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18.01.2026 à 23:30

Massacres à Soueïda : « personne n'imaginait l'ampleur de ce qui allait suivre »

Hana

Au sud de la Syrie, les Druzes de Soueïda défendent farouchement leur indépendance. S'ils ont salué la chute de Bachar al-Assad, ils sont aussi restés méfiants vis-à-vis du nouveau pouvoir conduit par Ahmed al-Charaa. À raison : en juillet dernier, celui-ci a attaqué la région pour tenter de la soumettre. Entretien avec des militant·es présent·es sur place lors de l'attaque. Les Druzes font partie des minorités dont l'avenir en Syrie est dangereusement incertain. En juillet 2025, des (…)

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Texte intégral (2861 mots)

Au sud de la Syrie, les Druzes de Soueïda défendent farouchement leur indépendance. S'ils ont salué la chute de Bachar al-Assad, ils sont aussi restés méfiants vis-à-vis du nouveau pouvoir conduit par Ahmed al-Charaa. À raison : en juillet dernier, celui-ci a attaqué la région pour tenter de la soumettre. Entretien avec des militant·es présent·es sur place lors de l'attaque.

Les Druzes font partie des minorités dont l'avenir en Syrie est dangereusement incertain. En juillet 2025, des affrontements avec des tribus bédouines ont éclaté à Soueïda, au sud du pays. S'en sont suivies des exactions commises par la nouvelle armée syrienne, constituée de groupes salafistes, dont Hayat Tahrir al-Sham (HTS), l'organisation de Ahmed al-Charaa au pouvoir depuis la chute de Bachar ­al-Assad, le 8 décembre 2024. Deux militant·es internationalistes, Khuzama et Cédric1, reviennent pour CQFD sur ce drame toujours en cours.

Que s'est-il passé à Soueïda ?

« À partir de mai 2025, le pouvoir avait mis en place un checkpoint sur la route principale de Damas, seul accès viable vers Soueïda. Son contrôle a été confié à des Bédouins sunnites locaux dont certains étaient affiliés à Daech et d'autres à des groupes criminels. De mai à juillet, ces milices bédouines ont harcelé et rançonné les personnes passant par ce checkpoint.

« Al-Charaa espère venir à bout de la résistance druze par l'usure, la famine et l'épuisement progressif de la population »

En juillet, ce climat délétère a conduit à un premier incident : l'enlèvement d'un commerçant druze par des Bédouins. Des proches de celui-ci ont enlevé plusieurs Bédouins de Soueïda (et de Hasakeh). En représailles, les familles de ces derniers ont bloqué la route de la montagne et kidnappé des civils druzes près du quartier bédouin de al-Maqous, à l'est de Soueïda. Des affrontements y ont ensuite éclaté et se sont étendus à plusieurs villages. Le quartier s'est finalement retrouvé totalement encerclé par des groupes armés druzes, plus ou moins affiliés au leader contesté Hikmat Salman al-Hijri2.

Le 13 juillet, les Bédouins ont appelé à l'aide et les forces gouvernementales se sont saisies de ce prétexte pour envahir la région, poursuivant les combats jusqu'au 17 juillet. Elles ont ensuite amorcé un retrait, laissant agir les factions bédouines qui ont continué à massacrer la population jusqu'au 21. La résistance des factions druzes et l'intervention de l'aviation israélienne – Israël se posant en protecteur des Druzes pour des raisons stratégiques liées à sa volonté de contrôle sur le sud de la Syrie – ont mis en échec l'offensive des forces gouvernementales. Le régime de Damas a donc été contraint d'adopter un plan B : réoccuper une trentaine de villages autour de Soueïda, qui avaient précédemment été entièrement détruits, et imposer un siège à toute la province. Cette occupation militaire se maintient jusqu'à ce jour. L'objectif est d'étrangler la province et de maintenir la pression sur les factions druzes. Al-Charaa espère venir à bout de la résistance druze par l'usure, la famine et l'épuisement progressif de la population, dans l'espoir que al-Hijri et les factions armées perdent progressivement son soutien. »

Quelle était la stratégie du nouveau pouvoir dans cette opération de juillet ?

« Contrairement au narratif officiel du gouvernement qui présente les événements comme une altercation intercommunautaire spontanée, l'opération procède d'une stratégie délibérée pour soumettre Soueïda, jugée trop autonome. La planification de l'offensive a commencé bien avant les affrontements de juillet.

« Les massacres ont servi d'outil de pression pour forcer Soueïda à se soumettre et à intégrer l'État central »

Dès avril 2025, une première attaque a visé les villes situées en périphérie de Soueïda dans lesquelles étaient implantées des branches des factions druzes. L'objectif était clair : désarmer ces groupes avant l'assaut principal. Le gouvernement a réussi à imposer ce désarmement parce que le rapport de force était défavorable aux Druzes dans ces zones isolées. C'était la première étape d'un plan méthodique.

Pour mener l'opération, le gouvernement de al-Charaa s'est appuyé sur deux figures druzes vraisemblablement identifiées dès 2023-2024 comme futurs “leaders alternatifs”. Le premier, Laith al-Balous, fils du héros local Wahid al-Balous (fondateur des Hommes de la Dignité3, assassiné en 2015), a exploité le nom et la mémoire de son père pour couvrir ses propres activités criminelles, menées en collaboration avec des trafiquants de drogues Bédouins. Il a, dans un premier temps, ouvert un bureau de recrutement à al-Mazraa, une ville proche de Soueïda, et enrôlé 700 Bédouins dans les nouvelles forces de sécurité pro-HTS. Lors de l'offensive de juillet, il a guidé les troupes par des chemins agricoles pour contourner les barrages tenus par les combattants de la faction de son propre père. Le second, Suleiman Abdul Baqi, à la tête d'une vingtaine d'hommes, est un criminel – impliqué dans des affaires d'enlèvement, il a notamment été condamné avant 2011 pour l'assassinat d'un jeune chrétien qui avait fait des avances à une fille druze. Pendant l'attaque, il a activé des cellules dormantes dans la ville, notamment dans le quartier de l'hôpital, ce qui a permis aux forces gouvernementales d'y entrer et d'identifier des leaders de l'opposition druze. Ces deux hommes ont multiplié les allers-retours à Damas tout au long des mois de février et mars 2025 pour coordonner l'offensive. Ils étaient présentés comme le duo idéal : al-Balous pour le charisme politique, Abdul Baqi pour la sécurité.

« Lors de la libération de la ville de Soueïda et des villages environnants par des factions druzes, plus de 1 990 corps ont été découverts, dont près de 1 500 étaient druzes »

Loin d'être un acteur malgré lui, le gouvernement de al-Charaa a organisé et planifié les massacres. Affaibli militairement après les centaines de frappes israéliennes réalisées dans les jours et semaines qui ont suivi la chute d'Assad, Damas n'avait pas les moyens d'imposer seul son autorité aux Druzes, aux Kurdes ou aux Alaouites. Le pouvoir a donc utilisé les tribus bédouines comme force auxiliaire de première ligne, puis envoyé ses propres troupes pour achever le travail. Les massacres ont servi d'outil de pression pour forcer Soueïda à se soumettre et à intégrer l'État central.

Hikmat al-Hijri est brandi par le nouveau régime et ses partisans comme le grand “démon pro-israélien” pour alimenter la rhétorique anti-druze. En réalité, la majorité des habitants de Soueïda ne le suit pas par conviction, mais parce que la région a été ravagée et que beaucoup n'ont plus d'autre choix après les massacres. »

La région était-elle préparée à une telle attaque ?

« Pour comprendre Soueïda aujourd'hui, il faut revenir à juillet 2018. À l'époque, Daech avait attaqué la province, faisant 250 morts. Les Druzes ont alors mobilisé plusieurs milliers de combattants, y compris depuis le Liban, et ont réussi à repousser Daech. La population a accusé Assad d'avoir laissé faire, voire orchestré l'assaut pour affaiblir leur autonomie. Ce traumatisme reste omniprésent.

En juillet 2025, quand les massacres ont éclaté, les habitants se sont immédiatement dit : “ce sont les islamistes, les jihadistes, les mêmes qui nous ont attaqués en 2018”. L'attaque d'avril 2025 avait bien été perçue comme une étape préparatoire : désarmer ces zones pour qu'elles ne puissent pas secourir Soueïda pendant l'assaut principal. Tout le monde y avait vu une répétition générale, mais personne n'imaginait l'ampleur de ce qui allait suivre. »

Comment avez-vous vécu les événements ?

« Nous étions à Soueïda quand tout a commencé. Au début, on a entendu des tirs et on a cru à des règlements de comptes entre familles bédouines d'al-Maqous, chose habituelle dans ce quartier. Mais très vite, on a senti une intensité inhabituelle : mortiers, armes lourdes. Le lendemain, on a quitté la ville pour rejoindre le village familial de Khuzama, au sud, qui a été épargné par miracle. Les combats sont passés à une dizaine de kilomètres, laissant derrière eux une traînée de destruction. On entendait les bombardements en continu. Les batteries de téléphones se sont éteintes une à une. Heureusement, des proches avaient des panneaux solaires et accès au réseau satellitaire Starlink. C'est ce qui nous a permis de rester connectés quand le régime a coupé toutes les communications à partir du 14 juillet : 4G intermittente, ADSL totalement hors service, une pratique courante en Syrie pour isoler une région entière. Grâce à Starlink, nous avions des nouvelles de la famille restée en ville, retranchée dans les sous-sols avec des voisins tandis que les forces gouvernementales et les milices bédouines passaient devant leurs immeubles. La peur dominante était de savoir si l'armée allait pénétrer au cœur de la ville, alors que circulaient déjà des récits d'exécution et de tirs de snipers...

« Dès 2011, la majorité des Druzes de Soueïda, comme la plupart des Syriens, détestait le régime d'Assad et rêvait de liberté »

Le 20 juillet, nous avons suivi en direct la reprise de la ville par les factions druzes, mais la vie normale n'a pas repris pour autant. Pour rentrer, nous avons traversé un no man's land. Plus personne n'osait sortir. On parle de 190 000 personnes déplacées au sud de la province. Une fois à Soueïda, accompagnés de combattants, nous sommes allés documenter les massacres : hôpital, quartiers touchés, y compris celui où nous étions la veille de l'attaque. Il y avait encore des corps dans les rues, des immeubles et maisons brûlées de fond en comble, des traces d'incendies sur chaque façade. Nous avons vu un vieillard carbonisé sur sa chaise, une famille entière brûlée vive à l'intérieur de sa maison. Nous avons vu assez d'horreurs pour témoigner sans ambiguïté de l'ampleur du désastre et de la réalité des massacres commis. Lors de la libération de la ville de Soueïda et des villages environnants par des factions druzes, plus de 1 990 corps ont été découverts, dont près de 1 500 étaient druzes. Parmi eux, 930 étaient des civils, 550 étaient des combattants druzes, tous tués par les forces gouvernementales et les Bédouins. »

Six mois après le massacre à Soueïda de nouvelles attaques se font entendre. Où en est le cessez-le-feu ?

« Au mois d'août dernier, il y a eu des attaques près du village de Walgha et de la colline de Tel-Hadid. Il y a régulièrement des échauffourées dans cette zone car elle est proche des lignes tenues par les Druzes. Mais ça reste des altercations, maîtrisées par les factions druzes. S'ils relançaient une offensive, on ne sait pas ce que ça donnerait. »

Quel est le sentiment général parmi les Druzes face à cette situation ?

« Dès 2011, la majorité des Druzes de Soueïda, comme la plupart des Syriens, détestait le régime d'Assad et rêvait de liberté. Mais ils redoutaient tout autant les islamistes sunnites, qui s'étaient radicalisés dès 2012 au sein de l'Armée syrienne libre constituée en 2011 en opposition au régime d'Assad et surtout au sein de Jabhat al-Nosra (devenu HTS en 2017) et Daech. Les précédents sont nombreux : assassinats ciblés, tentative d'écrasement du bataillon druze à Deraa, attaque de Daech en 2018, exactions contre les Druzes et chrétiens d'Idlib par HTS. Cette menace a toujours pesé aussi lourd que la haine du régime.

« Aujourd'hui, l'opinion majoritaire est claire : HTS est vu comme la continuation des groupes islamistes qui ont toujours menacé les Druzes »

Leur choix historique a été la neutralité défensive entre 2011 et 2014, selon l'idée : “ce n'est pas notre guerre, nous défendons seulement notre montagne”. À partir de 2014, sous l'impulsion du cheikh Wahid al-Balous et des Hommes de la Dignité, la position a évolué avec le refus clair de la conscription et l'opposition frontale à Assad, mais toujours avec le rejet des islamistes. Cette ligne – “ni avec le régime ni avec les djihadistes, autodéfense et autodétermination” – reste majoritaire jusqu'à aujourd'hui.

À la chute d'Assad, en décembre 2024, la population a célébré la fin des 50 ans de dictature. Le drapeau syrien de l'indépendance a été brandi aux côtés du drapeau druze pour ne pas enfermer la lutte dans le communautarisme. Il s'agissait de donner une chance au nouveau pouvoir. En parallèle, l'idée était de maintenir le rapport de force afin de pousser à la décentralisation, au développement de la société civile et aux alliances avec les autres minorités. Mais cet espoir s'est rapidement effondré après les massacres sur la côte alaouite de mars 2025, la prise autoritaire du pouvoir par al-Charaa et le désarmement forcé des villes druzes entre Soueïda et Damas en avril 2025.

Aujourd'hui, l'opinion majoritaire est claire : HTS est vu comme la continuation des groupes islamistes qui ont toujours menacé les Druzes. L'intégration forcée et le désarmement signifieraient, comme à Homs, Hama ou Lattaquié, non seulement des arrestations arbitraires, des disparitions et des exécutions sommaires des anciens du régime, mais aussi des membres des minorités religieuses et de quiconque refuse de se soumettre.

C'est une question de survie. Sans garanties démocratiques solides et vérifiables, déposer les armes équivaut à accepter l'anéantissement. Avant les massacres, la communauté rejetait le fédéralisme ou l'indépendance, mais exigeait une autonomie réelle et le droit à l'autodéfense face à un pouvoir central perçu comme autoritaire et islamiste. »

Propos recueillis par Hana

1 Khuzama a grandi à Soueïda puis à Damas, elle est architecte de formation. Cédric, né en France, étudie l'histoire puis participe aux luttes contre les frontières, le racisme et la violence d'État.

2 Hikmal al-Hijri est le chef spirituel héréditaire de la communauté druze de Syrie. Controversé pour son soutien initial au régime d'Assad, puis pour avoir publiquement appelé Israël à intervenir pour protéger sa communauté, il milite pour une autodétermination de la communauté druze.

3 Faction armée druze fondée par Wahid al-Balous en 2013, d'abord pour protéger la région des islamistes, puis pour protéger les jeunes de la région refusant d'intégrer l'armée d'Assad. Le groupe s'est opposé plus frontalement au régime à partir de 2015, année où son leader a été assassiné en septembre de la même année. Son fils Laith al-Balous a été exclu du mouvement dans les mois suivants pour avoir trempé dans des affaires de vol et de recel. Le mouvement porte un positionnement en faveur d'une Syrie unifiée mais dotée d'un pouvoir décentralisé et laïc..

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18.01.2026 à 23:30

Wendy Delorme : « La révolution, comme l'eau, ne peut être contenue »

Thelma Susbielle

Face à la déferlante des discours fascistes dans les médias, la littérature peut sembler dérisoire. Pourtant, la bataille idéologique se joue aussi dans les imaginaires. Entretien avec l'autrice Wendy Delorme, qui revient sur la puissance politique des récits et sur la manière dont l'écriture peut encore ouvrir des brèches dans l'obscurité. Dans Le Parlement de l'eau, Wendy Delorme tisse trois fils narratifs interdépendants. Des entités aquatiques, alarmées par la situation sur Terre, (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) / ,
Texte intégral (1681 mots)

Face à la déferlante des discours fascistes dans les médias, la littérature peut sembler dérisoire. Pourtant, la bataille idéologique se joue aussi dans les imaginaires. Entretien avec l'autrice Wendy Delorme, qui revient sur la puissance politique des récits et sur la manière dont l'écriture peut encore ouvrir des brèches dans l'obscurité.

Dans Le Parlement de l'eau, Wendy Delorme tisse trois fils narratifs interdépendants. Des entités aquatiques, alarmées par la situation sur Terre, décident d'écrire une histoire d'anticipation pour rappeler aux humains l'importance du vivant et des écosystèmes. Le récit s'ancre en 2050 : une dizaine de personnes, d'âges, de genres et d'origines variées vivent en communauté dans un monde où l'eau est rationnée et les graines paysannes devenues illégales. Ces voix aquatiques naissent de l'imagination d'Esprit, une romancière lyonnaise, mère de trois enfants, diagnostiquée TDAH et bipolaire, qui écrit en 2024. Avec Wendy Delorme, on a bien évidement discuté de ce roman complexe, queer et révolutionnaire, mais aussi de la bataille culturelle face à l'extrême droite, du pouvoir de la littérature et de ses échos politiques.

Dans Le Parlement de l'eau, vous questionnez le pouvoir de la littérature face à l'extractivisme et le fascisme conjugués. Quelle est sa force selon vous ?

« La littérature et la langue permettent de travailler la perception du réel »

« Pour moi, la littérature est un lieu de consolation, mon refuge depuis l'enfance. Mais c'est aussi un espace de résistance. En période de montée fascisante, le langage se transforme et une terminologie s'impose. Dès lors, la littérature et la langue permettent de travailler la perception du réel. Avec la concentration de l'édition et des médias entre les mains de milliardaires d'extrême droite, ces refuges deviennent essentiels pour respirer et se rassembler. L'essai Résister1 de la journaliste Salomé Saqué, par exemple, est à la fois un espace refuge et un lieu de convergence pour celles et ceux que la montée de l'extrême droite affole. À la fin du roman, je cite mes sources pour rendre visible la littérature qui m'a soutenue. Les lecteur·ices peuvent ainsi prolonger la lecture. Et si certain·es vont découvrir Rivers Solomon, Alexis Pauline Gumbs ou Bernard Clavel, j'aurai la joie de savoir qu'iels liront des livres qui m'ont bouleversée. C'est une manière de dialoguer. »

Dans le roman, deux strates narratives entrent en collision : celle de la romancière en 2024, et celle de la dystopie de 2050. Pourquoi ce choix de la dystopie ?

« Le monde réel de 2024, avec la dissolution de l'Assemblée, et la France imaginaire de 2050 se rejoignent : ce qu'on fait aujourd'hui aura des conséquences demain. Face à la destruction du vivant, on peut adopter une vision technosolutionniste ou chercher à vivre autrement, de manière écologique. Deux lectures du réel qui engendrent deux réalités parallèles.

« Utopie et dystopie sont liées : dans toutes les dystopies, des personnages tentent de faire bouger les choses »

Pour imaginer 2050, je me suis appuyée sur des spécialistes : j'ai écrit ce qui risque d'advenir si rien ne change. Dans ce futur dystopique, j'ai créé une utopie : une communauté vit ensemble, cultive la terre en secret et collecte l'eau rationnée. Utopie et dystopie sont liées : dans toutes les dystopies, des personnages tentent de faire bouger les choses. La révolution, comme l'eau, ne peut être contenue : elle finit toujours par s'évaporer ou s'infiltrer. »

Vos romans sont souvent composés de plusieurs fils narratifs, et régulièrement vous mettez en récit votre processus d'écriture : quel intérêt y trouvez-vous ?

« Je suis passionnée de structures narratives. La polyphonie permet d'éclairer un même événement sous plusieurs angles. En bouleversant la structure du récit classique – composé d'un héros masculin, un adjuvant, un opposant et l'objet de la quête, qui est souvent une femme –, on change notre manière de percevoir le monde.

« En bouleversant la structure du récit classique, on change notre manière de percevoir le monde »

Le Parlement de l'eau est donc construit comme une tresse à trois strates narratives. Le roman est long et exigeant : des morceaux d'histoire commencent page 40 et se soldent page 472. Ce format défie nos habitudes de lecture et de consommation. Trois mois après avoir terminé la première version, j'ai été diagnostiquée d'un cancer du sein. L'écriture de ce livre préfigurait ce ralentissement. »

La bataille culturelle est-elle indissociable de la résistance face à la montée du fascisme ? Est-elle suffisamment investie par la gauche actuellement ?

« Selon l'autrice écolo Corinne Morel Darleux, trois piliers soutiennent le changement social : la résistance concrète (occuper des chantiers d'autoroute, saboter des pompes de mégabassines), l'invention de futurs désirables (habitats partagés, agriculture sans pesticide, cantines solidaires), et la bataille culturelle. Développer et partager des visions du monde fédère autour du désir commun de transformer un état des choses délétère. Ces trois aspects sont complémentaires.

La bataille culturelle n'est, à mon sens, pas oubliée à gauche, mais ceux qui s'en emparent n'ont pas les moyens de milliardaires comme Stérin ou Bolloré, à la tête d'immenses empires médiatiques et éditoriaux. Des espaces de résistance existent encore : par exemple, le livre Non-noyées, de l'autrice Alexis Pauline Gums, raconte comment nos modes de vie, l'extractivisme et l'exploitation des fonds marins abîment des fonctionnements millénaires des espèces aquatiques. Ce livre change notre perspective sur le monde. »

Justement, dans Le Parlement de l'eau, vous donnez une voix à l'eau sous toutes ses formes : c'est une volonté de faire parler celleux qu'on n'entend jamais ?

« Oui, et d'ailleurs des initiatives concrètes en ce sens existent déjà, comme l'Appel du Rhône2. Une dizaine de cours d'eau dans le monde ont même déjà un statut de personnalité juridique ! Des juristes comme Marine Calmet et Sébastien Mabile travaillent là-dessus en droit environnemental. Dans Alors nous irons chercher la beauté ailleurs, Corinne Morel Darleux dit : “Donnez-moi un personnage à aimer.

« Remettre en question la binarité, c'est déconstruire les structures de pouvoir comme le racisme ou l'exploitation du vivant »

Offrir une voix aux cours d'eau transforme la manière dont les lecteur·ices perçoivent le réel : au lieu d'un rapport purement utilitariste, iels développent un attachement affectif. En personnifiant un cours d'eau, on s'extrait du paradigme de l'exploitation. »

Face au durcissement de l'État et des modèles rigides qu'il impose, devons-nous nous inspirer de la fluidité de l'eau pour résister jusque dans nos corps ?

« La répression accrue a rendu les grosses manifs dangereuses. Mais la résistance peut aussi passer par des micro-actions, peu médiatisées, donc moins réprimées, dont les effets sont bien réels. Cette multiplicité des initiatives incarne la fluidité. Nos sociétés reposent sur des binômes conceptuels dont la pensée soutient l'exploitation des corps et du vivant. Le mouvement queer, par exemple, remet en cause ces tropes et ouvre la réflexion à d'autres rapports de domination. Remettre en question la binarité, c'est aussi déconstruire les structures de pouvoir comme le racisme ou l'exploitation du vivant. C'est ainsi qu'on déboulonne un système. »

Dans vos derniers romans, l'amour et le désir ont une place importante : pourquoi c'est important de raconter l'amour dans la lutte politique ?

« Parce que c'est une force de vie. Même dans la colère militante, il y a de l'amour : pour les causes qu'on défend, pour les proches qu'on veut protéger. L'amour nous transforme et transforme le monde. »

« Il faudrait que révolution vienne » déclame le personnage Rivière : quelle forme pourrait-elle prendre selon vous ?

« Dans le roman, c'est Naïa qui l'incarne : une femme trans ayant connu la violence, qui a transformé son corps et échappé au système binaire. Elle porte la révolution dans son être même, en incarnant la fuite, la traversée et la lutte. »

Thelma Susbielle

1 Payot, 2024.

2 Une pétition citoyenne demandant la reconnaissance d'une personnalité juridique au Rhône afin de défendre ses droits à exister, se régénérer, évoluer, en préservant son environnement et sa biodiversité.

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18.01.2026 à 23:30

Ces ingés qui veulent nous sauver

Laëtitia Giraud

Le 14 juillet dernier, l'association The Shift Project a clôturé sa campagne de financement participatif « Décarbonons la France ». Bilan : plus de quatre millions d'euros. L'épiphanie d'une écologie dépolitisée, uniquement cadrée par des enjeux techno-scientifiques. « En soutenant le Shift, vous envoyez un message fort. Rigueur scientifique et impartialité […] sont au service de l'intérêt général : pour guider la société, il est vital de défendre la rationalité. » Non, ceci n'est pas un (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) / ,
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Le 14 juillet dernier, l'association The Shift Project a clôturé sa campagne de financement participatif « Décarbonons la France ». Bilan : plus de quatre millions d'euros. L'épiphanie d'une écologie dépolitisée, uniquement cadrée par des enjeux techno-scientifiques.

« En soutenant le Shift, vous envoyez un message fort. Rigueur scientifique et impartialité […] sont au service de l'intérêt général : pour guider la société, il est vital de défendre la rationalité. » Non, ceci n'est pas un spot publicitaire pour élire un fondamentaliste de la raison pure à la tête de l'État. C'est un message de la campagne de dons du Shift Project. L'association fondée par Jean-Marc Jancovici, ingénieur pro-nucléaire et souverain pontife de la lutte contre le réchauffement climatique, a réussi l'exploit de lever 4,6 millions d'euros en deux mois. L'objectif est de financer un programme d'action pour 2027 afin de « construire des propositions en matière de décarbonation et peser sur l'élection présidentielle ». Un but louable, tant les problématiques environnementales et climatiques font face à un backlash politique et médiatique ces derniers temps. Comment alors expliquer le succès indécent de la campagne ? Si la notoriété de monsieur Jancovici, « star du climat qui a l'oreille des puissants comme du grand public »1, n'y est sûrement pas étrangère, l'explication est peut-être plus à chercher du côté de la doctrine écologiste que son association contribue à véhiculer. Une lecture purement technique et dépolitisée de la crise climatique pour le plus grand bonheur des ingénieur·es, qui y voient une manière de se mobiliser sans mettre le doigt sur le nœud du problème : le système capitaliste.

Pour bifurquer : être pragmatique

Être rationnel, donc. Pour Hadrien Coutant, sociologue qui s'est intéressé à l'engagement écologiste des ingénieur·es, l'adhésion de ces dernier·es aux enjeux environnementaux a été permise par l'évolution du cadrage de ces problématiques depuis leur émergence dans les années 1960.

« Prononcez le mot ­“capitalisme” à un ingénieur, il part en courant »

« Alors que les discours écologistes ont souvent mis en accusation la technique et, à travers elle, les ingénieur·es comme acteur·ices majeur·es de la dégradation de l'environnement, écrit-il, les ingénieur·es sont aujourd'hui nombreux et nombreuses à s'approprier la critique écologiste du monde industriel. »2 Pour quelle raison ? Principalement du fait de la consécration d'un « militantisme d'expertise » opéré depuis une quinzaine d'années par « un cadrage techno-scientifique » de ce sujet. Un glissement qui permet aux ingénieur·es de trouver leur entrée dans un engagement écologique. Plus facile en effet pour cette fraction de classe faiblement politisée de comprendre le langage de la thermodynamique que celui du Capital. Pour des ingés qui ont foi en la science, « c'est comme être à la maison », nous explique Hadrien Coutant.

Faire disparaître la critique anticapitaliste

Or, il est bien dangereux de se restreindre à cette vision. On ne peut comprendre l'urgence écologique sans considérer la critique anticapitaliste et antiproductiviste. Hadrien Coutant rapporte ainsi les mots d'une ingénieure : « Si le dérèglement climatique était un problème physique, on l'aurait résolu, c'est hyper simple. » Pourtant, iels restent réticent·es vis-à-vis des lectures sociopolitiques « vues comme subjectives et idéologiques ». « Prononcez le mot “capitalisme” à un ingénieur, il part en courant », renchérit le sociologue. Une simplification qui conduit des collectifs comme le Shift Project à afficher – sans honte aucune – des partenariats avec BNP Paribas, première banque française en termes d'émissions de gaz à effet de serre3. Ou encore à se déclarer « apartisan » et assumer publiquement d'aller « sensibiliser » le RN aux enjeux climatiques4. Une stratégie qui permet surtout à un système écocidaire de se maintenir, en finançant à coup de millions des campagnes de dons pour se grimer en vert.

Laëtitia Giraud

1 Lire « Le nucléaire à l'agonie… mais à l'offensive », CQFD n°212 (septembre 2022).

2 Hadrien Coutant, « Devenir ingénieur·e écologiste : l'engagement écologiste par et dans le travail d'ingénieur·e », Sociologie du travail, (Janvier-Mars 2025).

3 Voir le rapport « Banking on Climate Chaos : Fossil Fuels Finance Report 2025 », Banking on Climate Chaos Coalition (2025).

4 Lire « Shift project, Fresque du climat... Ces associations écologistes muettes sur l'extrême droite », Reporterre (02/07/2024).

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18.01.2026 à 23:30

Graines d'artistes

Loïc

Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ? « Tu m'soules ! Bouge de là, je veux plus te voir ! » Merde, ça y est, c'est sorti. Je ne compte pas le nombre de fois où je me suis retenu de lui dire à celui-là. Parfois, je me (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) / ,
Texte intégral (701 mots)

Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ?

« Tu m'soules ! Bouge de là, je veux plus te voir ! » Merde, ça y est, c'est sorti. Je ne compte pas le nombre de fois où je me suis retenu de lui dire à celui-là. Parfois, je me vois jeter des marqueurs en pleine face des élèves les plus pénibles ou les insulter encore plus durement. L'élève se lève et quitte la salle, abasourdi : « Il m'a dit “bouge de là”. » Faut dire qu'il l'a bien cherché non ? Me justifierai-je, après, en salle des profs. « Il dort et comate la moitié du cours et quand il se réveille c'est pour faire rire ses camarades de classe ! » Deux ans d'ancienneté et je parle déjà comme un vieux prof... D'un autre côté, peut-être que mon cours n'est pas passionnant ? J'improvise difficilement une leçon autour de la page 74 du manuel d'histoire-géo. Le thème : « Les plateformes multimodales ». Des camions, des avions, des dépôts... Que d'ingéniosité logistique ! Et même si j'adopte un point de vue critique, que je parle d'exploitation et de pollution, la classe dort. Que l'on mente ou que l'on soit honnête sur l'état du monde, parfois, c'est juste ennuyant, morbide...

Quelques semaines plus tard, une collègue me propose : « Tu veux pas qu'on monte des ateliers d'écriture ? J'en peux plus de faire de la grammaire. » J'attrape la perche, peut-être l'occasion de faire mieux ? Nous voilà alors à bricoler des séances autour du formidable pouvoir des mots. Les faire écrire sur eux, leur rapport au monde, au bonheur, à la souffrance ou la liberté. Pas mal non ? « Monsieur, moi écrire, je déteste, je hais, j'ai pas envie. » L'avis semble général dans la classe. Je ne désespère pas : « C'est parce que vous écrivez sous la contrainte. Dans l'atelier, vous serez libre d'écrire ou de ne pas écrire. Prends-le comme un jeu ! Parle-nous de toi ! » Premier atelier : décrivez minutieusement un aliment que vous adorez. Le même élève : « La sauce algérienne sillonne ma salive et serpente dans mes silences. » Graine d'artiste. Deuxième atelier : écrivez un poème ou chaque mot (excepté pronoms et déterminants) commence par vos initiales. Un autre élève : « La lampe arrosée de lumière est l'ombre de mon âge qui agrandit l'avenir. » Poète qui s'ignore. Troisième atelier : écrivez en écriture automatique, sans réfléchir au sens. « Qui a créé la Terre ? Qui s'est dit je l'appelle Terre, qui s'est dit qu'elle était ronde, qui a créé les villes et leur a donné leur nom ? » Philosophe en devenir. Séance après séance les langues se délient et les élèves qui dormaient ou chahutaient prennent goût, se livrent et s'encouragent. Au dernier cours, l'élève que j'avais viré quelques semaines plus tôt met spontanément une instru pour rapper le texte qu'il vient d'écrire. Avec une aisance certaine, il débite : « Le diable a une maison, il m'habite / Je navigue dans ma ville et je vrille ! » La classe est unanime, « il a dead ça ». Je le félicite. Réconciliés ?

Loïc
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03.01.2026 à 00:30

Au sommaire du n°248 (en kiosque)

En Syrie, les Druzes de Soueïda continuent de se battre pour l'indépendance après la chute de Bachar al-Assad : iels nous racontent leur méfiance vis-à-vis du nouveau pouvoir en place. En France, si on n'a pas été choqué-es que l'Etat et les fachos s'engouffrent dans la brèche guerrière du moment, quand la gauche s'y est mise, on a eu du mal à avaler la pilule. Entre réarmement démographique et le Service national universel, des gens qu'on pensait camarades se sont dit prêts à prendre les (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) / ,
Texte intégral (1829 mots)

En Syrie, les Druzes de Soueïda continuent de se battre pour l'indépendance après la chute de Bachar al-Assad : iels nous racontent leur méfiance vis-à-vis du nouveau pouvoir en place. En France, si on n'a pas été choqué-es que l'Etat et les fachos s'engouffrent dans la brèche guerrière du moment, quand la gauche s'y est mise, on a eu du mal à avaler la pilule. Entre réarmement démographique et le Service national universel, des gens qu'on pensait camarades se sont dit prêts à prendre les armes. Chez nous, c'est pas question. Pour s'en échapper, on s'est plongé dans des supers bouquins et ça nous a inspiré : rencontre avec Wendy Delorme, autrice de romans d'anticipation queer et écolo, entretien avec Benjamin Daugeron qui raconte l'alcoolisme de son père dans "Treize années à te regarder mourir" et analyse du Girlcott qui a mené à l'annulation du Festival de BD d'Angoulême.

Quelques articles seront mis en ligne au cours du mois. Les autres seront archivés sur notre site progressivement, après la parution du prochain numéro. Ce qui vous laisse tout le temps d'aller saluer votre marchand de journaux ou de vous abonner...

En couverture : « Guerre : on prend les jeunes et on recommence » par Maïda Chavak

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Guerre : on prend les jeunes et on recommence

C'est TOUJOURS PAS notre guerre ! – Que l'État et les réacs fassent feu de tout bois pour faire renaître en nous l'esprit de sacrifice et l'amour de la patrie, on l'avait vu venir. Mais que la gôche arpente à nouveau les sentiers guerriers, ça nous hérisse le crin. Réaction à chaud contre le retour du nationalisme belliqueux.

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Actualités d'ici & d'ailleurs

Massacres à Soueïda : « tout le monde avait vu la répétition générale, mais personne n'imaginait l'ampleur de ce qui allait suivre » – Au sud de la Syrie, les Druzes de Soueïda défendent farouchement leur indépendance. S'ils ont salué la chute de Bachar al-Assad, ils sont aussi restés méfiants vis-à-vis du nouveau pouvoir conduit par Ahmed al-Charaa. À raison : en juillet dernier, celui-ci a attaqué la région pour tenter de la soumettre. Entretien avec des militant·es présent·es sur place lors de l'attaque.

Airbnb choisit Marseille pour son dîner de cons annuel - Les 14 et 15 novembre devait se tenir le rassemblement des « ambassadeurs et leaders » de Airbnb. Mais les lobbyistes du délogement ont été importunés par des habitants déterminés à les mettre hors les murs de la cité phocéenne..

« Le fascisme n'a pas besoin de l'adhésion active d'une majorité, il lui suffit que la résistance fasse défaut » – Pour juguler la résistible ascension de l'extrême droite au pouvoir en Allemagne, la toute jeune coalition antifasciste Widersetzen compte sur la mobilisation des masses et la désobéissance civile. Entretien avec son porte-parole Noa Sander.

Tintin et Astérix en PLS – Depuis un an, le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême traverse une crise sans précédent. Après le scandale du licenciement d'une employée dénonçant un viol, les autrices de BD sont montées au créneau. Un girlcott qui a mené jusqu'à l'annulation de l'édition 2026.

« Pour beaucoup de gens, la dimension coloniale du conflit à Gaza n'est pas claire du tout » – Durant un mois et demi, Fanny Vion a traversé la France à pied, à la rencontre des gens, pour comprendre leur niveau d'information sur la situation en Palestine. Interview.

« La révolution, comme l'eau, ne peut être contenue » – Face à la déferlante des discours fascistes dans les médias, la littérature peut sembler dérisoire. Pourtant, la bataille idéologique se joue aussi dans les imaginaires. Entretien avec l'autrice Wendy Delorme, qui revient sur la puissance politique des récits et sur la manière dont l'écriture peut encore ouvrir des brèches dans l'obscurité.

Ces ingés qui veulent nous sauver – Le 14 juillet dernier, l'association The Shift Project a clôturé sa campagne de financement participatif « Décarbonons la France ». Bilan : plus de quatre millions d'euros. L'épiphanie d'une écologie dépolitisée, uniquement cadrée par des enjeux techno-scientifiques.

Les multipropriétaires se foot de notre gueule – En début de saison, les supporteur·ices du Racing Club de Strasbourg entraient en lutte contre la multipropriété dans le foot. Un fléau que les fans de ballon rond essayent d'endiguer.

Pinochet revient par les urnes – Le pire semblait programmé : le 14 décembre 2025, José Antonio Kast, fils d'un officier nazi et nostalgique de Pinochet, a été élu président du Chili avec 58 % des voix face à la candidate de la gauche au pouvoir. Des Chilien·nes de Marseille partagent ici leur désarroi et leur rage.

« Professeur, je ne veux pas de cet enfant » – Dans Lettres pour un avortement illégal, l'association Choisir la cause des femmes a compilé une cinquantaine de lettres écrites entre 1971 et 1974 par des femmes qui souhaitent avorter, adressées au Professeur Milliez, médecin pro-avortement. Une archive rare qui rappelle l'impératif de lutter pour disposer librement de nos corps.

Alcoolisme : « Le cynisme est total » – Dans Treize années à te regarder mourir, Benjamin Daugeron décrit sans fard son enfance et son adolescence à l'ombre d'un père alcoolique, finalement décédé de sa maladie. Un court récit coup de poing qui mêle considérations personnelles et politico-sociales. Car l'alcoolisme en ZUP est également synonyme d'abandon étatique et de mépris de classe.

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Côté chroniques

Sur la Sellette : Double peine –En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.

Échec scolaire : Graines d'artistes – Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ?

Peine perdue : La faim des forçats – Luno est bénévole en prison, et nous en livre un aperçu chaque mois. Un regard oblique sur la taule et ses rouages, par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Deuxième épisode : que des fachos dans ces quartiers (pénitentiaires).

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Côté culture

Contes et légendes d'une forêt révolutionnaire – Dans Forêt rouge, la réalisatrice Laurie Lassalle transforme la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en fable politique envoûtante où la forêt de Rohanne, filmée comme un être vivant magique, semble mener elle-même la résistance face aux expulsions.

Marre des adultes qui commandent – Que ce soit dans l'espace public ou privé, les voix des enfants sont très rarement écoutées. La journaliste et prof Lolita Rivé signe une série de podcasts documentaires qui met en lumière les violences de la domination des adultes sur les plus jeunes.

Lobotomie wokiste - Manif, robocops, molotov et laboratoire clandestin : avec Elsa & Haters, épisode 1 : Not All Cops, Elsa Klée signe une bande dessinée furieusement révolutionnaire. Un premier épisode qui dynamite la police, le patriarcat et la bienséance. Boum !

« Des textes inédits, à l'os et percutants » - Depuis cet été, on peut retrouver dans les bacs les premiers ouvrages publiés par la maison d'édition marseillaise Esquif. Un tout nouveau projet qui fait le pari de publier des récits courts aussi exigeants que diversifiés.

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Et aussi...

L'édito – La bête immonde grignote l'Europe

Ça brûle ! – Le grand horloger a cédé

L'animal du mois – Le raton laveur punk

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03.01.2026 à 00:30

C'est TOUJOURS PAS notre guerre !

Que l'État et les réacs fassent feu de tout bois pour faire renaître en nous l'esprit de sacrifice et l'amour de la patrie, on l'avait vu venir. Mais que la gôche arpente à nouveau les sentiers guerriers, ça nous hérisse le crin. Réaction à chaud contre le retour du nationalisme belliqueux. 27 novembre, Varces, dans le Vercors, haut lieu de la Résistance contre l'occupation nazie. L'endroit idéal pour le chef de l'État d'annoncer le rétablissement du service « purement militaire » et (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) /
Texte intégral (1947 mots)

Que l'État et les réacs fassent feu de tout bois pour faire renaître en nous l'esprit de sacrifice et l'amour de la patrie, on l'avait vu venir. Mais que la gôche arpente à nouveau les sentiers guerriers, ça nous hérisse le crin. Réaction à chaud contre le retour du nationalisme belliqueux.

27 novembre, Varces, dans le Vercors, haut lieu de la Résistance contre l'occupation nazie. L'endroit idéal pour le chef de l'État d'annoncer le rétablissement du service « purement militaire » et volontaire de dix mois. Emmanuel Macron s'y voit déjà : « Notre jeunesse a soif d'engagement. Il existe une génération prête à se lever pour la patrie. Notre armée est le cadre naturel d'expression de ce besoin de servir. » Brrr… On aimerait rire, mais on ne rit plus. Parce qu'une semaine plus tôt, son chef d'état-major Fabien Mandon prévient que le pays ferait bien d'être « prêt à perdre ses enfants ». Parce que le 10 décembre, entre mille et une coupes budgétaires, 411 députés sur 521 votent l'augmentation des crédits pour l'armée et la future « réactualisation » de la loi de programmation militaire 2024-2030 en ce sens. Objectif : « envoyer un message à nos alliés comme à nos compétiteurs pour leur montrer que nous nous retrouvons sur l'essentiel, c'est-à-dire la sécurité et l'indépendance nationale » (Sébastien Lecornu). C'est chose faite, grâce aux socialistes qui ont pieusement convergé, et aux écologistes qui se sont courageusement abstenus. Quant aux insoumis, qui ont voté contre, loin d'un sursaut antimilitariste, le député Bastien Lachaud fustige un budget trop affecté aux « munitions et [à l'] entraînement […] au lieu de développer de nouvelles capacités militaires »1.

La guerre n'est pas un « état ­d'exception », qui transformerait subitement un État capitaliste en Mère-patrie

Les sirènes de la guerre sont déclenchées, et jusqu'aux médias un peu « de gauche », la course à l'armement semble se justifier, ou au moins être discutée2. Alors à CQFD, on rappelle que l'idée d'une nation à défendre à tout prix, c'est une chimère pour un carnage civilisationnel garanti.

« Démocraties » libérales et militaristes

Sur le plateau de l'émission « Backseat », Usul – un journaliste et éditorialiste pourtant d'obédience marxiste – tempère la colère d'une chroniqueuse qui fustige la surenchère guerrière et le service national volontaire. Il déclare craindre que Trump ne nous abandonne aux mains de Poutine, et anticipe une confrontation militaire avec la Russie. D'emblée, il précise la haute dimension de ce conflit : ce ne sera « pas seulement pour la sauvegarde de l'Ukraine ou je ne sais pas quoi », mais bien « pour la survie de notre modèle démocratique ». Un argument qui se veut de poids, et qu'on retrouve quotidiennement sur les plateaux télé. Mais de quel « modèle démocratique » parle-t-on ? Celui qui multiplie les États d'urgence, use à l'envi de l'article 49.3, et permet à Macron d'outrepasser le vote des dernières élections législatives3 ? Celui qui réprime dans le sang les mouvements sociaux depuis huit ans et laisse crever des milliers de réfugié·es en Méditerranée4 ? Celui qui enferme les camarades kanak pour tenir son empire colonial5 ? Mais au son des trompettes, c'est comme un blackout : la France redevient le pays des Lumières, dont il faudrait à tout prix « préserver la souveraineté, c'est-à-dire la démocratie », selon l'habile raccourci d'Aurélien Saintoul (FI), qui confirme : « C'est pour cette raison que notre projet n'est pas du tout antimilitariste. Il est “raisonnablement” militariste. » Comme une guerre nucléaire « prudente » ? Ou une boucherie « mesurée » peut-être ? !

La guerre au secours des industries capitalistes

La guerre n'est pas un « état d'exception », qui transformerait subitement un État capitaliste en Mère-patrie. Elle est plutôt, comme le disait le pragmatique général Carl von Clausewitz, adulé par les amoureux des tranchées sanglantes, « la continuation de la politique par d'autres moyens ». En l'espèce : la continuation du capitalisme par d'autres moyens.

Au-delà de futurs marchés à conclure entre États européens, la course à l'armement est déjà l'occasion de financer les industries nationales

Si les États membres de l'Otan et de l'Union européenne se posent en « pacificateurs » en Ukraine et en remparts contre Vladimir Poutine, ils y défendent surtout leurs intérêts économiques, et donc ceux de leurs industries capitalistes nationales. Volodymyr Zelensky s'est par exemple engagé à commander 100 Rafales à la France le 17 novembre, et il a signé en avril dernier un accord avec Trump sur les vastes réserves de minerais ukrainiennes, essentielles à la transition énergétique et aux industries de pointe.

Mais au-delà de futurs marchés à conclure entre États européens, la course à l'armement est déjà l'occasion de financer les industries nationales. Et quand les budgets de l'armée augmentent en Finlande, aux Pays-Bas, en Belgique ou en France, cet « effort de guerre » est agité pour justifier les coupes dans le social, dans l'éducation, dans la santé ou dans le logement. Ainsi des 36,5 milliards d'économies supplémentaires prévues en France en 2026, qui permettront de gonfler les crédits dédiés à la « défense » à 57,2 milliards d'euros. Au programme : rénovation des équipements militaires, augmentation des blindés légers et des canons Ceasar (produits par KNDS Group), des Rafales Air et des Mirage (produits par Dassault), mais aussi de l'investissement comme la production européenne du chasseur aérien SCAF (encore Dassault pour la France) ou du « char du futur » (Nexter Systems, KMW et Rheinmetall Landsysteme). De quoi faire joujou pendant qu'on crève à l'hosto…

Défaitisme révolutionnaire

La convergence de l'échiquier politique vers le réarmement à tout-va n'a rien d'une saine panique républicaine, mais procède plutôt d'un vieil impérialisme chevillé au corps. Qu'on retrouve chez les nostalgiques de l'Empire, mais aussi noir sur blanc dans le programme pour la défense de la FI, qui n'hésite pas à faire passer son impérialisme pour de l'« internationalisme » : « [La France] est présente sur tous les continents. […] Sa plus longue frontière maritime est avec l'Australie. Sa plus longue frontière terrestre est avec le Brésil. Son régime politique, la République, repose sur l'idée d'universalité des droits. Il est intrinsèquement universaliste et donc internationaliste ».

Parce qu'on hérite d'un antimilitarisme féroce, on veut raviver la flamme de ce vieux concept marxiste : le défaitisme révolutionnaire

Au lieu de se laisser ainsi labourer et retourner le crâne, pour se retrouver un matin, en pleine redescente, un fusil à la main derrière le général Retailleau, à CQFD, on s'en tient à nos fondamentaux : pas question d'aller se massacrer entre prolos. L'internationalisme dont on se réclame, c'est celui d'une CGT d'avant 1914 qui scandait : « Pas de guerre entre les peuples, pas de paix entre les classes ! ». Et parce qu'on hérite d'un antimilitarisme féroce, on veut raviver la flamme de ce vieux concept marxiste dont nous parle le camarade Gilbert Achcar6 : le « défaitisme révolutionnaire ». Comprendre : si deux puissances impérialistes entrent en guerre l'une contre l'autre, leur population, y compris les soldat·es, doivent « s'oppose [r] à la guerre des deux côtés, chaque groupe s'opposant à la guerre de son propre gouvernement, même si cela contribue à la défaite de ce dernier ». Mais si un État s'apprête à en envahir un autre, l'internationalisme commande d'aller soutenir « les travailleurs et les travailleuses de la nation opprimée [qui] ont le droit et le devoir de défendre leur pays et leurs familles ». Apporter son soutien aux luttes de libération nationale, en Ukraine, en Palestine et partout ailleurs, mais aussi, en tant qu'habitant·e d'un État impérialiste, aller « saboter la machine de guerre de [notre propre] pays ». Car notre défaite nous sera à tous favorable. Let's go.

Maya pamoye

1 Exemples : « char du futur souverain » ou avion de chasse franco-français…

2 Voir par exemple « Ukraine, Russie, service militaire : notre émission spéciale » (À l'air libre), où Mediapart confronte la position militariste d'une chercheuse de l'Institut français des relations internationales à… Clémentine Autain, et l'obscure voie de la « paix armée » (27/11/2025).

3 « Le danger central c'est la fascisation de l'État », CQFD n° 221 (juin 2023).

4 Lire Forteresse Europe de notre journaliste Émilien Bernard (Lux editions, 2024).

5 « Les militants indépendantistes kanak face à la justice française », CQFD n° 244 (septembre 2025).

6 Gilbert Achcar, « Cohérence et incohérence au sujet de la guerre en Ukraine », A l'encontre, La Brèche (avril 2022).

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03.01.2026 à 00:30

Airbnb choisit Marseille pour son dîner de cons annuel

Laury Garcia Haouji, Romane Frachon

Les 14 et 15 novembre devait se tenir le rassemblement des « ambassadeurs et leaders » de Airbnb. Mais les lobbyistes du délogement ont été importunés par des habitants déterminés à les mettre hors les murs de la cité phocéenne. « Airbnb, casse-toi, Marseille n'est pas à toi ! » Aux cris de ce slogan, les militants se sont élancés jusqu'au restaurant La Cantine de Babel Community, bien décidés à chahuter le banquet des convives. La rencontre se déroulait dans ce « coliving » implanté rue (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) /
Texte intégral (519 mots)

Les 14 et 15 novembre devait se tenir le rassemblement des « ambassadeurs et leaders » de Airbnb. Mais les lobbyistes du délogement ont été importunés par des habitants déterminés à les mettre hors les murs de la cité phocéenne.

« Airbnb, casse-toi, Marseille n'est pas à toi ! » Aux cris de ce slogan, les militants se sont élancés jusqu'au restaurant La Cantine de Babel Community, bien décidés à chahuter le banquet des convives. La rencontre se déroulait dans ce « coliving » implanté rue de la République – artère tristement célèbre pour les expulsions de masse de la fin des années 2000. Verres alignés, cocktails branchés, petits plats raffinés : on riait fort en évoquant « optimisation », « expérience voyageur », « taux d'occupation ». Un toast à ce modèle qui fait de Marseille l'objet ­d'appétits insatiables d'investisseurs, et la rend progressivement inhabitable pour ceux qui y vivent encore.

D'abord souriants, les convives ont réagi avec moquerie et dédain. Puis, constatant avec stupeur que la colère prenait de l'ampleur, les délogeurs se sont finalement repliés à l'intérieur du commerce, laissant derrière eux vestes et repas à peine entamés. Malgré les avertissements des vigiles, les militants n'ont pas flanché : la vitrine s'est fendue sous un coup de pied bien ajusté. Le restaurant a aussitôt baissé le rideau.

Peu connu du grand public, ce programme de coaching permet aux investisseurs de se structurer entre pairs. Les « ambassadeurs » forment les nouveaux hôtes, les « leaders » animent des communautés locales. Chacun s'implique moyennant avantages en nature et compensations versées par la plateforme. Récemment, Airbnb proposait à des étudiants, engagés comme auto-entrepreneurs, de convaincre des multipropriétaires de devenir utilisateurs. Bref, le dispositif « ambassadeurs et leaders » vise à créer un réseau d'influence sur l'ensemble du territoire, à légitimer l'expansion de l'entreprise et à normaliser son modèle fondé sur la dérégulation du foncier.

« On ne veut pas de ces investisseurs qui marchandent le droit au logement », lâche un Marseillais venu soutenir l'action. La ville connaît trop bien le sujet. Selon la mairie, la baisse de l'offre locative atteint désormais 88,8 %. Dix jours après l'hommage aux victimes de la rue d'Aubagne, et à dix jours du procès des multipropriétaires Airbnb, cette rencontre faisait figure de provocation. Absents à l'audience, les prévenus ont laissé leurs avocats clamer leur innocence, décrivant des investissements peu rentables et des propriétaires présentés comme d'honnêtes gens dépassés par une paperasse jugée excessive.

Après des années de Far West dans le business du « meublé de saison », la Ville semble désormais vouloir montrer l'exemple. Résolument entrée en campagne, elle s'est constituée partie civile. Délibéré le 2 février. Pour certains, Gaudin n'aurait pas fait mieux.

Romane Frachon et Laury Garcia Haouji
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29.12.2025 à 17:17

Tintin et Astérix en PLS

Thelma Susbielle

Depuis un an, le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême traverse une crise sans précédent. Après le scandale du licenciement d'une employée dénonçant un viol, les autrices de BD sont montées au créneau. Un girlcott qui a mené jusqu'à l'annulation de l'édition 2026. « L'histoire de Chloé a été l'étincelle. La gestion désastreuse d'une affaire de viol, avec une sanction contre la victime : c'est ce qui a mis le feu aux poudres. Et il y avait un énorme tas de poudre », confie (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) / ,
Texte intégral (945 mots)

Depuis un an, le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême traverse une crise sans précédent. Après le scandale du licenciement d'une employée dénonçant un viol, les autrices de BD sont montées au créneau. Un girlcott qui a mené jusqu'à l'annulation de l'édition 2026.

« L'histoire de Chloé a été l'étincelle. La gestion désastreuse d'une affaire de viol, avec une sanction contre la victime : c'est ce qui a mis le feu aux poudres. Et il y avait un énorme tas de poudre », confie l'autrice Noémie Fachan. L'affaire est révélée par une enquête publiée dans L'Humanité : alors qu'elle avait dénoncé un viol durant le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême (FIBD), Élise Bouché-Tran, alias Chloé, se fait licencier par la société organisatrice de l'évènement 9e Art+. Rapidement, d'autres problématiques, déjà dénoncées, refont surface : violences sexistes et sexuelles, management toxique, opacité financière, sous-représentation chronique des autrices… Avec la reconduction de la société 9e Art+ à la direction du festival pour l'après-2027, les appels au boycott se multiplient. Auteur·ices, éditeur·ices indépendant·es puis grands groupes se retirent. Jusqu'à Anouk Ricard, Grand prix 2025, qui refuse l'exposition qui devait lui être consacrée. En novembre, l'édition 2026 est finalement annulée. Pour la première fois, le mythique festival de BD est mis à l'arrêt sous la pression d'une mobilisation des travailleur·euses féministes.

La BD est un véritable vivier pour la pensée féministe. « Les femmes et les personnes sexisées ont toujours été là, mais dans l'ombre »

Pour les professionnel·les du livre, l'affaire Chloé est un point de non-retour. « On savait que 9e Art+ était problématique, mais là c'est devenu impossible à cautionner », tranche Mélanie Deneuve, éditrice chez Même pas mal. À la violence institutionnelle du festival s'ajoute la précarité de la profession : « Il n'existe pas de statut pour les auteur·ices. Au FIBD, quand tu as un prix, tu n'as pas de dotation financière alors que les petits festivals indés arrivent à le faire ! » s'indigne Mélanie Deneuve. Pour Noémie Fachan, cette fragilité économique explique aussi la difficulté à mener des actions : « Renoncer à une occasion de faire connaître son travail, même non rémunéré, c'est dur. »

La révolution féministe se dessine

Malgré cela, des autrices décident de s'organiser rapidement et créent un groupe WhatsApp. Le mot d'ordre ? « Bazarder ce festival », raconte Salomé La Hoche, autrice de BD. Le mouvement se construit hors des cadres traditionnels, sans les syndicats : « On ne savait pas par où prendre les choses. Les autrices ont fait le travail, elles ont assuré », souligne Mélanie Deneuve, pour qui la médiatisation de l'affaire a joué un rôle clé. Salomé La Hoche se souvient : « Je pensais que le festival aurait lieu mais qu'il serait déserté. Je ne m'attendais pas à ce qu'il soit annulé. » Mais pour Thomas Figuières, libraire, l'absence des auteur·ices au FIBD, qui attire habituellement le public grâce aux innombrables séances de dédicace, a été déterminante : « Iels sont le moteur du festival. Ça leur a donné du poids. »

Surtout, la BD est un véritable vivier pour la pensée féministe. « Les femmes et les personnes sexisées ont toujours été là, mais dans l'ombre », rappelle Noémie Fachan. « Un stylo, une feuille, tu peux créer. Ça laisse la place à des voix différentes, aux meufs bizarres qui ne rentrent pas dans les codes du patriarcat », observe Salomé La Hoche. Si le 9e art attire les autrices par son accessibilité, il en est de même pour le public, qui peut avoir accès à des concepts politiques : « La BD, personne n'en a peur. C'est un outil puissant pour faire passer des idées », analyse Noémie Fachan.

Si le FIBD n'aura pas lieu cette année, d'autres initiatives ont été lancées : un festival off est prévu sur place et dans plusieurs villes de France, des « Fêtes interconnectées de la Bande Dessinée » s'organisent via le girlcott. Bien que l'annulation du festival reste une décision coûteuse, notamment pour les libraires et les petites structures, elle ouvre des perspectives nouvelles. « C'est un lourd prix à payer, mais c'est ce qui a été trouvé de plus efficace pour renverser un système toxique », déplore Noémie Fauchan. Pour Salomé La Hoche, et toutes celles qui se sont engagées dans cette lutte, la conclusion est la même : « Quand on se met toutes ensemble, on y arrive. »

Thelma Susbielle
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29.12.2025 à 17:13

Alcoolisme : « Le cynisme est total »

Émilien Bernard

Dans Treize années à te regarder mourir, Benjamin Daugeron décrit sans fard son enfance et son adolescence à l'ombre d'un père alcoolique, finalement décédé de sa maladie. Un court récit coup de poing qui mêle considérations personnelles et politico-sociales. Car l'alcoolisme en ZUP est également synonyme d'abandon étatique et de mépris de classe. « Daniel, mon grand-père, est malade de l'alcool comme ses frères et sœurs, et comme ses parents, ses oncles, ses tantes et peut-être même ses (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) / ,
Texte intégral (1844 mots)

Dans Treize années à te regarder mourir, Benjamin Daugeron décrit sans fard son enfance et son adolescence à l'ombre d'un père alcoolique, finalement décédé de sa maladie. Un court récit coup de poing qui mêle considérations personnelles et politico-sociales. Car l'alcoolisme en ZUP est également synonyme d'abandon étatique et de mépris de classe.

« Daniel, mon grand-père, est malade de l'alcool comme ses frères et sœurs, et comme ses parents, ses oncles, ses tantes et peut-être même ses grands-parents avant lui », écrit l'auteur de Treize années à te regarder mourir (éditions du Commun, 2025). Un terrible constat, l'héritage de la maladie alcoolique frappant également ce père qui est au cœur du récit. Cette perpétuation ne doit rien au hasard, bien au contraire.

Il en faut du courage pour livrer cette histoire et en faire un témoignage magnétique, propulsé par une plume pudique et incisive. Il en faut de la rage accumulée pour dénoncer frontalement la chape éthylique sévissant dans cette ville abandonnée du Berry qu'est Châteauroux. Il en faut de l'amour pour tirer le portrait de ce père en perdition, que jamais il ne juge. Car de bière en bière, son père se détruit inéluctablement, perpétuant la relégation sociale associée à la vie en ZUP : « Nous sommes ce que les gens qui n'en sont pas appellent des “cas sociaux” . »

« Dans le cas de mon père, l'alcool a été un déclencheur du déclassement social dans sa dimension matérielle »

Benjamin est l'exception qui confirme la règle, lui qui s'arrache à ce destin pour fuir le Berry direction Paris, s'émancipant du carcan de la reproduction sociale et de l'abandon étatique. De « cassos » à écrivain, il ne renie pourtant en rien ses origines. Entretien avec un jeune homme en colère.

L'alcoolisme est-il la cause du déclassement social ou bien est-ce l'inverse ?

« Dans le cas de mon père, l'alcool a été un déclencheur du déclassement social dans sa dimension matérielle. C'est non seulement la famille qui est touchée, mais aussi la maison, le travail, puis le corps. Ce déclassement a toujours plané au-dessus de nous. Mon père a vu sa mère souffrir avant lui, son père mourir avant lui. Il sait bien que pour ce monde, pour cette société organisée autour du capital, il n'est rien. Et ce “être rien”, il le vit au quotidien dans les humiliations infligées par les petits patrons, par l'agence d'intérim qui “place” les personnes dans une entreprise, par la précarisation du travail qui fait de l'ouvrier non qualifié de la chair à faire tourner des machines.

« Les alcooliques sont traités comme des moins que rien par les médecins »

Malgré tout, il faut avancer dans la vie et montrer qu'on coche des cases, se marier, avoir des enfants, acheter une maison… Tout ça sous le regard méprisant des voisins. »

Ton père est décrit comme n'arrivant pas à dépasser sa condition et intériorisant le mépris. C'est ça qui le maintient dans l'alcoolisme ?

« Il y a effectivement une intériorisation du mépris de classe qui se vit partout (à la banque, à la CAF, à la Sécu, aux impôts, puisqu'à l'époque on se déplace dans les centres de finances publiques). Ce rejet du pauvre est avant tout véhiculé par l'État et les services publics. Il explique en grande partie la haine de mon père envers lui-même et ce qu'il incarne. Ce qui le maintient dans l'alcool, c'est aussi le manque total de prise en charge médicale, que ce soit à l'hôpital ou en médecine de ville. Les alcooliques sont traités comme des moins que rien par les médecins.

« Poser l'alcool comme un enjeu sanitaire de premier plan, c'est prendre le risque pour les gouvernants de faire perdre des milliards d'euros de chiffre d'affaires à leurs potos à la tête des grands groupes »

Dans un pays où plusieurs millions de personnes ont un “problème avec l'alcool” pour reprendre les termes d'une campagne de prévention télévisée des années 2010, aucun réseau de santé spécialisé n'existe. Les familles et avant tout les femmes et les enfants sont livrés à eux-mêmes et à elles-mêmes, souvent victimes de la violence des malades de l'alcool, qui provoque emportement, agressivité et troubles paranos. »

Pourquoi aucune institution n'a-t-elle pris en charge sa maladie ?

« Prendre en charge la maladie par l'institution, c'est reconnaître la responsabilité de l'État dans ce qui représente un enjeu sanitaire majeur. Par ailleurs, les niveaux de connivence entre sphères économiques et sphères politiques sont tels que le lobbying des grands groupes alcooliers joue un rôle prépondérant dans ce refus politique de traiter ce problème. Poser l'alcool comme un enjeu sanitaire de premier plan, c'est prendre le risque pour les gouvernants de faire perdre des milliards d'euros de chiffre d'affaires à leurs potos à la tête des grands groupes et de dégrader leur image. Il est bien plus commode de pointer du doigt la responsabilité individuelle dans la consommation d'alcool et de faire de l'alcoolique un coupable. Mais tous les alcooliques ne se valent pas. Les plus fortunés peuvent se mettre au vert dans de luxueux établissements de désintoxication et continuer à jouir de tout un réseau social. Par contre, les malades des classes populaires meurent seuls chez eux et sont souvent retrouvés des jours après leur décès, comme ça a été le cas de mon père. »

Tu racontes le mépris social envers la ZUP, qui vous vaut le surnom de « cassos »…

« Le mépris social se manifeste d'abord par le regard. C'est souvent la première forme de contact entre êtres humains. La personne de l'accueil à la CAF, à la mairie, au tribunal ou encore, au commissariat. Puis ce mépris se prolonge par la parole. Les populations plus pauvres ou isolées irritent par leur façon de parler ou par leurs questions. Le premier regard porte sur le langage corporel et vestimentaire, puis les mots échangés trahissent notre condition et justifient les mauvais traitements de la part des agents de l'État.

« L'État cherche à minimiser les coûts du système social sur le dos des malades »

Après être allé au commissariat à 15 ans pour dénoncer les faits de violence dont j'étais victime à la maison, avec constatation des coups par le médecin mandaté par l'institution, l'officier de police judiciaire déclare au procureur que ce n'est qu'une “petite baffe” et qu'on peut me renvoyer chez moi sans mesures de protection. Il ne se cache même pas de cette discussion téléphonique. Il ment devant moi, impunément. Parce que nos existences n'ont pas de valeur à leurs yeux. Nous représentons un poids pour la police qui est formée pour aller au combat plutôt que pour protéger et assister la population. Par ailleurs, l'institution judiciaire fait preuve d'une indéniable haine à l'égard des pauvres. En témoigne le nombre de personnes issues de milieux populaires emprisonnées sous des conditions abjectes dans ce pays. »

Tu racontes que ta famille est considérée comme improductive et donc rejetée du jeu social. Comment ça se manifeste ?

« Par une volonté délibérée de limiter le coût financier imputé par nos existences au système. Mon père a par exemple été déclaré invalide à seulement 80 % alors qu'il ne pouvait plus avoir d'activité physiquement engageante. Il ne pouvait pas marcher plus de 10 ou 15 minutes, ne pouvait plus conduire. Il avait beaucoup de mal à tenir un stylo ou rouler ses propres cigarettes. Il aurait dû être déclaré invalide à 100 %. Seulement, l'État cherche à minimiser les coûts du système social sur le dos des malades. Le cynisme est total.

Les sans-abri sont par exemple majoritairement issus de l'Aide sociale à l'enfance quand ils étaient mineurs. Une grande partie d'eux souffrent de pathologies psychiatriques graves, sans aucune prise en charge de l'État. Ces personnes ont besoin d'un logement, d'un hôpital et d'un revenu minimum qui leur permettraient de vivre dignement et de s'insérer dans la société. Ce ne sont pas les pauvres qui rejettent le système, c'est le système qui ne veut pas d'eux. Pour que les riches soient toujours plus riches, les pauvres doivent être toujours plus pauvres. »

Colette est le personnage le plus « positif » du livre. Comment se différencie-t-elle des autres personnes faisant partie de ton environnement proche ?

« Ma grand-mère Colette a été la seule personne de mon entourage familial à ne jamais faire preuve de violence à mon égard. Et ma seule source de douceur et de tendresse durant toute mon enfance, une tendresse et une douceur pudiques et discrètes qui ne se manifestaient pas par de l'affection physique ou des câlins mais par des regards et, parfois, des mots. Elle m'appelait “Chéri” quand elle s'adressait à moi.

Colette a vécu une multitude de violences infligées par son mari Daniel, que je n'ai heureusement pas connu. Elle a demandé le divorce à deux reprises, suite à des violences dont elle n'a jamais voulu me raconter la nature. La justice le lui a refusé à chaque fois. Il a fallu attendre que Daniel se suicide dans l'appartement d'un coup de carabine pour que Colette soit libérée de ce monstre. La justice justifiait son refus de lui accorder le divorce car Daniel, profondément alcoolique, était reconnu comme “malade” aux yeux du juge. Sa femme n'avait donc pas le droit de l'abandonner. »

Propos recueillis par Émilien Bernard
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27.12.2025 à 11:55

Briser le silence avec un micro

Margaux Wartelle

Vingt ans après avoir subi un inceste de la part de son beau-père, Léna Rivière cherche « la voix des autres », ses proches et les autres victimes du même agresseur. Le processus aboutit au magnifique documentaire radiophonique « Queen of Bongo », réflexion sur la justice, le pardon et, en creux, le pouvoir du micro. Sur la route d'un week-end dans le Verdon, la radio est allumée. Aux infos cette année-là, il est notamment question de l'affaire Outreau. Sur la banquette arrière, Léna (…)

- CQFD n°247 (décembre 2025) /
Texte intégral (701 mots)

Vingt ans après avoir subi un inceste de la part de son beau-père, Léna Rivière cherche « la voix des autres », ses proches et les autres victimes du même agresseur. Le processus aboutit au magnifique documentaire radiophonique « Queen of Bongo », réflexion sur la justice, le pardon et, en creux, le pouvoir du micro.

Sur la route d'un week-end dans le Verdon, la radio est allumée. Aux infos cette année-là, il est notamment question de l'affaire Outreau. Sur la banquette arrière, Léna apprend ce que veut dire le mot viol. Elle arrive alors à formuler ce qui lui arrive. « Je savais qu'il fallait pas le dire mais je savais pas pourquoi et je savais pas ce que c'était. J'ai parlé à partir du moment où j'ai compris ce que c'était et c'était grâce à la radio ». Elle parle, mais on l'entend à moitié. Plus tard, une autre victime, devenue adulte, porte plainte. Finalement plusieurs enfants sont concernés, un procès a lieu en 2009, aux assises. L'agresseur est condamné.

Retour sur la bande FM. Léna Rivière est aujourd'hui réalisatrice à Radio Grenouille, dans le quartier de son enfance, la Belle-de-Mai à Marseille, à quelques rues de l'appartement où son beau-père l'a agressée pendant plusieurs années. Elle décide d'entamer un travail de reconquête, par la radio. Interroger ses proches d'abord, frère, sœur, belle-mère et surtout, son père, qui ouvre le documentaire dans un bouleversant dialogue avec sa fille. Les mots sont mis sur la culpabilité de n'avoir pas plus agi, mais aussi sur ce qui reste d'une relation et sur la place du pardon.

Il en sera beaucoup question, du pardon. Pas à l'agresseur mais à l'entourage. À soi-même aussi. Parmi les autres victimes, rencontrées au procès ou à l'occasion du documentaire, Charlotte, aujourd'hui mère, se demande si elle aurait pu parler plus tôt et éviter les victimes de la génération de Léna. Cette dernière s'en veut à son tour pour une de ses amies d'enfance, agressée après elle par le même homme. Anna, de son côté, est la première à avoir porté plainte. C'est grâce à elle que Léna a pu être crue et entendue. « Si t'avais pas porté plainte, quelle aurait été mon histoire ? […] D'avoir lu ta déposition, je me souviens d'une sensation dans le corps extrêmement étrange, parce que c'était tellement similaire, donc d'un côté tu te sens moins seule et dans le même temps […] c'est comme si j'avais réalisé qu'on était interchangeables… » La force de ces échanges, où celle qui tient le micro fait partie intégrante de l'histoire et crée elle-même les conditions pour que ces paroles surgissent est précieuse. Et la quête de ses « âmes sœurs », comme elle les appelle, se transforme peu à peu en reprise de pouvoir sur soi et sur son récit.

La recherche est sans fin, le nombre de victimes, inconnu. Sur la route, on laisse des interrogations, des silences et des relations abîmées. Mais les portes s'ouvrent et le micro sert de prétexte pour se rencontrer, se parler enfin et se soigner, comme lors de cette scène incroyable, où accompagnée de son meilleur ami, Léna revient dans la cour où elle s'est longtemps sentie piégée. Une expédition sous forme d'ultime libération : « Je suis revenue me chercher et je crois que ça, c'est se faire justice. »

Margaux Wartelle
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