent perçue comme apolitique, la présence de personnalités publiques dans des espaces de lutte comme celui-ci ouvre la voie à des possibilités de discussions plus larges.

La présence de jeunes lors des actions Kamisan indique que cette lutte retrouve peu à peu son écho. Les actions Kamisan ne sont plus seulement considérées comme un espace de deuil pour les victimes, mais aussi comme un espace d'apprentissage, un espace de mémoire et un espace d'encouragement à ne pas oublier. [14] Au milieu du flux rapide d'informations et de la tendance à l'apathie souvent associée à la génération actuelle, les actions Kamisan rappellent que la justice ne vient jamais automatiquement, mais qu'elle doit être continuellement revendiquée.

Depuis 19 ans, les actions Kamisan prouvent que le silence ne signifie pas la capitulation. Il représente au contraire une forme de résistance constante, calme et digne. Les parapluies noirs, les vêtements noirs et la présence constante chaque jeudi symbolisent un engagement inébranlable à ne pas laisser le temps refermer les blessures historiques, et encore moins à les effacer sans que les responsables n'aient à rendre des comptes.

En fin de compte, les actions Kamisan n'appartiennent plus uniquement aux victimes et à leurs familles. Elles appartiennent désormais à l'opinion publique, à la génération actuelle et à l'avenir. Tant que l'État ne s'acquittera pas pleinement de sa responsabilité en matière de violations flagrantes des droits humains, les actions Kamisan continueront d'exister, comme une voix qui nous rappelle que justice différée est injustice faite. [15]

Nadhifa Azkiya Hurin

https://www.kompasiana.com/nadhifaazkiyasmpn37surabaya1497/696a0e1fc925c402d91a0552/menyapa-peringatan-19-tahun-aksi-kamisan

Traduit en anglais par James Balowski.

https://www.indoleft.org/news/2026-01-16/19-years-of-kamsian-actions-reminds-us-that-justice-delayed-is-injustice-itself.html

Traduit en français pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepL Pro.

Notes

[1] Prabowo Subianto, ancien général et gendre du dictateur Suharto, a été élu président de l'Indonésie en février 2024. Son gouvernement a été marqué par une remilitarisation croissante et une vague de manifestations populaires massives en août 2025. Sur la révolte populaire de 2025 en Indonésie, voir « Révolte populaire en Indonésie, contre la corruption et la militarisation », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76365

[2] Sur la proclamation de Suharto comme « héros national » et les réactions des mouvements de femmes et de la société civile indonésienne, voir « Déclaration (Indonésie) : Honorer Suharto comme un héros national, c'est, sous le régime Prabowo-Gibran, un dangereux retour en arrière pour la démocratie indonésienne », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77029

[3] Les actions Kamisan tirent leur nom du mot indonésien kamis, qui signifie « jeudi ».

[4] Pour un panorama historique des violations des droits humains en Indonésie depuis 1965 et de l'impunité persistante, voir « Indonésie 1965-2025 : quand passé et présent s'entrechoquent », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77337

[5] Le 12 mai 1998, quatre étudiants de l'université Trisakti de Jakarta ont été abattus par les forces de sécurité lors de manifestations contre le régime de Suharto. Ces fusillades ont déclenché les émeutes massives qui ont conduit à la chute du dictateur.

[6] Les « tragédies de Semanggi » désignent deux épisodes de répression militaire contre des manifestations étudiantes à Jakarta : Semanggi I (13 novembre 1998), au cours de laquelle des soldats ont ouvert le feu, tuant au moins 17 personnes, et Semanggi II (24 septembre 1999), qui a fait au moins un mort et de nombreux blessés.

[7] Du 13 au 15 mai 1998, des émeutes massives ont frappé Jakarta et d'autres villes indonésiennes, faisant plus de 1 000 morts. Des viols collectifs systématiques, ciblant principalement des femmes d'origine chinoise, ont également été perpétrés.

[8] Le 12 septembre 1984, l'armée indonésienne a ouvert le feu sur des manifestants dans le quartier portuaire de Tanjung Priok à Jakarta, tuant des dizaines de personnes. Les manifestants protestaient contre des restrictions imposées aux activités religieuses musulmanes par le régime de Suharto.

[9] Le 7 février 1989, l'armée indonésienne a mené une opération meurtrière contre une communauté musulmane dans le village de Talangsari, dans la province de Lampung (sud de Sumatra), tuant des dizaines de personnes accusées de rébellion contre l'idéologie officielle du Pancasila.

[10] Le Nouvel Ordre (Orde Baru) désigne le régime autoritaire du général Suharto, qui a gouverné l'Indonésie de 1966 à 1998. Arrivé au pouvoir à la suite des massacres anticommunistes de 1965-1966, qui ont fait entre 500 000 et un million de morts, Suharto a instauré un système de répression systématique, de censure et de contrôle militaire de la société.

[11] Munir Said Thalib (1965-2004) était l'un des plus éminents défenseurs des droits humains en Indonésie. Cofondateur de la Commission pour les personnes disparues et les victimes de violence (KontraS), il a été empoisonné à l'arsenic lors d'un vol de la compagnie Garuda Indonesia à destination d'Amsterdam le 7 septembre 2004. L'enquête sur son assassinat, dans laquelle l'Agence nationale de renseignement (BIN) est soupçonnée d'être impliquée, n'a jamais abouti à l'identification des commanditaires. ESSF a consacré une rubrique à cette affaire : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?rubrique248

[12] Les massacres de 1965-1966 constituent l'un des pires bains de sang de l'histoire moderne. À la suite du coup d'État du général Suharto, entre 500 000 et plus d'un million de personnes accusées d'être membres ou sympathisantes du PKI ont été systématiquement assassinées, avec le soutien des États-Unis et de la Grande-Bretagne. Des centaines de milliers d'autres ont été emprisonnées sans jugement. Ces massacres n'ont jamais fait l'objet de poursuites judiciaires.

[13] En indonésien, Ibu est un titre de respect signifiant « Madame » ou « Mère ».

[14] Sur la dimension générationnelle des mouvements de protestation récents en Indonésie et leur lien avec l'héritage des luttes passées, voir Edward Aspinall, « Manifestations de masse et les deux mondes de la politique indonésienne », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article76075

[15] Pour un panorama complet de la situation politique et sociale actuelle en Indonésie, incluant la répression des mouvements sociaux et la question des droits humains, voir Pierre Rousset, « L'Indonésie frappée par une catastrophe climatique et l'autoritarisme du pouvoir », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article77277

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