22.01.2026 à 20:01
Matheo Malik
Au Forum économique mondial, juste avant sa rencontre bilatérale avec Donald Trump, le président ukrainien a prononcé un discours particulièrement dur à l’encontre des dirigeants européens. Sa ligne : le monde bouge plus vite que vous — et vous ne faites rien.
Nous le traduisons.
L’article « Les Européens sont restés en mode Groenland » : le discours choc de Zelensky à Davos en intégralité est apparu en premier sur Le Grand Continent.
À Davos le jeudi 22 janvier, jour de signature par 19 pays de la Charte du « Conseil de la paix » de Donald Trump, Volodymyr Zelensky a prononcé un discours confrontationnel à l’adresse des Européens.
Pour le président ukrainien, dont le pays va entrer dans sa quatrième année de guerre de haute intensité et à grande échelle avec la Russie de Poutine, le sursaut européen n’a pas encore eu lieu — et la faiblesse de la réponse à Trump sur le Groenland en est un signal.
Sur les actifs russes gelés comme sur les munitions, il déclare sèchement que « Poutine a réussi à arrêter l’Europe ». Sur l’Iran, il fustige des dirigeants européens « en vacances » qui n’ont pas réussi à empêcher le bain de sang. Le président ukrainien brandit aussi l’exemple du Bélarus en 2020, où l’absence de fermeté face à l’écrasement de l’opposition de Loukachenko après des élections fabriquées a conduit à une vassalisation directe à Moscou.
Comment comprendre le choix d’une intervention si agressive — qui plus est après un discours qui avait sensiblement la même tonalité que celui de l’année dernière devant le Forum économique mondial ?
Il pourrait s’agir d’une stratégie visant à ne pas antagoniser Trump juste avant une rencontre bilatérale au terme de laquelle le président ukrainien a affirmé être parvenu partiellement à un accord notamment sur la question des « garanties de sécurité ».
Mais plus largement, il s’agit surtout pour Zelensky d’interpeller les Européens sur une ligne que l’Ukraine met désormais de plus en plus en avant : face aux menaces subies, elle est elle-même prête à aider.
« L’Europe doit être forte et l’Ukraine est prête à aider par tous les moyens nécessaires pour garantir la paix et empêcher la destruction.
Nous sommes prêts à aider les autres à devenir plus forts qu’ils ne le sont actuellement.
Nous sommes prêts à faire partie d’une Europe qui compte vraiment. Une Europe dotée d’une puissance réelle, d’une grande puissance. »
À Davos, il n’est pas sûr que le message soit passé.
Merci beaucoup, chers amis.
Tout le monde se souvient du grand film américain Un jour sans fin avec Bill Murray et Andie MacDowell.
Personne ne voudrait vivre ainsi : répéter la même chose pendant des semaines, des mois, voire des années.
Et pourtant, c’est exactement ainsi que nous sommes en train de vivre. C’est désormais notre vie, et chaque manifestation comme celle-ci le prouve.
L’année dernière, ici même à Davos, j’ai conclu mon discours par ces mots : « L’Europe doit savoir se défendre. » Un an s’est écoulé et rien n’a changé.
Nous sommes toujours dans une situation où je dois prononcer les mêmes mots.
Pourquoi ? La réponse ne réside pas seulement dans les menaces qui existent ou qui pourraient apparaître.
Chaque année apporte quelque chose de nouveau pour l’Europe et pour le monde.
Tout le monde a récemment tourné son attention vers le Groenland.
Il est clair que la plupart des dirigeants ne savent tout simplement pas quoi faire sur ce sujet.
Tout le monde semble simplement attendre que les États-Unis se calment, dans l’espoir que cela passe — mais que se passera-t-il si ce n’est pas le cas ?
On a beaucoup parlé des manifestations en Iran — elles ont pourtant été noyées dans le sang. Le monde n’a pas suffisamment aidé le peuple iranien. Il est resté à l’écart. En Europe, il y a eu les fêtes de Noël et du Nouvel An, les vacances. Lorsque les hommes politiques sont revenus au travail et ont commencé à se forger une opinion sur la question, l’ayatollah avait déjà tué des milliers de personnes.
Et que deviendra l’Iran après ce bain de sang ?
Si le régime survit, cela envoie un signal clair à tous les tyrans : si vous tuez suffisamment de gens, vous resterez au pouvoir.
Qui, en Europe, a besoin que ce message devienne réalité ?
Pourtant, l’Europe n’a même pas essayé d’élaborer sa propre réponse.
Regardons du côté de l’hémisphère occidental.
Le président Trump a mené une opération au Venezuela et Maduro a été arrêté. Les opinions divergent à ce sujet, mais le fait est que Maduro est jugé à New York.
Désolé, mais Poutine n’est pas jugé.
Et la plus grande guerre en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale est sur le point d’entrer dans sa quatrième année.
L’homme qui l’a déclenchée est non seulement libre, mais il se bat toujours pour récupérer son argent gelé en Europe.
Et vous savez quoi ?
Il est en train de réussir.
C’est Poutine qui est en train d’essayer de décider de l’utilisation des avoirs russes gelés — pas ceux qui ont le pouvoir de le punir pour cette guerre.
Heureusement, l’Union a décidé de geler les avoirs russes pour une durée indéterminée et je lui en suis reconnaissant. Merci, Ursula. Merci, Antonio, et merci à tous les dirigeants qui ont apporté leur aide.
Mais lorsque le moment est venu de décider d’utiliser ces avoirs pour se défendre contre l’agression russe, la décision a été bloquée.
Poutine a réussi à faire cela : oui, il a malheureusement réussi à arrêter l’Europe.
Mon point suivant est celui-ci : en raison de la position des États-Unis, les gens évitent désormais le sujet de la Cour pénale internationale. Et c’est compréhensible. C’est la position historique des États-Unis. Mais en même temps, il n’y a toujours pas de progrès réel dans la mise en place d’un tribunal spécial pour juger l’agression russe contre l’Ukraine, contre le peuple ukrainien. Et nous avons un accord. C’est vrai. De nombreuses réunions ont eu lieu, mais l’Europe n’a toujours pas réussi à trouver un siège pour le tribunal, avec du personnel et des travaux concrets qui y soient conduits.
Que manque-t-il ? Du temps ou de la volonté politique.
Trop souvent en Europe, il y a toujours quelque chose de plus urgent que la justice.
À l’heure actuelle, nous travaillons activement avec nos partenaires sur les garanties de sécurité, et je leur en suis reconnaissant. Mais celles-ci concernent l’après-guerre.
Une fois le cessez-le-feu entré en vigueur, il y aura des contingents, des patrouilles conjointes et des drapeaux partenaires sur le sol ukrainien. C’est une très bonne avancée et le signe que le Royaume-Uni et la France sont prêts à engager leurs forces sur le terrain. Un premier accord a déjà été conclu à ce sujet. Merci Keir ; merci Emmanuel et tous les dirigeants de notre coalition.
Nous faisons tout notre possible pour que notre coalition de volontaires devienne véritablement une coalition d’action. Encore une fois, tout le monde est très positif, mais le soutien du président Trump est toujours nécessaire ; je le répète, aucune garantie de sécurité ne peut fonctionner sans les États-Unis.
Mais qu’en est-il du cessez-le-feu lui-même ?
Qui peut contribuer à le mettre en œuvre ?
L’Europe adore discuter de l’avenir, mais évite d’agir aujourd’hui ; d’être à l’initiative d’actions qui définissent le type d’avenir que nous aurons. C’est là le problème. Pourquoi le président Trump peut-il empêcher les pétroliers de la flotte fantôme de passer et saisir le pétrole, mais pas l’Europe ?
Le pétrole russe est transporté le long des côtes européennes ; il finance la guerre contre l’Ukraine et contribue à déstabiliser l’Europe. Il faut donc arrêter, confisquer et vendre le pétrole russe au profit de l’Europe. Pourquoi pas ? Si Poutine n’a pas d’argent, il n’y a pas de guerre pour l’Europe. Si l’Europe a de l’argent, elle peut protéger sa population. À l’heure actuelle, ces pétroliers rapportent de l’argent à Poutine. Et cela signifie que la Russie continue de mener son programme malsain.
Point suivant.
Je l’ai déjà dit et je le répète : l’Europe a besoin de forces armées unifiées ; des forces capables de défendre véritablement l’Europe.
Aujourd’hui, l’Europe se repose uniquement sur la conviction que si un danger survient, l’OTAN agira.
Mais personne n’a vraiment vu l’Alliance en action. Si Poutine décide de s’emparer de la Lituanie ou d’attaquer la Pologne, qui réagira ?
Qui réagira ?
À l’heure actuelle, l’OTAN existe grâce à la conviction que les États-Unis agiront, qu’ils ne resteront pas à l’écart et qu’ils apporteront leur aide. Mais que se passera-t-il s’ils ne le font pas ?
Croyez-moi, cette question est dans l’esprit de tous les dirigeants européens et certains tentent de se rapprocher du président Trump ; c’est vrai.
Certains attendent en espérant que le problème disparaisse.
D’autres ont commencé à agir, en investissant dans la production d’armes et en établissant des partenariats, afin d’obtenir le soutien du public pour une augmentation des dépenses de défense.
Rappelons-nous bien d’une chose : jusqu’à ce que les États-Unis fassent pression sur l’Europe pour qu’elle augmente ses dépenses de défense, la plupart des pays n’essayaient même pas d’atteindre 5 % du PIB, le minimum nécessaire pour garantir la sécurité.
L’Europe doit savoir se défendre. Si vous envoyez 30 ou 40 soldats au Groenland, à quoi cela sert-il ? Quel message cela envoie-t-il à Poutine, à la Chine ?
Et surtout, quel message cela envoie-t-il au Danemark — le plus important, votre proche allié ?
Soit vous déclarez que les bases européennes protégeront la région contre la Russie et la Chine et vous établissez ces bases, soit vous risquez de ne pas être pris au sérieux parce que vos soldats ne protégeront rien.
Or nous savons quoi faire. Si les navires de guerre russes naviguent librement autour du Groenland, l’Ukraine peut aider.
Nous avons l’expertise et les armes nécessaires pour faire en sorte qu’aucun de ces navires ne reste. Ils peuvent couler au large du Groenland, tout comme ils coulent au large de la Crimée. Pas de problème : nous avons les outils et les personnes nécessaires. La mer n’est pas la première ligne de défense.
Nous pouvons donc agir et nous savons comment nous battre là-bas si on nous le demande.
Si l’Ukraine faisait partie de l’OTAN, nous résoudrions ce problème avec les navires russes — mais ce n’est pas le cas.
Quant à l’Iran, tout le monde attend de voir ce que feront les États-Unis.
Car le reste du monde ne propose rien. L’Europe ne propose rien et ne veut pas s’impliquer sur cette question en tant que soutien du peuple iranien et de la démocratie dont il a besoin.
Pourtant, lorsque vous refusez d’aider un peuple qui se bat pour sa liberté, les conséquences reviennent toujours — et elles sont toujours négatives. L’exemple du Bélarus en 2020 est parlant : personne n’a aidé son peuple et désormais les missiles russes Oreshnik sont déployés sur ce territoire, à portée de la plupart des capitales européennes.
Cela ne se serait pas produit si la voix du peuple bélarusse avait été entendue en 2020.
Nous avons dit à plusieurs reprises à nos partenaires européens : « Vous devriez agir maintenant contre ces missiles au Bélarus — les missiles ne sont jamais purement décoratifs. » Mais l’Europe est restée en mode Groenland ; peut-être qu’un jour quelqu’un fera quelque chose.
La question du pétrole russe relève de la même logique.
C’est une bonne chose qu’il existe de nombreuses sanctions. Le pétrole russe devient moins cher — mais son flux ne s’est pas arrêté. Les entreprises russes qui financent la machine de guerre de Poutine continuent de fonctionner et cela ne changera pas sans de nouvelles sanctions.
Nous sommes reconnaissants de toutes les pressions exercées sur l’agresseur, mais soyons honnêtes : l’Europe doit faire davantage pour que ses sanctions bloquent les ennemis aussi efficacement que les sanctions américaines.
Pourquoi est-ce important ? Parce que si l’Europe n’est pas considérée comme une puissance mondiale, si ses actions ne dissuadent pas les mauvais acteurs, alors elle ne fera jamais que réagir, rattrapant son retard face aux nouveaux dangers et aux nouvelles attaques.
Les forces qui tentent de détruire l’Europe ne sont confrontées à aucun obstacle.
Elles opèrent librement, même à l’intérieur de l’Europe.
Chaque Viktor qui vit de l’argent européen tout en essayant de vendre les intérêts européens mérite une bonne gifle. Et s’il se sent à l’aise à Moscou, cela ne signifie pas que nous devons laisser les capitales européennes devenir de petits Moscou.
Nous devons nous rappeler ce qui nous sépare de la Russie.
La ligne de conflit la plus fondamentale entre la Russie, l’Ukraine et toute l’Europe est la suivante : la Russie se bat pour dévaloriser les peuples, pour s’assurer que lorsque les dictateurs veulent détruire quelqu’un, ils le peuvent.
Mais ils doivent perdre le pouvoir, et non le gagner.
Prenons l’exemple des Ukrainiens. Aujourd’hui, les missiles russes ne peuvent être produits que parce qu’il existe des moyens de contourner les sanctions ; tout le monde voit comment la Russie essaie de faire mourir de froid les Ukrainiens à -20°C ; pourtant la Russie ne pourrait pas construire de missiles balistiques ou de croisière sans les composants essentiels provenant d’autres pays.
Et je ne parle pas seulement de la Chine. Trop souvent, les gens se cachent derrière l’excuse que la Chine aide la Russie. C’est vrai, mais la Russie se procure également des composants auprès d’entreprises en Europe, aux États-Unis et à Taïwan.
À l’heure actuelle, beaucoup investissent dans la stabilité autour de Taïwan pour éviter la guerre.
Mais les entreprises taïwanaises peuvent-elles cesser de fournir des composants électroniques à la Russie pour la guerre ?
L’Europe ne dit presque rien. Les États-Unis ne disent rien. Et Poutine fabrique des missiles.
Et je remercie bien sûr tous les pays et toutes les entreprises qui aident l’Ukraine à réparer son système énergétique.
C’est crucial.
Merci à tous ceux qui soutiennent le programme PURL grâce auquel nous pouvons acheter des missiles Patriot. Mais ne serait-il pas moins coûteux et plus facile de priver directement la Russie des composants dont elle a besoin pour produire des missiles, voire de détruire les usines qui les fabriquent ? L’année dernière, on a passé la plupart du temps à parler des armes à longue portée pour l’Ukraine et tout le monde disait que la solution était à portée de main.
Aujourd’hui, plus personne n’en parle. Mais les missiles russes et les Shahed sont toujours là — et nous avons toujours les coordonnées des usines où ils sont fabriqués et qui visent aujourd’hui l’Ukraine.
Demain, ils pourraient viser n’importe quel pays de l’OTAN.
En Europe, on nous conseille de ne pas parler des Tomahawks aux Américains, pour ne pas gâcher l’ambiance. Et on nous dit de ne pas évoquer les missiles Taurus lorsque le sujet porte sur la Turquie.
Les diplomates disent de ne pas offenser la Grèce. Et la Grèce nous dit de faire attention à la Turquie.
En Europe, il y a d’interminables disputes internes et des non-dits qui l’empêchent de s’unir et de parler assez honnêtement pour trouver de vraies solutions.
Trop souvent, les Européens se retournent les uns contre les autres, les dirigeants, les partis, les mouvements et les communautés, au lieu de s’unir pour arrêter la Russie — qui apporte la même destruction à tout le monde.
Au lieu de devenir une véritable puissance mondiale, l’Europe reste un kaléidoscope de puissances petites et moyennes, magnifique mais fragmenté.
Au lieu de prendre l’initiative de défendre la liberté dans le monde entier, en particulier lorsque l’attention des États-Unis se porte ailleurs, l’Europe semble perdue en essayant de convaincre le président américain de changer.
Mais il ne changera pas.
Le président Trump aime qui il est. Il dit qu’il aime l’Europe, mais il n’écoutera pas une telle Europe.
L’un des plus grands problèmes de l’Europe d’aujourd’hui — même si on en parle peu — est surtout une question d’état d’esprit.
Certains dirigeants européens sont originaires d’Europe, mais ne sont pas toujours en faveur de l’Europe. Et l’Europe reste davantage une géographie, une histoire, une tradition, plutôt qu’une véritable force politique, une grande puissance.
Certains Européens sont vraiment forts ; mais beaucoup nous disent que nous devons rester forts.
Ils veulent toujours que quelqu’un d’autre soit fort pour eux — de préférence jusqu’aux prochaines élections.
Mais ce n’est pas ainsi que fonctionne une grande puissance à mon sens. Les dirigeants disent : nous devons défendre les intérêts européens » mais ils espèrent que quelqu’un d’autre le fera à leur place. Et quand ils parlent de valeurs, cela sonne souvent creux.
Ils disent tous : « Nous avons besoin de quelque chose pour remplacer l’ancien ordre mondial ». Mais où sont les dirigeants prêts à agir ? Agir maintenant sur terre, dans les airs, en mer pour construire un nouvel ordre mondial.
On ne peut pas construire un nouvel ordre mondial avec des mots. Seules les actions créent vraiment l’ordre.
Aujourd’hui, les États-Unis ont lancé le « Conseil de la paix ». L’Ukraine a été invitée. Tout comme la Russie et le Bélarus alors que la guerre n’a pas cessé et qu’il n’y a même pas de cessez-le-feu. Vous avez vu qui s’est joint à cette initiative. Chacun avait ses raisons. Mais voici le problème : l’Europe n’a même pas encore adopté une position commune sur l’idée américaine.
Peut-être que ce soir, lorsque le Conseil européen se réunira, il prendra une décision. Mais les documents ont déjà été signés ce matin et ce soir, il pourrait également prendre une décision concernant le Groenland.
Hier soir, Mark Rutte s’est entretenu avec le président Trump. Merci, Mark, pour votre productivité.
Les États-Unis sont déjà en train de changer de position, mais personne ne sait exactement comment.
Les choses évoluent donc plus vite que nous. Elles évoluent plus vite que l’Europe. Et comment l’Europe peut-elle suivre le rythme ?
Chers amis, nous ne devons pas nous rabaisser à des rôles secondaires.
Pas alors que nous avons la possibilité d’être ensemble une grande puissance.
Nous ne devons pas accepter que l’Europe ne soit qu’un mélange de petites et moyennes puissances entouré d’ennemis de l’Europe.
Lorsque nous sommes unis, nous sommes vraiment invincibles.
L’Europe peut et doit être une force mondiale ; non pas une force qui réagit tardivement, mais une force qui définit l’avenir ; qui aiderait tout le monde — du Moyen-Orient à toutes les autres régions du monde ; une force qui aiderait l’Europe elle-même, car les défis auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui sont des défis pour le mode de vie européen, où les personnes et les nations comptent.
L’Europe peut contribuer à bâtir un monde meilleur ; l’Europe doit bâtir un monde meilleur et un monde sans guerre.
Pour cela, elle a besoin de force.
Pour cela, nous devons agir ensemble et agir à temps.
Et surtout, nous devons avoir le courage d’agir.
Nous travaillons activement à la recherche de solutions concrètes.
Aujourd’hui, nous avons rencontré le président Trump et nos équipes travaillent presque tous les jours. Ce n’est pas simple. Les documents visant à mettre fin à cette guerre sont presque prêts et c’est vraiment important.
L’Ukraine travaille avec une honnêteté et une détermination totales, et cela porte ses fruits ; la Russie doit elle aussi se préparer à mettre fin à cette guerre, à cesser cette agression, l’agression russe, la guerre que la Russie mène contre nous.
La pression doit être suffisamment forte et le soutien à l’Ukraine doit être encore plus fort.
Nos précédentes réunions avec le président des États-Unis nous ont permis d’obtenir des missiles de défense. Les Européens ont également apporté leur aide.
Aujourd’hui, nous avons également parlé de la protection de l’espace aérien — ce qui signifie bien sûr la protection des vies humaines. J’espère que les États-Unis continueront à nous soutenir.
L’Europe doit être forte et l’Ukraine est prête à aider par tous les moyens nécessaires pour garantir la paix et empêcher la destruction.
Nous sommes prêts à aider les autres à devenir plus forts qu’ils ne le sont actuellement.
Nous sommes prêts à faire partie d’une Europe qui compte vraiment. Une Europe dotée d’une puissance réelle, d’une grande puissance.
Aujourd’hui, nous avons besoin de cette puissance pour protéger notre propre indépendance. Mais vous avez également besoin de l’indépendance de l’Ukraine, car demain, vous devrez peut-être défendre votre mode de vie.
Et lorsque l’Ukraine sera à vos côtés, personne ne vous marchera dessus. Vous aurez toujours les moyens d’agir et d’agir à temps.
C’est très important : agir à temps.
Chers amis, aujourd’hui est l’un des derniers jours de Davos, mais certainement pas le dernier Davos — tout le monde est bien d’accord là-dessus.
Beaucoup de gens croient que les choses finiront par s’arranger d’elles-mêmes mais nous ne pouvons pas compter là-dessus pour garantir une véritable sécurité.
La foi ne suffit pas — qu’il s’agisse de la foi en un partenaire ou d’un heureux concours de circonstances.
Aucune discussion intellectuelle ne peut mettre fin aux guerres. Nous avons besoin d’actions.
L’ordre mondial découle de l’action et nous avons simplement besoin du courage d’agir.
Sans action aujourd’hui, il n’y aura pas de lendemain.
Mettons fin à ce « jour sans fin » : c’est possible.
Merci.
Slava Ukraini !
L’article « Les Européens sont restés en mode Groenland » : le discours choc de Zelensky à Davos en intégralité est apparu en premier sur Le Grand Continent.
14.01.2026 à 18:16
Matheo Malik
Les frappes américaines que prépare Trump contre l’Iran sont-elles vouées à n’avoir aucun impact ?
Pour faire tomber la République islamique, il faut une opération systémique.
Dans un aggiornamento à la doctrine néoconservatrice, un rapport préconise une nouvelle stratégie totale pour renverser l’Iran des mollahs : le « regime collapse ».
L’article Du « regime change » au « regime collapse » : comment les néoconservateurs cherchent à refaçonner le trumpisme est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Un an avant les frappes historiques de juin 2025 de l’opération « Midnight Hammer », Barak Seener avait produit un rapport passé relativement inaperçu qui préconisait de telles attaques.
Juste après celles-ci, il a signé un important aggiornamento qui précise sa théorie du regime change. Celui-ci pourrait inspirer la Maison-Blanche, alors que Trump n’a jamais été aussi proche d’une intervention militaire.
Pour Seener, le régime iranien est certes sorti très affaibli de la séquence de la guerre des douze Jours mais le régime de l’ayatollah Khamenei tiendrait grâce à une résilience propre à sa forme révolutionnaire, perpétuellement dynamique, dans un alliage de « philosophie islamique, de nationalisme persan et d’utilisation ciblée de la technologie ».
« La capacité du régime à résister et à contrer l’opposition culturelle, économique et politique dépend du système politique iranien et de l’uniformité de son élite, qui lui permet de sombrer dans un autoritarisme accru afin de renforcer la survie du régime.
Cette résilience est facilitée par la capacité du régime à coopter l’opposition ou à réprimer la dissidence. »
En d’autres termes, l’axe de la résistance pourrait se reformer — et à nouveau menacer Israël et les États-Unis.
La clef de la nouvelle proposition de Seener repose sur l’inflexion qu’il donne à l’opération d’ingérence américaine qu’il appelle de ses vœux.
Pour lui, il est manifeste que Trump ne se lancera pas dans une version maximaliste du regime change avec des troupes au sol, par crainte d’avoir à gérer la construction d’une transition sur un territoire aussi vaste et aussi peuplé que l’Iran.
Les spectres irakien et afghan inhibant les initiatives pour un changement de régime « piloté », la stratégie préconisée par l’auteur est en fait plus radicale et potentiellement beaucoup plus risquée : l’effondrement — et l’étouffement par le chaos, de Chiraz à Téhéran, de toute possibilité d’une menace pour la région.
Par quoi passe cette théorie du regime collapse ?
« Les décideurs politiques occidentaux doivent au minimum mener une politique visant à provoquer l’effondrement du régime (regime collapse) sous l’influence occidentale, plutôt qu’un changement de régime contrôlé par l’Occident.
L’effondrement du régime implique de saper continuellement la capacité du gouvernement à exercer son pouvoir, ce qui aboutit au renversement de la structure politique iranienne.
Cela ne peut être réalisé qu’en combinant des frappes militaires externes, par opposition à une intervention militaire à grande échelle, qui ciblent les centres de pouvoir iraniens, notamment les installations d’enrichissement d’uranium, les centres de commandement et de contrôle du Corps des Gardiens de la révolution islamique, les dirigeants de celui-ci et les scientifiques nucléaires. »
S’il en dit peu sur « l’après » — appelant à ne pas reproduire en Iran les erreurs de l’ère post-Saddam Hussein — l’auteur prévoit quand même certains risques.
Pour lui, il n’est ainsi pas exclu que les Pasdaran survive à l’effondrement du régime tout comme la milice Basij, décentralisée et difficilement ciblable ou influençable.
De l’aveu de l’auteur, une telle perspective serait presque pire pour les ennemis de l’Iran : en dehors de la vision stratégique du Guide suprême, une résistance purement paramilitaire décentralisée n’aurait plus aucune limite pour agir par la force.
Dans son scénario d’anticipation du pire, Barak Seener va encore plus loin en imaginant le cas où le régime s’effondrerait en laissant place à un gouvernement autoritaire, opposé à la démocratie et fondamentalement hostile à l’Occident.
Pour anticiper un tel cas de figure, l’auteur suggère qu’il faudrait bel et bien avoir recours à une stratégie de state-building :
« Un élément essentiel pour ce moment post-régime est celui qui offre une stabilité alternative au modèle étatique structuré du Velayat-e faqih (le gouvernement du docte). En l’absence d’un tel modèle, le régime, bien que profondément impopulaire, reste un ‘mal connu’ préférable à l’inconnu et au chaos potentiel.
L’Occident doit travailler avec les groupes d’opposition libéraux qui sont pro-occidentaux dans leur orientation afin de leur donner les moyens de trouver une solution pour ‘le jour d’après’. À cette fin, le présent rapport examine la coordination occidentale des forces d’opposition afin de promouvoir une transition qui offre un certain degré de continuité pour éviter un vide de gouvernance qui compromettrait l’efficacité de l’opposition. »
Nous traduisons les principaux extraits de cette stratégie.
Le rapport est téléchargeable en intégralité à ce lien.
« Un Iran non nucléaire qui n’exporterait pas le terrorisme est dans l’intérêt stratégique de l’Occident.
Cela implique l’effondrement du régime (regime collapse).
L’Occident doit travailler avec les groupes d’opposition libéraux qui sont pro-occidentaux dans leur orientation afin de leur donner les moyens de trouver une solution pour ‘le jour d’après’.
À cette fin, le présent rapport examine la coordination occidentale des forces d’opposition afin de promouvoir une transition qui offre une certaine continuité, pour éviter un vide de gouvernance qui compromettrait l’efficacité de l’opposition.
Il est extrêmement improbable que le régime s’effondre de lui-même.
Les réformistes et les factions radicales divergent sur les tactiques à adopter — telles que le degré d’engagement avec l’Occident ou les réformes internes — mais ils s’alignent étroitement sur les doctrines stratégiques fondamentales : non-nucléarisation, hostilité envers Israël et les États-Unis, et soutien aux réseaux régionaux de mandataires.
L’opposition aux États-Unis et à Israël reste le point de consensus en Iran, et l’idée de « l’axe de la résistance » est au cœur de la politique étrangère de la République islamique. »
L’auteur reprend en l’adaptant à l’Iran les grandes lignes de la doctrine néoconservatrice qui ont guidé la politique américaine dans sa « guerre contre la terreur ». Le cadre théorique n’est cependant plus celui de « l’empire bienveillant » de Robert Kagan ou du deuxième discours d’investiture de Bush : il ne s’agit plus d’exporter la démocratie américaine dans le monde pour assurer la stabilité globale mais de défendre les intérêts de l’Occident en établissant les conditions d’un endiguement du terrorisme — que l’Iran finance dans le golfe Persique.
C’est dans ce sens que cet aggiornamento s’inscrit dans la lignée du premier rapport de Seener sur la dissuasion.
Il apporte toutefois une nuance doctrinale forte : il ne s’agit plus de « changer » le régime mais de provoquer son « effondrement » sans avoir la prétention de contrôler la suite mais en se laissant les marges de manœuvre nécessaires pour le faire si besoin.
« Si les décideurs politiques occidentaux doivent proposer une formation à tous les groupes d’opposition pour l’après-révolution, l’Occident ne doit soutenir que les groupes d’opposition qui se situent en dehors des structures politiques iraniennes et qui soutiennent l’effondrement du régime.
Cela permettrait de tirer parti de l’aliénation du public et de renforcer la partie de l’opposition qui cherche à renverser le régime, ce qui pourrait accroître la fragilité de ce dernier. L’alternative serait de contribuer involontairement à l’enracinement d’une culture autoritaire. »
Il est admis qu’avant même la brutalité du régime de la République islamique, l’installation de la dynastie des Pahlavi par l’opération Ajax pilotée par la CIA et d’autres agences de contre-espionnage a contribué à cette « culture autoritaire » que l’auteur préconise d’éradiquer.
« Les pays occidentaux ont une excellente occasion de compléter leur interventionnisme militaire en reconnaissant les groupes d’opposition en exil et en Iran, et en coordonnant leurs positions afin d’atténuer les effets négatifs potentiels de l’effondrement du régime lors de la transition du pouvoir et de l’autorité. »
D’une manière plus fine que par le soutien à une seule figure extérieure — comme le fils du shah, Reza Pahlavi, poussé par Israël et les États-Unis — l’auteur du rapport suggère ici que l’interventionnisme militaire devrait se doubler d’une stratégie agressive d’influence sur les membres de la diaspora. Là encore, il trace une ligne de continuité avec la tradition américaine.
« L’effondrement du régime pourrait aussi conduire à une guerre civile en raison du vide politique qui s’ensuivrait et de l’effondrement des institutions fondamentales, suivi par l’escalade du conflit entre factions armées rivales et soutiens étrangers.
Par conséquent, même si l’Iran n’est pas actuellement au bord de la guerre civile, la stratégie de propagande du régime jette les bases potentiellement dangereuses d’une fragmentation et d’une guerre civile en cas d’effondrement du régime. »
Même parmi les tenants d’une ligne très interventionniste, les expériences de l’Irak et de l’Afghanistan constituent un trauma. L’auteur met en garde ici contre le risque bien identifié que l’effondrement du régime se transforme en chaos.
Au fil du rapport, l’interventionnisme épouse une ligne de crête : si l’auteur s’inscrit en faux contre une croyance naïve dans l’efficacité « automatique » du regime change, il cherche à mettre au point des tactiques pour prévenir le chaos pouvant suivre l’effondrement provoqué du régime.
« Les frappes militaires israéliennes ont déclenché une vague de nationalisme iranien, comblant momentanément les divisions idéologiques de longue date entre les groupes nationalistes et musulmans progressistes, qui s’opposaient tous deux aux frappes contre l’Iran. Cependant, cette unité est tactique et éphémère, car elle renforce le discours du régime sur les menaces extérieures et détourne l’attention de la pression en faveur d’une réforme interne.
Les futures frappes militaires doivent donc s’accompagner de campagnes d’influence visant le public iranien, affirmant que c’est leur régime qui constitue une aberration historique pour l’Iran, par opposition à l’intervention militaire occidentale. L’alternative serait que l’usage de seules frappes militaires permette au régime de pénétrer la société iranienne en suscitant un effet de ralliement autour du drapeau.
L’autoritarisme accru et la concentration du pouvoir créent, par ironie, des fissures au sein du régime. Dans un cadre politique où le Guide suprême et le Corps des Gardiens de la Révolution empêchent le pluralisme et entravent la formation d’un consensus, un fossé peut se creuser entre les factions rivales, telles que les partisans de la ligne dure et les réformistes. Une campagne d’information et de communication menée par des acteurs étrangers peut galvaniser l’opposition opérant en dehors du régime, ce qui peut priver les réformistes opérant au sein du régime du soutien de la population. Cela peut pousser le régime vers l’implosion, à mesure que les schismes au sein de celui-ci deviennent réels. »
Dans ces développements, l’auteur précise ce qui distingue fondamentalement l’intervention qu’il appelle de ses vœux en Iran d’autres opérations comme l’enlèvement de Nicolas Maduro à Caracas au moment de l’opération « Absolute Resolve ».
Même si un tel acte pourrait avoir une influence considérable en termes de représentation, « décapiter » le régime en le privant de l’ayatollah Khamenei ne serait pas suffisant pour le faire tomber. Comme dans les covert ops de la CIA, les États-Unis et Israël devraient user de tous les leviers de la désinformation pour mettre un coin entre les factions rivales au sein du régime et provoquer son éclatement.
« … le seul moyen efficace d’empêcher l’Iran de reconstruire ses installations nucléaires endommagées pourrait finalement se dérouler en deux étapes : à court terme, des frappes aériennes supplémentaires menées par Israël et les États-Unis sur les sites nucléaires iraniens, et à plus long terme, le renversement du régime iranien et de ses dirigeants actuellement au pouvoir, ainsi que des capacités de commandement et de contrôle du CGRI… Les campagnes de communication devraient inclure une augmentation des émissions destinées au peuple iranien, ainsi qu’une aide secrète à l’opposition nationale et le financement d’ONG. »
Là encore, s’il n’est pas motivé de la même manière que dans la guerre contre le terrorisme, l’interventionnisme de Seener s’inscrit dans la tradition néoconservatrice en s’appuyant sur des relais clefs comme la télévision, les ONG et l’aide secrète. Étonnamment, le rapport ne préconise pas de mettre en place une stratégie plus intégrée et plus agressive en ligne.
« Le sectarisme dans les régions périphériques peut se militariser à mesure que les groupes ethniques résistent au déploiement de la milice Basij et des Pasdaran dans leurs régions. En outre, si le régime iranien subit de nouvelles frappes militaires ou est soumis à des tensions résultant de manifestations de masse liées à des griefs économiques et culturels, cela pourrait encourager les groupes sécessionnistes à intensifier leurs attaques contre les cibles du régime. Les groupes sécessionnistes disposant d’armes paramilitaires comprennent : l
— Le KDPI, le PJAK et le Komala, qui opèrent dans le Kurdistan oriental, à Kermanshah et en Azerbaïdjan occidental.
— Le Mouvement arabe de lutte pour la libération de l’Ahwaz (ASMLA) et le Mouvement de libération arabe d’Al-Ahwaz, qui opèrent dans la province du Khuzestan au nom des Arabes ahwazis.
— Jaish al-Adl et Jaish al-Adl, qui opèrent dans la province du Sistan-et-Baloutchistan au nom des Baloutches et des Perses sistanis.
Ces groupes sécessionnistes pourraient prendre pour cible les Gardiens de la Révolution ou l’armée régulière, et empêcher le détournement des ressources et des revenus en cas d’attaque extérieure contre l’Iran. Cela compromettrait le développement militaire et infrastructurel de l’Iran dans le centre du pays et contribuerait à l’effondrement du régime.
Ce n’est pas sans précédent. En 2007, la CIA a engagé Jaysh al-Adl (JAA), anciennement connu sous le nom de Jundallah, un groupe insurgé baloutche, pour mener des actions de sabotage à l’intérieur de l’Iran. Cela s’inscrivait dans le cadre d’un programme secret de la CIA contre le régime iranien autorisé par le président Bush. »
Si son rapport n’est pas présenté comme un manuel contre-insurrectionnel, force est de constater que Seener déploie le playbook de l’ingérence américaine. Ici, il préconise de s’appuyer sur une variété de groupes sécessionnistes pour attaquer le pouvoir central en s’inscrivant dans la continuité d’un programme de l’administration Bush.
« Une fragmentation de l’Iran ou un Iran marqué par un conflit à grande échelle est un scénario qu’il faut à tout prix éviter.
Le meilleur moyen d’y parvenir serait que les pays occidentaux aident les différents mouvements d’opposition iraniens à intégrer les mouvements ethniques non sécessionnistes dans un cadre gouvernemental post-régime capable de gérer les identités concurrentes, et qu’ils offrent une place aux groupes ethniques tels que les Arabes, les Azéris, les Kurdes et les Baloutches dans un avenir post-régime.
L’Initiative de La Haye pour la coopération internationale estime que l’autodétermination interne et le pluralisme sont essentiels pour réduire l’attrait du séparatisme et renforcer la légitimité de l’État : ‘Des modèles de gouvernance fédéraux ou décentralisés, adaptés au contexte iranien, pourraient garantir l’autonomie locale tout en préservant l’unité nationale.’
Cette remarque peut être lue comme une réponse à certaines propositions de faucons israéliens visant à démembrer l’Iran pour endiguer la menace. Une telle position avait été diffusée au cours de la guerre de juin 2025 dans un éditorial du Jerusalem Post — un quotidien en langue anglaise, concurrent de droite de Haaretz, très lu par la communauté juive républicaine aux États-Unis.
Dans cet éditorial, le Jerusalem Post s’adressait directement à Donald Trump en lui demandant « d’adopter le changement de régime comme politique » et de former une coalition au Moyen-Orient pour la partition de l’Iran ».
Seener considère ici au contraire que l’intégrité territoriale de l’Iran serait au contraire vitale pour la sécurité de la région.
« Le défi auquel est confrontée l’opposition iranienne est triple : mettre en relation l’opposition en exil avec les groupes d’opposition nationaux ; coordonner leurs positions ; et empêcher l’émergence d’un vide politique à la suite de l’effondrement du régime iranien.
Afin d’atténuer le risque d’un vide politique qui découragerait l’opposition au régime iranien, les États occidentaux doivent coordonner les groupes d’opposition iraniens avant l’effondrement du régime afin de faciliter la mise en place d’une structure gouvernementale qui prendra sa place.
(…) Une campagne d’information et de communication peut les aider à coordonner leurs activités et à partager leurs positions entre eux ainsi qu’avec la communauté internationale. Celle-ci doit à son tour reconnaître et nouer des alliances avec l’opposition qui dispose des technologies de l’information et de la communication nécessaires pour contourner la censure en ligne du régime.
Une partie de la coordination de l’opposition implique l’organisation d’une conférence soutenue par l’ONU pour que les différents groupes sécessionnistes planifient leur intégration dans un cadre gouvernemental fédéral ou décentralisé qui garantisse l’autonomie locale tout en préservant l’unité nationale. Dans le même temps, les États occidentaux devraient se coordonner avec les États voisins de l’Iran afin de stabiliser les régions frontalières en cas d’effondrement du régime. Des unités de sécurité composées de personnel déserteur peuvent assurer une surveillance rapide des frontières. »
Si elle cherche à se distinguer d’un pur regime change, la stratégie préconisée par Seener est ambiguë : on voit mal en quoi ce processus de légitimation d’une autorité politique alternative à la République islamique, encore imprécis, pourrait trouver une manière de se stabiliser.
« L’objectif déclaré du président Donald Trump — ‘Make Iran Great Again’ — doit être considéré dans le contexte de la promotion de l’effondrement du régime (regime collapse).
Mais cette stratégie n’est viable que si l’on parvient à éviter le chaos qui pourrait éclater à la suite de l’effondrement d’un régime iranien dont la stabilité repose sur la suppression de ses contradictions internes.
L’élimination totale des capacités terroristes et nucléaires de l’Iran mérite d’être envisagée de manière stratégique.
Cela signifie que la promotion de l’effondrement du régime par une intervention militaire et une campagne de communication doit s’accompagner d’une coordination entre les États occidentaux et les États voisins de l’Iran afin d’apporter une aide humanitaire et de stabiliser les régions frontalières.
Cette coordination devrait s’accompagner d’une harmonisation des positions des groupes d’opposition qui se consacrent à la promotion d’un Iran libéral et démocratique, et contribuer à l’avènement d’un avenir iranien auquel participeront le plus grand nombre possible d’Iraniens. »
L’aggiornamento du state building de Seener n’a rien à voir avec la « théorie réactionnaire de la paix » proposée par Curtis Yarvin dans son essai « Comment occuper et gouverner un État étranger » de 2008 ; mais cet interventionnisme se distingue aussi d’une simple mise à jour du logiciel néoconservateur.
Dans les ambitions exposées à la fin du document, l’auteur se propose d’adopter une approche « limitée », au fond assez proche de celle par laquelle le pouvoir israélien a justifié l’opération Am Kalavi : c’est parce que l’effondrement du régime serait la seule manière de dissuader l’Iran et de démanteler son programme nucléaire qu’il serait « nécessaire ».
L’article Du « regime change » au « regime collapse » : comment les néoconservateurs cherchent à refaçonner le trumpisme est apparu en premier sur Le Grand Continent.
11.01.2026 à 18:59
Matheo Malik
Le désarmement et la non-prolifération semblent d’un autre âge.
La Corée du Nord, l’Iran, Israël, la Russie mais aussi les États-Unis et la Chine ont relancé la course aux nouveaux armements.
Dans cette ère du non-droit nucléaire, les risques explosent — jusqu’où est-il possible de contenir l’embrasement ?
L’article Sommes-nous entrés dans une nouvelle course aux armes nucléaires ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.
En 2003, un chef d’État prononça une fatwa interdisant les armes nucléaires afin de dissimuler les efforts de son pays pour produire de l’uranium de qualité militaire.
En février 2022, un autre dirigeant ordonna l’attaque d’une centrale nucléaire ukrainienne, risquant un accident radiologique comparable à celui de Tchernobyl.
Dans la nuit du 21 au 22 juin 2025, un troisième commanda à son armée de l’air de bombarder une installation nucléaire située à 16 000 km de sa villa en Floride.
Quelques jours auparavant, un quatrième, poursuivi pour corruption dans son pays, avait ordonné l’attaque des mêmes installations, et l’assassinat des plus importants scientifiques y étant liés.
Ces quatre dirigeants — Ali Khamenei, Vladimir Poutine, Donald Trump et Benjamin Netanyahou — ont un point commun.
Ils sont lancés dans une course aux armements nucléaires que la fin de la Guerre froide semblait avoir rendue impossible.
Considérant les armes de destruction massive comme des instruments infaillibles de politique étrangère et convaincus que leurs gesticulations nucléaires reflètent des décisions politiques rationnelles, ils ignorent les traités, jouent avec la sécurité internationale et menacent le monde de destruction.
Depuis le début des années 2000, la « fin » de la course aux armements, qu’on croyait pouvoir dater de celle de la guerre froide, s’est révélée n’être qu’une pause. Signant le début d’une nouvelle ère, les États-Unis ont été les premiers parmi les nations à abandonner les accords de contrôle des armements.
Vingt ans plus tard, la Russie menace l’Europe d’une guerre nucléaire.
Aujourd’hui, les États-Unis, la Russie, l’Iran et Israël sont responsables d’une nouvelle course aux armements : leurs dirigeants contribuent à accélérer un tel phénomène
Vladimir Poutine refuse de reconnaître les faiblesses militaires et économiques de la Russie depuis l’effondrement de l’URSS 1 et insiste sur le fait que le pays doit être prêt à mener une guerre nucléaire.
Donald Trump a abrogé les traités qui ne lui plaisaient pas, bombardé les installations nucléaires iraniennes et ordonné la reprise des essais américains.
Israël est le seul pays disposant d’un arsenal nucléaire dont les capacités soient totalement opaques.
L’ayatollah Khamenei et ses conseillers, enfin, n’ont laissé aucun doute sur leur capacité à construire une bombe nucléaire en quelques semaines.
À quel moment le monde que nous connaissons a-t-il cédé sa place à celui-ci ?
L’effondrement actuel des accords sur les armes nucléaires a commencé en 2002, lorsque George W. Bush retira les États-Unis du traité ABM 2 interdisant le déploiement d’un système de défense antimissile sur le territoire américain ou russe.
Pour le président américain, de telles défenses antimissiles étaient nécessaires contre les « terroristes » et les « États voyous ». En vérité, un tel système peut difficilement détecter, et encore moins arrêter, une attaque terroriste.
Ce retrait ne fut qu’un début. Près de vingt ans plus tard, en 2020, les traités Ciel ouvert et New START, ainsi que le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, ont tous manqué de devenir caducs.
Le refus en 2017 des neuf puissances nucléaires de signer le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires 3 n’était pas pour convaincre des pays comme la Corée du Nord et l’Iran de se conformer aux régimes de contrôle des armements. Alors que se défont les anciens accords, une nouvelle course à l’armement voit le jour, encouragée par les puissances historiques et qui rallie ainsi d’autres pays.
Les grandes puissances nucléaires sont aussi des hors-la-loi : en violation du droit international sur le sujet, la Russie et les États-Unis ont pris pour cible des installations nucléaires.
Paul Josephson
Depuis la fin de la Guerre froide, la plupart des efforts se sont concentrés sur la prévention du développement d’armes nucléaires par de nouveaux pays ; en 1992, peu de temps après le démantèlement de l’Union soviétique, le Protocole de Lisbonne 4 a conduit l’Ukraine, le Bélarus et le Kazakhstan à céder leurs arsenaux nucléaires à la Russie.
Plus tard, au début des années 2000, les programmes nucléaires de la Corée du Nord et de l’Iran ont suscité des inquiétudes dans le monde entier ; en particulier, les dirigeants européens et américains étaient préoccupés par la construction de l’usine d’enrichissement de Fordow en Iran, destinée à produire de l’uranium enrichi.
À bien des égards, l’Iran avait été avant 1979 un partenaire nucléaire fiable.
Téhéran s’était longtemps intéressé à l’énergie nucléaire et aux technologies associées, avec une participation importante des États-Unis et de la Russie depuis les années 1950 sous le règne du shah ; il était l’un des premiers signataires du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires de 1970 5, et avait conclu un accord de garanties globales avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) en 1974, autorisant l’inspection sur place des installations nucléaires pacifiques.
Akbar Etemad, fondateur de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique, a quitté le pays trois mois seulement avant la révolution de 1979. Bien qu’il affirmait que le shah ne souhaitait pas développer d’armes nucléaires 6, il avait néanmoins supervisé le développement d’un programme pacifique extrêmement vaste, allant de l’enrichissement de l’uranium à la co-conception et au co-développement de réacteurs — en passant par la recherche liée à la conception des fusées, qui constituent la base des armes nucléaires.
L’avènement d’un nouveau régime à Téhéran redessina les cartes.
Après la révolution, les religieux ont continué à qualifier publiquement le programme nucléaire de trahison de l’Iran, proclamant que la construction de centrales nucléaires était un acte de trahison ; pourtant, les religieux ont appelé à plusieurs reprises Etemad à revenir pour reprendre la direction des programmes nucléaires.
Pendant la guerre Iran-Irak, qui a duré huit ans, les dirigeants du pays ont reconsidéré la question des armes nucléaires. Les mollahs ont alors décidé de poursuivre l’enrichissement d’uranium, considérant l’atome comme le seul moyen de défense contre les pressions internationales, notamment celles des États-Unis.
À partir des années 2000, avec la multiplication des preuves d’un programme iranien de fabrication de bombes, les États-Unis et l’E3 (Royaume-Uni, France et Allemagne) ont imposé des sanctions économiques et autres par l’intermédiaire des Nations unies, pour non-respect des engagements de l’Iran sur le nucléaire. À plusieurs reprises, l’Iran a été reconnu coupable par l’AIEA de violations de l’accord 7 ; celles-ci ont donné lieu à des efforts diplomatiques, des sanctions et des attaques informatiques visant à mettre fin au programme naissant de fabrication de bombes.
Face à ces accusations, l’Iran a continué de nier tout intérêt pour la fabrication d’armes nucléaires et appelle au contraire au désarmement et à la non-prolifération.
Avec cette escalade, plus d’une décennie de négociations se trouve mise à bas.
La fatwa de l’ayatollah Khamenei sur l’interdiction de la production et de l’utilisation d’armes nucléaires, dont la première annonce publique aurait eu lieu en 2003, a jeté les bases des négociations entre les États-Unis et l’Iran en avril 2012 et contribué à ouvrir la voie à l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPoA) de 2015 8. L’accord a limité les activités nucléaires de l’Iran, accru la transparence concernant les centrifugeuses, l’enrichissement et les stocks d’uranium, et conduit à la levée des sanctions contre l’Iran.
À plusieurs égards, le JCPoA était une aubaine pour le régime — réduisant les sanctions, attirant les entreprises internationales et améliorant la transparence. L’accord n’était pas seulement un traité nucléaire, mais une porte d’entrée pour les Iraniens qui aspiraient à un avenir sans guerre ; au contraire, le Guide suprême iranien s’opposait au JCPoA précisément parce qu’il préférait un état permanent d’isolement et de tension.
Le retrait de Trump du JCPoA n’a fait que renforcer cet état que recherchait Khamenei — tout en permettant à la Chine et à la Russie d’obtenir de la part de l’Iran des concessions, du pétrole et de nouveaux accords nucléaires 9.
Dans sa tentative pour geler le programme iranien, ce fut la première grande erreur géopolitique du président américain.
Alors que les négociations étaient censées reprendre pour un nouveau « deal » porté par lui, Trump s’est convaincu de l’existence d’une bombe iranienne, même si sa directrice du renseignement national lui avait rapporté le contraire 10. Dans la séquence de l’opération israélienne, une attaque 11 fut ainsi conduite contre les installations iraniennes de Fordow, Natanz et Ispahan — trois sites soumis aux garanties de l’Agence internationale de l’énergie atomique.
En vingt ans, les nations nucléaires ont déclenché une nouvelle course aux armements ; elles abrogent les traités existants et refusent d’en accepter ou d’en ratifier de nouveaux.
Paul Josephson
À la suite de ces opérations, Trump a proclamé que les attaques étaient « un succès militaire spectaculaire » 12 et que les installations d’enrichissement avaient été « complètement et totalement détruites ». Après s’être réjoui de ses victoires, il a insisté sur le fait que les États-Unis devaient reprendre leurs propres essais nucléaires.
Bien qu’impressionnante au plan opérationnel, « Midnight Hammer » a involontairement révélé l’échec des bombes « bunker buster » 13 — une arme de treize tonnes dont chacune coûte 20 millions de dollars — longtemps vantées mais jamais utilisées auparavant par les États-Unis. Ces bombes n’ont en effet pas « détruit » le site d’enrichissement 14, mais tout au plus retardé le programme de « quelques mois » 15. Du reste, même après cette attaque et comme le remarquent Mark Goodman et Mark Fitzpatrick, l’Iran « conserve les connaissances nécessaires pour construire des centrifugeuses et les assembler en cascades, ainsi que l’expertise acquise lors des travaux secrets menés jusqu’à présent sur le développement d’armes » 16.
L’échec est aussi diplomatique. En renforçant la détermination de l’Iran, comme celle de la Corée du Nord, à se doter de bombes nucléaires pour assurer la préservation du régime, elle n’a fait qu’accélérer la course aux armements.
À la suite de l’attaque américaine, le président iranien Masoud Pezeshkian avait qualifié celle-ci d’« agression sauvage en violation flagrante des principes les plus élémentaires du droit international », survenant « précisément au moment où nous nous engagions sur la voie des négociations diplomatiques » et « constitu[ant] une grave trahison de la diplomatie et une subversion des efforts visant à établir la stabilité et la paix » 17 : « ceux qui possèdent eux-mêmes les plus grands arsenaux nucléaires et qui, en violation flagrante du Traité de non-prolifération, rendent leurs armes encore plus meurtrières et destructrices, soumettent depuis des années notre peuple à des pressions fondées sur des allégations fallacieuses. »
L’attaque a donné carte blanche aux mollahs iraniens pour se tourner vers les armes nucléaires.
En septembre 2025, après que le Conseil de sécurité des Nations Unies a réimposé à la demande de l’E3 des sanctions et des restrictions sur les programmes nucléaires et balistiques de Téhéran, l’Iran a déclaré qu’il suspendrait sa coopération avec l’AIEA, tout en menaçant de se retirer du Traité de non-prolifération.
L’opération américaine a ainsi offert deux autres victoires nucléaires substantielles à Khamenei : alors que l’ayatollah avait affirmé que la diplomatie était vaine et que le JCPoA était un accord imparfait et inefficace, l’événement lui a aussi fourni un prétexte pour déclarer que les armes nucléaires étaient légitimes et nécessaires à la survie du régime clérical.
En réalité, la guerre a servi les intérêts politiques personnels de Netanyahou et de Trump, faisant face dans leurs pays à une contestation croissante de leur politique intérieure. L’attaque américano-israélienne a ainsi contribué à éroder la légitimité des accords nucléaires internationaux.
En conséquence de cette perte de confiance, les nations aspirant à se doter de l’arme nucléaire apprendront à développer des programmes clandestins ; il leur semblera inutile d’accepter les inspections et les traités de désarmement si les États puissants peuvent se retirer de ceux-ci à leur guise et attaquer les sites surveillés quand bon leur semble.
À ce jour, la Force spatiale voulue par Trump n’a déployé aucun système d’armes viable — elle a seulement produit un document qui ressemble fort à un scénario de Star Trek.
Paul Josephson
La course aux armements russo-américaine s’est aujourd’hui étendue au reste du Moyen-Orient. Si les dirigeants iraniens avaient besoin de justifications pour se doter d’armes nucléaires, ils les ont trouvées dans l’abrogation du JCPoA par Trump, dans sa recherche de nouveaux systèmes d’armes et dans l’attention européenne focalisée sur la guerre en Ukraine et les dangereux programmes d’armes nucléaires de Poutine.
Les attaques de juin 2025 contre les installations nucléaires iraniennes ont renforcé la détermination de Téhéran de construire une bombe nucléaire ; au fil du temps, les scientifiques iraniens se sont affairés à développer « tous les composants nécessaires » à la fabrication d’une arme nucléaire 18.
La fatwa existante contre les armes nucléaires est probablement un écran de fumée 19, alors que les fatwas n’ont aucune valeur juridique contraignante au niveau international et ne nécessitent pas l’approbation du parlement, sans parler d’un consensus national.
Sur le site web officiel du Guide suprême, plusieurs pages sont consacrées à l’explication de sa position sur les armes nucléaires 20. Parmi les quatre-vingt-cinq commentaires sur le sujet que répertorie l’une d’elle 21, le mot haram (interdit) n’est utilisé que trois fois, et exclusivement à propos de « l’utilisation des armes nucléaires », et non de leur production ou de leur stockage.
En juin 2023, Khamenei a averti les puissances mondiales qu’elles « ne pourraient pas arrêter » son régime s’il décidait de construire des armes nucléaires 22, une menace reprise par l’ancien chef du programme nucléaire iranien, Ali Akbar Salehi. Le 22 avril 2024, un membre de la Commission de sécurité nationale du Parlement, Javad Karimi Ghodousi, a de même écrit : « Si [le Guide suprême] donne son autorisation, nous serions à une semaine de tester la première [bombe nucléaire]. » 23
Le Premier ministre israélien a aussi contribué à engager Téhéran dans la course aux armements : le 9 mai 2024, Kamal Kharrazi, le principal conseiller en politique étrangère de Khamenei, a averti que si Israël menaçait l’existence de la République islamique, Téhéran modifierait sa doctrine nucléaire 24.
Plus généralement, les attaques de Netanyahou contre la Palestine et l’Iran ont ébranlé la sécurité nucléaire dans le monde entier, alors que les installations et les armes nucléaires israéliennes n’ont jamais fait l’objet d’inspections internationales.
Les conflits au Proche-Orient révèlent en effet les rapports d’alliances entre puissances maniant l’arme atomique : alors que les États-Unis soutiennent les manœuvres nucléaires d’Israël, la Russie critique l’État hébreu pour ses attaques, tout en faisant de l’Iran un partenaire commercial important dans le domaine nucléaire 25.
L’incapacité à freiner le programme nucléaire iranien s’inscrit dans le contexte des désaccords entre la Russie et les États-Unis au cours des vingt-cinq dernières années sur les principaux traités de contrôle des armements.
Alors qu’ils ont laissé échouer plusieurs accords cruciaux sur les armes nucléaires, les États-Unis sont peut-être les principaux responsables de cette situation 26.
En 2019, Trump fut à l’initiative de l’effondrement du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), signé en 1987.
Accord significatif et fructueux, signé par les dirigeants américains et soviétiques Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev, il interdisait aux deux pays de produire, tester ou déployer des missiles balistiques ou lancés depuis le sol d’une portée comprise entre 500 kilomètres et 5 500 kilomètres.
Les tensions commencèrent en décembre 2017, lorsque l’administration Trump affirma que les Russes testaient un missile de croisière lancé depuis le sol dans cette gamme de portée 27 — ce bien que, d’un point de vue technique, les missiles de croisière, avec leur portée plus courte, constituent une menace directe pour l’Europe et l’Asie, mais pas pour les États-Unis 28.
En réponse à ce qu’ils considéraient comme une violation du traité FNI, les États-Unis annoncèrent des sanctions économiques et renouvelèrent leurs plans de développement de missiles 29, afin de contraindre la Russie à se conformer pleinement et de manière vérifiable aux obligations du traité.
Face à ces mesures, la Russie a rejeté les allégations américaines, accusant à son tour les États-Unis de violer le traité en installant un système de défense antimissile balistique en Pologne, membre de l’OTAN 30.
La mise en place aux États-Unis d’un système de défense antimissile est un rêve coûteux — voué à ne pas se réaliser — que Trump entretient depuis longtemps.
Paul Josephson
Avec l’effondrement du traité FNI le 2 août 2019, la Russie et les États-Unis ont été libres de poursuivre le déploiement de missiles à portée intermédiaire lancés depuis le sol 31, leur retrait de l’accord accélérant le développement des missiles de croisières.
Alors que les deux nations ont déclaré qu’elles « répondraient à toute escalade de la situation par l’autre partie », les États-Unis ont été les premiers à intensifier les tensions en testant un missile de croisière Tomahawk 32.
Ce n’est pas là le seul pas en arrière accompli par la première administration Trump.
En mai 2020, l’administration Trump a annoncé le retrait des États-Unis du traité Ciel ouvert, en vigueur depuis 1992, qui permettait aux États membres d’effectuer des vols de reconnaissance au-dessus du territoire des autres pour vérifier le respect des accords et renforcer la confiance mutuelle.
Trump et Poutine ont également commencé à démanteler le traité New START de 2011, limitant les arsenaux nucléaires stratégiques des deux pays en matière de missiles intercontinentaux 33, de missiles balistiques lancés par sous-marins et de bombardiers lourds. Si les deux pays ne se sont pas pour l’instant retirés de cet accord, reconnaissant qu’il valait mieux ne pas s’engager dans une course aux armements, plusieurs fragilités se font pourtant jour.
Après son élection en 2017, Trump s’est d’abord montré peu intéressé par la prolongation de New START, probablement en raison du rôle joué par Obama dans sa conclusion ; son administration a également insisté pour que la Chine participe à toute prolongation du traité.
C’est là une façon indirecte de saper l’accord : la Chine refusant de prendre part à l’extension du traité, celle-ci est ainsi vouée à l’échec 34.
La Russie, quant à elle, ne cherche pas seulement à retrouver la grandeur nucléaire de l’ère soviétique mais poursuit aussi activement la modernisation de son arsenal 35 — rouvrant des bases militaires dans l’Arctique 36, qu’elle équipe de bombardiers, d’avions à réaction et de nouveaux radars.
Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, Poutine et ses porte-paroles ont menacé au moins cinquante fois d’utiliser des armes nucléaires si l’Occident — les États-Unis, l’OTAN, la Grande-Bretagne et l’Allemagne — franchissait une « ligne rouge » arbitraire et sans cesse mouvante.
C’est avec une fierté jubilatoire que Poutine a annoncé l’ajout de nouvelles armes à l’arsenal russe : la torpille nucléaire Poseidon, dotée de « capacités inégalées » et destinée à libérer des radiations sur une côte cible, et le missile Bourevestnik à propulsion et à charge nucléaire 37.
De tels essais ont suscité des réactions : aux États-Unis, ils ont donné lieu à un « essai de routine » 38 d’un missile balistique intercontinental Minuteman III.
La production de nouveaux vecteurs ne signe pas pour autant par elle seule la fin de la politique de désarmement.
En septembre 2025, Poutine a annoncé que la Russie était « prête à continuer à respecter les restrictions quantitatives centrales » 39 du traité New START si les États-Unis « agissaient dans un esprit similaire ». Le président russe a déclaré que « renoncer complètement à l’héritage du New START serait, à bien des égards, une grave erreur et un manque de vision à long terme » qui aurait « des conséquences néfastes pour les objectifs du [Traité de non-prolifération nucléaire] ».
Deux semaines plus tard, Trump répondait : « Cela me semble être une bonne idée » — bien qu’il ait précédemment déclaré que les négociations sur le désarmement avec la Russie ne pourraient avoir lieu qu’après la fin de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine 40.
Le président américain semblait donc avoir changé d’avis.
Ce n’était pourtant qu’un premier revirement.
Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, Poutine et ses porte-paroles ont menacé au moins cinquante fois d’utiliser des armes nucléaires
Paul Josephson
En octobre 2025, Trump a menacé de manière ambiguë sur les réseaux sociaux — et non dans un discours officiel ou un document de position du Pentagone — de reprendre les essais nucléaires américains interrompus depuis 1992, probablement sur le site d’essais du Nevada, où plus de 900 essais d’armes ont été effectués.
Le président américain justifié cette décision en affirmant que d’autres pays avaient commencé à effectuer des essais 41 et que les États-Unis avaient pris du retard — tout en affirmant de manière confuse que le pays possédait plus d’armes nucléaires que tout autre 42.
La reprise des essais d’armes au Nevada nécessitera des milliards de dollars et l’approbation du Congrès. Elle prendra plusieurs années et exigera de déterminer si ces essais violent d’autres engagements pris par les États-Unis dans le cadre de traités. Ces nombreux obstacles ne sont probablement pas compris par le président américain.
Aujourd’hui, avec leurs sous-marins Trident, leurs bombardiers furtifs, leurs missiles balistiques Minuteman et MX, et leurs missiles de croisière lancés depuis les airs et la mer, les États-Unis disposent déjà de la plus grande capacité de dissuasion au monde ; néanmoins, il est manifeste que Trump semble « jaloux » des annonces audacieuses de Poutine : lui aussi souhaite disposer de nouvelles armes, vecteurs et défenses antimissiles.
Alors que Trump cherche un argumentaire pour mettre en œuvre la production de nouvelles armes, le directeur de la CIA, John Ratcliffe, et le président de la commission du renseignement du Sénat, Tom Cotton 43, ont publiquement soutenu l’idée de la Maison-Blanche selon laquelle la Russie et la Chine mèneraient des essais nucléaires secrets.
Poutine a en effet répondu aux menaces de Trump en ordonnant à ses commandants militaires de préparer le site d’essais nucléaires russe de Nouvelle-Zemble 44.
La force défensive à laquelle aspire le président américain montre pourtant dès aujourd’hui ses limites.
La mise en place aux États-Unis d’un système de défense antimissile est un rêve coûteux — voué à ne pas se réaliser — que Trump entretient depuis longtemps.
La défense antimissile est déstabilisante 45.
Elle sape la dissuasion que maintient la certitude d’une destruction mutuelle des belligérants, incite à lancer une première frappe en cas de crise et encourage les nations à construire de nouvelles armes offensives.
Trump insiste sur le fait que le prochain système de défense antimissile des États-Unis offrira davantage de sécurité grâce au « Golden Dome » 46, inspiré du « Dôme de fer » israélien.
Lors de sa création en décembre 2019 47, le président américain a chargé la nouvelle Force spatiale de s’attaquer aux « graves menaces qui pèsent sur notre sécurité nationale » ; donner aux États-Unis la supériorité dans l’espace « nous aidera à dissuader toute agression et à avoir l’avantage en dernier ».
La mise en place du « Golden Dome » conduirait à l’abrogation de facto du Traité sur l’espace de 1967, interdisant les armes de destruction massive en orbite. Les analystes craignent déjà que certains pays, dont la Russie, développent des armes nucléaires antisatellites (ASAT) qui pourraient causer des dommages importants aux satellites et créer des débris en cas d’explosion 48.
À ce jour, la Force spatiale voulue par Trump n’a déployé aucun système d’armes viable, mais a seulement produit un recueil de « doctrines, stratégies et concepts » 49 qui ressemble fort à un scénario de Star Trek.
Un analyste a fait remarquer que l’outil sur lequel fantasme Trump, celui qui devrait lui permettre d’occuper le « dernier des domaines stratégiques » n’est pas un dôme doré, mais une passoire 50 présentant les mêmes failles techniques que celles auxquelles la défense antimissile a été confrontée dès le début : la capacité de l’ennemi à submerger un système avec des missiles offensifs ; la capacité de survie discutable des armes spatiales ; l’incapacité à faire la distinction entre les ogives réelles et les leurres, etc.
Pour fonctionner sans failles, le Dôme devrait couvrir des millions de kilomètres carrés, détecter les missiles hypersoniques, faire face aux missiles à plusieurs têtes et répondre aux menaces provenant de l’arsenal russe composé de milliers d’ogives.
Le Golden Dome sera incapable de faire face aux menaces nord-coréennes ou iraniennes, qui n’ont fait que s’amplifier depuis l’échec de la diplomatie de Trump.
À ce jour, l’Initiative de défense stratégique, précurseur du Dôme, aurait coûté 415 milliards de dollars et n’aurait réussi que onze des dix-neuf interceptions lors des essais. Un tel système ne permet pas même de faire face à l’attaque terroriste, bien plus probable, que serait une bombe sale lancée depuis un bateau.
En vingt ans, certaines des nations nucléaires ont déclenché une nouvelle course aux armements.
Elles abrogent les traités existants et refusent d’en accepter ou d’en ratifier de nouveaux.
Alors que le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, entré en vigueur le 22 janvier 2021, interdit leur développement, leur essai, leur production et leur utilisation, les neuf États aujourd’hui dotés de l’arme atomique refusent de le signer 51.
Aujourd’hui, ces neuf États réunis possèdent plus de 12 000 bombes nucléaires 52.
Un tel chiffre représente certes une baisse significative par rapport aux quelque 70 000 ogives prêtes à être lancées au pic de la Guerre froide.
Mais de nouveaux arsenaux nucléaires pourraient se développer au Moyen-Orient et en Asie au cours des prochaines décennies.
Les grandes puissances nucléaires sont aussi hors-la-loi. En violation du droit international sur le sujet, la Russie et les États-Unis ont pris pour cible des installations nucléaires.
Au cours de son invasion de l’Ukraine, la Russie a attaqué les centrales nucléaires de Zaporijia et de Tchernobyl, ignorant les garanties internationales en matière de sûreté nucléaire telles que celles énoncées par l’AIEA et les Conventions de Genève 53. Aujourd’hui, Moscou continue de compromettre la stabilité de la centrale de Zaporijia, mettant l’Ukraine et l’Europe en grand danger 54.
Bien qu’à l’exception de la Corée du Nord, aucun pays n’a testé d’ogive depuis les années 1990 55, la Russie et les États-Unis ont tous deux brisé un tabou en bombardant des installations de combustible fissile en Iran et en Ukraine.
En ce début de XXIe siècle le nombre de points chauds économiques et militaires exposés au risque d’une guerre ou d’un accident nucléaire ne fait qu’augmenter — qu’il s’agisse de la Chine et des États-Unis, de la Corée du Nord et de la Corée du Sud, ou bien de l’Inde et du Pakistan.
Que les menaces dangereuses des États-Unis et de la Russie de reprendre les essais d’armes nucléaires soient suivies des faits ou pas, le mal est déjà fait : ils susciteront sans doute des comportements similaires de la part d’autres pays.
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