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18.01.2026 à 23:30

Massacres à Soueïda : « personne n'imaginait l'ampleur de ce qui allait suivre »

Hana

Au sud de la Syrie, les Druzes de Soueïda défendent farouchement leur indépendance. S'ils ont salué la chute de Bachar al-Assad, ils sont aussi restés méfiants vis-à-vis du nouveau pouvoir conduit par Ahmed al-Charaa. À raison : en juillet dernier, celui-ci a attaqué la région pour tenter de la soumettre. Entretien avec des militant·es présent·es sur place lors de l'attaque. Les Druzes font partie des minorités dont l'avenir en Syrie est dangereusement incertain. En juillet 2025, des (…)

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Texte intégral (2861 mots)

Au sud de la Syrie, les Druzes de Soueïda défendent farouchement leur indépendance. S'ils ont salué la chute de Bachar al-Assad, ils sont aussi restés méfiants vis-à-vis du nouveau pouvoir conduit par Ahmed al-Charaa. À raison : en juillet dernier, celui-ci a attaqué la région pour tenter de la soumettre. Entretien avec des militant·es présent·es sur place lors de l'attaque.

Les Druzes font partie des minorités dont l'avenir en Syrie est dangereusement incertain. En juillet 2025, des affrontements avec des tribus bédouines ont éclaté à Soueïda, au sud du pays. S'en sont suivies des exactions commises par la nouvelle armée syrienne, constituée de groupes salafistes, dont Hayat Tahrir al-Sham (HTS), l'organisation de Ahmed al-Charaa au pouvoir depuis la chute de Bachar ­al-Assad, le 8 décembre 2024. Deux militant·es internationalistes, Khuzama et Cédric1, reviennent pour CQFD sur ce drame toujours en cours.

Que s'est-il passé à Soueïda ?

« À partir de mai 2025, le pouvoir avait mis en place un checkpoint sur la route principale de Damas, seul accès viable vers Soueïda. Son contrôle a été confié à des Bédouins sunnites locaux dont certains étaient affiliés à Daech et d'autres à des groupes criminels. De mai à juillet, ces milices bédouines ont harcelé et rançonné les personnes passant par ce checkpoint.

« Al-Charaa espère venir à bout de la résistance druze par l'usure, la famine et l'épuisement progressif de la population »

En juillet, ce climat délétère a conduit à un premier incident : l'enlèvement d'un commerçant druze par des Bédouins. Des proches de celui-ci ont enlevé plusieurs Bédouins de Soueïda (et de Hasakeh). En représailles, les familles de ces derniers ont bloqué la route de la montagne et kidnappé des civils druzes près du quartier bédouin de al-Maqous, à l'est de Soueïda. Des affrontements y ont ensuite éclaté et se sont étendus à plusieurs villages. Le quartier s'est finalement retrouvé totalement encerclé par des groupes armés druzes, plus ou moins affiliés au leader contesté Hikmat Salman al-Hijri2.

Le 13 juillet, les Bédouins ont appelé à l'aide et les forces gouvernementales se sont saisies de ce prétexte pour envahir la région, poursuivant les combats jusqu'au 17 juillet. Elles ont ensuite amorcé un retrait, laissant agir les factions bédouines qui ont continué à massacrer la population jusqu'au 21. La résistance des factions druzes et l'intervention de l'aviation israélienne – Israël se posant en protecteur des Druzes pour des raisons stratégiques liées à sa volonté de contrôle sur le sud de la Syrie – ont mis en échec l'offensive des forces gouvernementales. Le régime de Damas a donc été contraint d'adopter un plan B : réoccuper une trentaine de villages autour de Soueïda, qui avaient précédemment été entièrement détruits, et imposer un siège à toute la province. Cette occupation militaire se maintient jusqu'à ce jour. L'objectif est d'étrangler la province et de maintenir la pression sur les factions druzes. Al-Charaa espère venir à bout de la résistance druze par l'usure, la famine et l'épuisement progressif de la population, dans l'espoir que al-Hijri et les factions armées perdent progressivement son soutien. »

Quelle était la stratégie du nouveau pouvoir dans cette opération de juillet ?

« Contrairement au narratif officiel du gouvernement qui présente les événements comme une altercation intercommunautaire spontanée, l'opération procède d'une stratégie délibérée pour soumettre Soueïda, jugée trop autonome. La planification de l'offensive a commencé bien avant les affrontements de juillet.

« Les massacres ont servi d'outil de pression pour forcer Soueïda à se soumettre et à intégrer l'État central »

Dès avril 2025, une première attaque a visé les villes situées en périphérie de Soueïda dans lesquelles étaient implantées des branches des factions druzes. L'objectif était clair : désarmer ces groupes avant l'assaut principal. Le gouvernement a réussi à imposer ce désarmement parce que le rapport de force était défavorable aux Druzes dans ces zones isolées. C'était la première étape d'un plan méthodique.

Pour mener l'opération, le gouvernement de al-Charaa s'est appuyé sur deux figures druzes vraisemblablement identifiées dès 2023-2024 comme futurs “leaders alternatifs”. Le premier, Laith al-Balous, fils du héros local Wahid al-Balous (fondateur des Hommes de la Dignité3, assassiné en 2015), a exploité le nom et la mémoire de son père pour couvrir ses propres activités criminelles, menées en collaboration avec des trafiquants de drogues Bédouins. Il a, dans un premier temps, ouvert un bureau de recrutement à al-Mazraa, une ville proche de Soueïda, et enrôlé 700 Bédouins dans les nouvelles forces de sécurité pro-HTS. Lors de l'offensive de juillet, il a guidé les troupes par des chemins agricoles pour contourner les barrages tenus par les combattants de la faction de son propre père. Le second, Suleiman Abdul Baqi, à la tête d'une vingtaine d'hommes, est un criminel – impliqué dans des affaires d'enlèvement, il a notamment été condamné avant 2011 pour l'assassinat d'un jeune chrétien qui avait fait des avances à une fille druze. Pendant l'attaque, il a activé des cellules dormantes dans la ville, notamment dans le quartier de l'hôpital, ce qui a permis aux forces gouvernementales d'y entrer et d'identifier des leaders de l'opposition druze. Ces deux hommes ont multiplié les allers-retours à Damas tout au long des mois de février et mars 2025 pour coordonner l'offensive. Ils étaient présentés comme le duo idéal : al-Balous pour le charisme politique, Abdul Baqi pour la sécurité.

« Lors de la libération de la ville de Soueïda et des villages environnants par des factions druzes, plus de 1 990 corps ont été découverts, dont près de 1 500 étaient druzes »

Loin d'être un acteur malgré lui, le gouvernement de al-Charaa a organisé et planifié les massacres. Affaibli militairement après les centaines de frappes israéliennes réalisées dans les jours et semaines qui ont suivi la chute d'Assad, Damas n'avait pas les moyens d'imposer seul son autorité aux Druzes, aux Kurdes ou aux Alaouites. Le pouvoir a donc utilisé les tribus bédouines comme force auxiliaire de première ligne, puis envoyé ses propres troupes pour achever le travail. Les massacres ont servi d'outil de pression pour forcer Soueïda à se soumettre et à intégrer l'État central.

Hikmat al-Hijri est brandi par le nouveau régime et ses partisans comme le grand “démon pro-israélien” pour alimenter la rhétorique anti-druze. En réalité, la majorité des habitants de Soueïda ne le suit pas par conviction, mais parce que la région a été ravagée et que beaucoup n'ont plus d'autre choix après les massacres. »

La région était-elle préparée à une telle attaque ?

« Pour comprendre Soueïda aujourd'hui, il faut revenir à juillet 2018. À l'époque, Daech avait attaqué la province, faisant 250 morts. Les Druzes ont alors mobilisé plusieurs milliers de combattants, y compris depuis le Liban, et ont réussi à repousser Daech. La population a accusé Assad d'avoir laissé faire, voire orchestré l'assaut pour affaiblir leur autonomie. Ce traumatisme reste omniprésent.

En juillet 2025, quand les massacres ont éclaté, les habitants se sont immédiatement dit : “ce sont les islamistes, les jihadistes, les mêmes qui nous ont attaqués en 2018”. L'attaque d'avril 2025 avait bien été perçue comme une étape préparatoire : désarmer ces zones pour qu'elles ne puissent pas secourir Soueïda pendant l'assaut principal. Tout le monde y avait vu une répétition générale, mais personne n'imaginait l'ampleur de ce qui allait suivre. »

Comment avez-vous vécu les événements ?

« Nous étions à Soueïda quand tout a commencé. Au début, on a entendu des tirs et on a cru à des règlements de comptes entre familles bédouines d'al-Maqous, chose habituelle dans ce quartier. Mais très vite, on a senti une intensité inhabituelle : mortiers, armes lourdes. Le lendemain, on a quitté la ville pour rejoindre le village familial de Khuzama, au sud, qui a été épargné par miracle. Les combats sont passés à une dizaine de kilomètres, laissant derrière eux une traînée de destruction. On entendait les bombardements en continu. Les batteries de téléphones se sont éteintes une à une. Heureusement, des proches avaient des panneaux solaires et accès au réseau satellitaire Starlink. C'est ce qui nous a permis de rester connectés quand le régime a coupé toutes les communications à partir du 14 juillet : 4G intermittente, ADSL totalement hors service, une pratique courante en Syrie pour isoler une région entière. Grâce à Starlink, nous avions des nouvelles de la famille restée en ville, retranchée dans les sous-sols avec des voisins tandis que les forces gouvernementales et les milices bédouines passaient devant leurs immeubles. La peur dominante était de savoir si l'armée allait pénétrer au cœur de la ville, alors que circulaient déjà des récits d'exécution et de tirs de snipers...

« Dès 2011, la majorité des Druzes de Soueïda, comme la plupart des Syriens, détestait le régime d'Assad et rêvait de liberté »

Le 20 juillet, nous avons suivi en direct la reprise de la ville par les factions druzes, mais la vie normale n'a pas repris pour autant. Pour rentrer, nous avons traversé un no man's land. Plus personne n'osait sortir. On parle de 190 000 personnes déplacées au sud de la province. Une fois à Soueïda, accompagnés de combattants, nous sommes allés documenter les massacres : hôpital, quartiers touchés, y compris celui où nous étions la veille de l'attaque. Il y avait encore des corps dans les rues, des immeubles et maisons brûlées de fond en comble, des traces d'incendies sur chaque façade. Nous avons vu un vieillard carbonisé sur sa chaise, une famille entière brûlée vive à l'intérieur de sa maison. Nous avons vu assez d'horreurs pour témoigner sans ambiguïté de l'ampleur du désastre et de la réalité des massacres commis. Lors de la libération de la ville de Soueïda et des villages environnants par des factions druzes, plus de 1 990 corps ont été découverts, dont près de 1 500 étaient druzes. Parmi eux, 930 étaient des civils, 550 étaient des combattants druzes, tous tués par les forces gouvernementales et les Bédouins. »

Six mois après le massacre à Soueïda de nouvelles attaques se font entendre. Où en est le cessez-le-feu ?

« Au mois d'août dernier, il y a eu des attaques près du village de Walgha et de la colline de Tel-Hadid. Il y a régulièrement des échauffourées dans cette zone car elle est proche des lignes tenues par les Druzes. Mais ça reste des altercations, maîtrisées par les factions druzes. S'ils relançaient une offensive, on ne sait pas ce que ça donnerait. »

Quel est le sentiment général parmi les Druzes face à cette situation ?

« Dès 2011, la majorité des Druzes de Soueïda, comme la plupart des Syriens, détestait le régime d'Assad et rêvait de liberté. Mais ils redoutaient tout autant les islamistes sunnites, qui s'étaient radicalisés dès 2012 au sein de l'Armée syrienne libre constituée en 2011 en opposition au régime d'Assad et surtout au sein de Jabhat al-Nosra (devenu HTS en 2017) et Daech. Les précédents sont nombreux : assassinats ciblés, tentative d'écrasement du bataillon druze à Deraa, attaque de Daech en 2018, exactions contre les Druzes et chrétiens d'Idlib par HTS. Cette menace a toujours pesé aussi lourd que la haine du régime.

« Aujourd'hui, l'opinion majoritaire est claire : HTS est vu comme la continuation des groupes islamistes qui ont toujours menacé les Druzes »

Leur choix historique a été la neutralité défensive entre 2011 et 2014, selon l'idée : “ce n'est pas notre guerre, nous défendons seulement notre montagne”. À partir de 2014, sous l'impulsion du cheikh Wahid al-Balous et des Hommes de la Dignité, la position a évolué avec le refus clair de la conscription et l'opposition frontale à Assad, mais toujours avec le rejet des islamistes. Cette ligne – “ni avec le régime ni avec les djihadistes, autodéfense et autodétermination” – reste majoritaire jusqu'à aujourd'hui.

À la chute d'Assad, en décembre 2024, la population a célébré la fin des 50 ans de dictature. Le drapeau syrien de l'indépendance a été brandi aux côtés du drapeau druze pour ne pas enfermer la lutte dans le communautarisme. Il s'agissait de donner une chance au nouveau pouvoir. En parallèle, l'idée était de maintenir le rapport de force afin de pousser à la décentralisation, au développement de la société civile et aux alliances avec les autres minorités. Mais cet espoir s'est rapidement effondré après les massacres sur la côte alaouite de mars 2025, la prise autoritaire du pouvoir par al-Charaa et le désarmement forcé des villes druzes entre Soueïda et Damas en avril 2025.

Aujourd'hui, l'opinion majoritaire est claire : HTS est vu comme la continuation des groupes islamistes qui ont toujours menacé les Druzes. L'intégration forcée et le désarmement signifieraient, comme à Homs, Hama ou Lattaquié, non seulement des arrestations arbitraires, des disparitions et des exécutions sommaires des anciens du régime, mais aussi des membres des minorités religieuses et de quiconque refuse de se soumettre.

C'est une question de survie. Sans garanties démocratiques solides et vérifiables, déposer les armes équivaut à accepter l'anéantissement. Avant les massacres, la communauté rejetait le fédéralisme ou l'indépendance, mais exigeait une autonomie réelle et le droit à l'autodéfense face à un pouvoir central perçu comme autoritaire et islamiste. »

Propos recueillis par Hana

1 Khuzama a grandi à Soueïda puis à Damas, elle est architecte de formation. Cédric, né en France, étudie l'histoire puis participe aux luttes contre les frontières, le racisme et la violence d'État.

2 Hikmal al-Hijri est le chef spirituel héréditaire de la communauté druze de Syrie. Controversé pour son soutien initial au régime d'Assad, puis pour avoir publiquement appelé Israël à intervenir pour protéger sa communauté, il milite pour une autodétermination de la communauté druze.

3 Faction armée druze fondée par Wahid al-Balous en 2013, d'abord pour protéger la région des islamistes, puis pour protéger les jeunes de la région refusant d'intégrer l'armée d'Assad. Le groupe s'est opposé plus frontalement au régime à partir de 2015, année où son leader a été assassiné en septembre de la même année. Son fils Laith al-Balous a été exclu du mouvement dans les mois suivants pour avoir trempé dans des affaires de vol et de recel. Le mouvement porte un positionnement en faveur d'une Syrie unifiée mais dotée d'un pouvoir décentralisé et laïc..

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18.01.2026 à 23:30

Wendy Delorme : « La révolution, comme l'eau, ne peut être contenue »

Thelma Susbielle

Face à la déferlante des discours fascistes dans les médias, la littérature peut sembler dérisoire. Pourtant, la bataille idéologique se joue aussi dans les imaginaires. Entretien avec l'autrice Wendy Delorme, qui revient sur la puissance politique des récits et sur la manière dont l'écriture peut encore ouvrir des brèches dans l'obscurité. Dans Le Parlement de l'eau, Wendy Delorme tisse trois fils narratifs interdépendants. Des entités aquatiques, alarmées par la situation sur Terre, (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) / ,
Texte intégral (1681 mots)

Face à la déferlante des discours fascistes dans les médias, la littérature peut sembler dérisoire. Pourtant, la bataille idéologique se joue aussi dans les imaginaires. Entretien avec l'autrice Wendy Delorme, qui revient sur la puissance politique des récits et sur la manière dont l'écriture peut encore ouvrir des brèches dans l'obscurité.

Dans Le Parlement de l'eau, Wendy Delorme tisse trois fils narratifs interdépendants. Des entités aquatiques, alarmées par la situation sur Terre, décident d'écrire une histoire d'anticipation pour rappeler aux humains l'importance du vivant et des écosystèmes. Le récit s'ancre en 2050 : une dizaine de personnes, d'âges, de genres et d'origines variées vivent en communauté dans un monde où l'eau est rationnée et les graines paysannes devenues illégales. Ces voix aquatiques naissent de l'imagination d'Esprit, une romancière lyonnaise, mère de trois enfants, diagnostiquée TDAH et bipolaire, qui écrit en 2024. Avec Wendy Delorme, on a bien évidement discuté de ce roman complexe, queer et révolutionnaire, mais aussi de la bataille culturelle face à l'extrême droite, du pouvoir de la littérature et de ses échos politiques.

Dans Le Parlement de l'eau, vous questionnez le pouvoir de la littérature face à l'extractivisme et le fascisme conjugués. Quelle est sa force selon vous ?

« La littérature et la langue permettent de travailler la perception du réel »

« Pour moi, la littérature est un lieu de consolation, mon refuge depuis l'enfance. Mais c'est aussi un espace de résistance. En période de montée fascisante, le langage se transforme et une terminologie s'impose. Dès lors, la littérature et la langue permettent de travailler la perception du réel. Avec la concentration de l'édition et des médias entre les mains de milliardaires d'extrême droite, ces refuges deviennent essentiels pour respirer et se rassembler. L'essai Résister1 de la journaliste Salomé Saqué, par exemple, est à la fois un espace refuge et un lieu de convergence pour celles et ceux que la montée de l'extrême droite affole. À la fin du roman, je cite mes sources pour rendre visible la littérature qui m'a soutenue. Les lecteur·ices peuvent ainsi prolonger la lecture. Et si certain·es vont découvrir Rivers Solomon, Alexis Pauline Gumbs ou Bernard Clavel, j'aurai la joie de savoir qu'iels liront des livres qui m'ont bouleversée. C'est une manière de dialoguer. »

Dans le roman, deux strates narratives entrent en collision : celle de la romancière en 2024, et celle de la dystopie de 2050. Pourquoi ce choix de la dystopie ?

« Le monde réel de 2024, avec la dissolution de l'Assemblée, et la France imaginaire de 2050 se rejoignent : ce qu'on fait aujourd'hui aura des conséquences demain. Face à la destruction du vivant, on peut adopter une vision technosolutionniste ou chercher à vivre autrement, de manière écologique. Deux lectures du réel qui engendrent deux réalités parallèles.

« Utopie et dystopie sont liées : dans toutes les dystopies, des personnages tentent de faire bouger les choses »

Pour imaginer 2050, je me suis appuyée sur des spécialistes : j'ai écrit ce qui risque d'advenir si rien ne change. Dans ce futur dystopique, j'ai créé une utopie : une communauté vit ensemble, cultive la terre en secret et collecte l'eau rationnée. Utopie et dystopie sont liées : dans toutes les dystopies, des personnages tentent de faire bouger les choses. La révolution, comme l'eau, ne peut être contenue : elle finit toujours par s'évaporer ou s'infiltrer. »

Vos romans sont souvent composés de plusieurs fils narratifs, et régulièrement vous mettez en récit votre processus d'écriture : quel intérêt y trouvez-vous ?

« Je suis passionnée de structures narratives. La polyphonie permet d'éclairer un même événement sous plusieurs angles. En bouleversant la structure du récit classique – composé d'un héros masculin, un adjuvant, un opposant et l'objet de la quête, qui est souvent une femme –, on change notre manière de percevoir le monde.

« En bouleversant la structure du récit classique, on change notre manière de percevoir le monde »

Le Parlement de l'eau est donc construit comme une tresse à trois strates narratives. Le roman est long et exigeant : des morceaux d'histoire commencent page 40 et se soldent page 472. Ce format défie nos habitudes de lecture et de consommation. Trois mois après avoir terminé la première version, j'ai été diagnostiquée d'un cancer du sein. L'écriture de ce livre préfigurait ce ralentissement. »

La bataille culturelle est-elle indissociable de la résistance face à la montée du fascisme ? Est-elle suffisamment investie par la gauche actuellement ?

« Selon l'autrice écolo Corinne Morel Darleux, trois piliers soutiennent le changement social : la résistance concrète (occuper des chantiers d'autoroute, saboter des pompes de mégabassines), l'invention de futurs désirables (habitats partagés, agriculture sans pesticide, cantines solidaires), et la bataille culturelle. Développer et partager des visions du monde fédère autour du désir commun de transformer un état des choses délétère. Ces trois aspects sont complémentaires.

La bataille culturelle n'est, à mon sens, pas oubliée à gauche, mais ceux qui s'en emparent n'ont pas les moyens de milliardaires comme Stérin ou Bolloré, à la tête d'immenses empires médiatiques et éditoriaux. Des espaces de résistance existent encore : par exemple, le livre Non-noyées, de l'autrice Alexis Pauline Gums, raconte comment nos modes de vie, l'extractivisme et l'exploitation des fonds marins abîment des fonctionnements millénaires des espèces aquatiques. Ce livre change notre perspective sur le monde. »

Justement, dans Le Parlement de l'eau, vous donnez une voix à l'eau sous toutes ses formes : c'est une volonté de faire parler celleux qu'on n'entend jamais ?

« Oui, et d'ailleurs des initiatives concrètes en ce sens existent déjà, comme l'Appel du Rhône2. Une dizaine de cours d'eau dans le monde ont même déjà un statut de personnalité juridique ! Des juristes comme Marine Calmet et Sébastien Mabile travaillent là-dessus en droit environnemental. Dans Alors nous irons chercher la beauté ailleurs, Corinne Morel Darleux dit : “Donnez-moi un personnage à aimer.

« Remettre en question la binarité, c'est déconstruire les structures de pouvoir comme le racisme ou l'exploitation du vivant »

Offrir une voix aux cours d'eau transforme la manière dont les lecteur·ices perçoivent le réel : au lieu d'un rapport purement utilitariste, iels développent un attachement affectif. En personnifiant un cours d'eau, on s'extrait du paradigme de l'exploitation. »

Face au durcissement de l'État et des modèles rigides qu'il impose, devons-nous nous inspirer de la fluidité de l'eau pour résister jusque dans nos corps ?

« La répression accrue a rendu les grosses manifs dangereuses. Mais la résistance peut aussi passer par des micro-actions, peu médiatisées, donc moins réprimées, dont les effets sont bien réels. Cette multiplicité des initiatives incarne la fluidité. Nos sociétés reposent sur des binômes conceptuels dont la pensée soutient l'exploitation des corps et du vivant. Le mouvement queer, par exemple, remet en cause ces tropes et ouvre la réflexion à d'autres rapports de domination. Remettre en question la binarité, c'est aussi déconstruire les structures de pouvoir comme le racisme ou l'exploitation du vivant. C'est ainsi qu'on déboulonne un système. »

Dans vos derniers romans, l'amour et le désir ont une place importante : pourquoi c'est important de raconter l'amour dans la lutte politique ?

« Parce que c'est une force de vie. Même dans la colère militante, il y a de l'amour : pour les causes qu'on défend, pour les proches qu'on veut protéger. L'amour nous transforme et transforme le monde. »

« Il faudrait que révolution vienne » déclame le personnage Rivière : quelle forme pourrait-elle prendre selon vous ?

« Dans le roman, c'est Naïa qui l'incarne : une femme trans ayant connu la violence, qui a transformé son corps et échappé au système binaire. Elle porte la révolution dans son être même, en incarnant la fuite, la traversée et la lutte. »

Thelma Susbielle

1 Payot, 2024.

2 Une pétition citoyenne demandant la reconnaissance d'une personnalité juridique au Rhône afin de défendre ses droits à exister, se régénérer, évoluer, en préservant son environnement et sa biodiversité.

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18.01.2026 à 23:30

Ces ingés qui veulent nous sauver

Laëtitia Giraud

Le 14 juillet dernier, l'association The Shift Project a clôturé sa campagne de financement participatif « Décarbonons la France ». Bilan : plus de quatre millions d'euros. L'épiphanie d'une écologie dépolitisée, uniquement cadrée par des enjeux techno-scientifiques. « En soutenant le Shift, vous envoyez un message fort. Rigueur scientifique et impartialité […] sont au service de l'intérêt général : pour guider la société, il est vital de défendre la rationalité. » Non, ceci n'est pas un (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) / ,
Texte intégral (1059 mots)

Le 14 juillet dernier, l'association The Shift Project a clôturé sa campagne de financement participatif « Décarbonons la France ». Bilan : plus de quatre millions d'euros. L'épiphanie d'une écologie dépolitisée, uniquement cadrée par des enjeux techno-scientifiques.

« En soutenant le Shift, vous envoyez un message fort. Rigueur scientifique et impartialité […] sont au service de l'intérêt général : pour guider la société, il est vital de défendre la rationalité. » Non, ceci n'est pas un spot publicitaire pour élire un fondamentaliste de la raison pure à la tête de l'État. C'est un message de la campagne de dons du Shift Project. L'association fondée par Jean-Marc Jancovici, ingénieur pro-nucléaire et souverain pontife de la lutte contre le réchauffement climatique, a réussi l'exploit de lever 4,6 millions d'euros en deux mois. L'objectif est de financer un programme d'action pour 2027 afin de « construire des propositions en matière de décarbonation et peser sur l'élection présidentielle ». Un but louable, tant les problématiques environnementales et climatiques font face à un backlash politique et médiatique ces derniers temps. Comment alors expliquer le succès indécent de la campagne ? Si la notoriété de monsieur Jancovici, « star du climat qui a l'oreille des puissants comme du grand public »1, n'y est sûrement pas étrangère, l'explication est peut-être plus à chercher du côté de la doctrine écologiste que son association contribue à véhiculer. Une lecture purement technique et dépolitisée de la crise climatique pour le plus grand bonheur des ingénieur·es, qui y voient une manière de se mobiliser sans mettre le doigt sur le nœud du problème : le système capitaliste.

Pour bifurquer : être pragmatique

Être rationnel, donc. Pour Hadrien Coutant, sociologue qui s'est intéressé à l'engagement écologiste des ingénieur·es, l'adhésion de ces dernier·es aux enjeux environnementaux a été permise par l'évolution du cadrage de ces problématiques depuis leur émergence dans les années 1960.

« Prononcez le mot ­“capitalisme” à un ingénieur, il part en courant »

« Alors que les discours écologistes ont souvent mis en accusation la technique et, à travers elle, les ingénieur·es comme acteur·ices majeur·es de la dégradation de l'environnement, écrit-il, les ingénieur·es sont aujourd'hui nombreux et nombreuses à s'approprier la critique écologiste du monde industriel. »2 Pour quelle raison ? Principalement du fait de la consécration d'un « militantisme d'expertise » opéré depuis une quinzaine d'années par « un cadrage techno-scientifique » de ce sujet. Un glissement qui permet aux ingénieur·es de trouver leur entrée dans un engagement écologique. Plus facile en effet pour cette fraction de classe faiblement politisée de comprendre le langage de la thermodynamique que celui du Capital. Pour des ingés qui ont foi en la science, « c'est comme être à la maison », nous explique Hadrien Coutant.

Faire disparaître la critique anticapitaliste

Or, il est bien dangereux de se restreindre à cette vision. On ne peut comprendre l'urgence écologique sans considérer la critique anticapitaliste et antiproductiviste. Hadrien Coutant rapporte ainsi les mots d'une ingénieure : « Si le dérèglement climatique était un problème physique, on l'aurait résolu, c'est hyper simple. » Pourtant, iels restent réticent·es vis-à-vis des lectures sociopolitiques « vues comme subjectives et idéologiques ». « Prononcez le mot “capitalisme” à un ingénieur, il part en courant », renchérit le sociologue. Une simplification qui conduit des collectifs comme le Shift Project à afficher – sans honte aucune – des partenariats avec BNP Paribas, première banque française en termes d'émissions de gaz à effet de serre3. Ou encore à se déclarer « apartisan » et assumer publiquement d'aller « sensibiliser » le RN aux enjeux climatiques4. Une stratégie qui permet surtout à un système écocidaire de se maintenir, en finançant à coup de millions des campagnes de dons pour se grimer en vert.

Laëtitia Giraud

1 Lire « Le nucléaire à l'agonie… mais à l'offensive », CQFD n°212 (septembre 2022).

2 Hadrien Coutant, « Devenir ingénieur·e écologiste : l'engagement écologiste par et dans le travail d'ingénieur·e », Sociologie du travail, (Janvier-Mars 2025).

3 Voir le rapport « Banking on Climate Chaos : Fossil Fuels Finance Report 2025 », Banking on Climate Chaos Coalition (2025).

4 Lire « Shift project, Fresque du climat... Ces associations écologistes muettes sur l'extrême droite », Reporterre (02/07/2024).

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