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24.01.2026 à 06:00

L’avènement de la technocratie impériale

Matheo Malik

Que s'est-il vraiment joué sur la scène et dans les coulisses à Davos ?

Donald Trump a fait une offre qu’on ne peut pas refuser aux élites de la mondialisation heureuse.

Servir un nouvel empire.

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Texte intégral (8682 mots)

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Beaucoup ont trouvé son discours ennuyeux, long, particulièrement confus et inquiétant — ravivant même des doutes sur sa stabilité mentale.

Pourtant, la scène jouée par Donald Trump depuis la tribune du Forum économique mondial cette semaine avait une fonction très précise.

À Davos, les représentants des États-Unis étaient venus en nombre. Même Elon Musk était là. Entre l’église désacralisée recouverte de posters d’aigle de quatre mètres de haut et la signature de la Charte du Conseil pour la paix — nouvel outil de prédation présenté comme une alternative à l’ONU — le but n’était pas juste de faire de la figuration.

En Suisse, Trump et son clan ont mis en scène la rupture définitive entre un certain ordre international et la pratique brutale du nouvel impérialisme étatsunien ; entre la recherche de solutions diplomatiques et l’imposition de la volonté nationale ; entre la technocratie mondiale dans sa manifestation la plus pure et un nouvel ordre fondé sur le principe de la force. Dans un forum créé pour célébrer l’intégration des marchés, le multilatéralisme réglementé et la confiance dans les experts, Trump a revendiqué le rôle des droits de douane comme arme de pression politique ; il a dépeint les alliés européens comme « affaiblis » et « méconnaissables » ; en réitérant sa demande « d’acquérir » le Groenland, il a posé la possibilité concrète de redessiner les frontières non pas par des négociations diplomatiques et progressives, mais par la menace de l’usage de la coercition économique et militaire.

Dans un discours d’une heure devant une élite qui avait théorisé pendant trente ans la pacification technocratique du monde, Trump a montré que le langage de la technique ne pouvait plus se prétendre neutre et comme affecté, par défaut, au service d’une meilleure coordination mondiale.

Au contraire : avec lui, la technocratie devient une grammaire de conflit hiérarchique entre empires, dans laquelle même l’énergie nécessaire pour alimenter l’intelligence artificielle, les infrastructures numériques et les nouveaux secteurs stratégiques est présentée comme un indice de supériorité nationale.

Lieu emblématique de la technocratie mondialisée, Davos était le cadre idéal pour réaliser cette mutation génétique.

Le dispositif qui avait soutenu l’ordre de l’après-guerre froide — banques centrales indépendantes, tribunaux supranationaux, régulateurs, institutions scientifiques mondiales — s’était légitimé en promettant la stabilité, la croissance et la dépolitisation des conflits : un monde dans lequel les inégalités étaient gommées, absorbées par des algorithmes, des procédures, des paramètres économiques, statistiques et juridiques.

Aujourd’hui, cette architecture apparaît comme le vestige d’une époque révolue : les mêmes instruments sont réinvestis dans toute leur puissance non pas pour neutraliser le politique mais au contraire pour l’armer et le rendre encore plus brutal. 

La technique ne sert plus à atténuer le conflit — elle est mise à son service pour le rendre plus brutal, pour porter des coups plus efficaces.

L’administration étatsunienne assume le retour de la guerre comme moyen d’étendre la domination d’un seul pays — à la tête duquel se trouve un « monarque républicain ». Et celui-ci demande à ses alliés historiques d’accepter un tel oxymore.

Suivant cette logique très puissante, la politique monétaire devient le prolongement des sanctions, les règles commerciales se retrouvent détournées au profit d’une guerre tarifaire, les technologies de l’information et de l’énergie sont transformées en leviers de chantage et de surveillance, les infrastructures critiques — ports, câbles, réseaux, approvisionnements et glaciers — étant traitées comme des territoires à conquérir.

Technocratie contre technocratie

Notre époque ne signe pas la « fin » de la technocratie — mais la fin d’une déclinaison particulière de la technocratie : mondiale, juridique, confiante dans sa capacité à remplacer le conflit politique par une administration compétente.

Ce cycle, qui s’était déployé avec une certaine stabilité de la fin des années 1970 au milieu des années 2010, reposait sur la foi dans la « seule voie rationnelle » de la politique économique, dans la primauté des traités et la « gouvernance sans peuple ». Il s’est effrité sous le poids des crises : chocs financiers, stagnation des classes moyennes, perception d’une intégration commerciale asymétrique, vagues migratoires et guerres sans fin à la périphérie du système.

La contre-révolution trumpienne ne vise pas à détruire la technocratie, mais à la contraindre à accepter un nouveau maître ; elle y parvient en partie. Elle oblige ainsi cette technocratie à entrer dans le carcan d’une nouvelle logique de légitimation — un nouveau langage et une nouvelle fonction. D’instrument de pacification, celle-ci doit devenir un instrument de puissance au service des nouveaux maîtres du pouvoir politique.

Davos était le cadre idéal pour réaliser la mutation génétique de la technocratie.

Lorenzo Castellani

À Davos, Trump a incarné précisément cette reconversion. Le président s’adresse à un public habitué à des appels à une coopération ordonnée, à des compromis réglementés, à des risques systémiques partagés ; le président des États-Unis dresse au contraire une liste de revendications nationales et de vengeances politiques : des tarifs sélectifs contre les alliés qui n’augmentent pas leurs dépenses militaires, un levier commercial pour faire plier les gouvernements récalcitrants, des menaces de réorganiser les chaînes de valeur dans une optique ouvertement cryptomercantiliste et une conquête matérielle de nouveaux territoires sous le paradigme de la sécurité nationale.

Sa rhétorique très vancienne contre une Europe « méconnaissable » et qui ne serait « pas sur la bonne voie » ne doit pas être lue comme une énième variation sur le thème du populisme anti-establishment  : en s’ingérant dans la politique européenne, Washington demande aux appareils de chaque pays de prendre position, de choisir un camp, d’abandonner la prétention de représenter et de servir le plus grand nombre pour devenir les provinces d’un empire qui revendique son caractère exceptionnel.

On reproche souvent à la technocratie d’avoir remplacé la politique par sa propre idéologie, de s’être enfermée dans des cercles autoréférentiels, d’avoir transformé les institutions « indépendantes » en bastions d’une nouvelle classe oligarchique.

Dans le langage de Trump, cette hostilité se traduit par une attaque systématique contre les « élites mondialistes » et leurs lieux symboliques — Davos en premier lieu — auquel le président a toutefois choisi de participer plutôt que de délégitimer le forum en le désertant. 

Car dans l’esprit de la nouvelle élite politique, le résultat de ce processus n’est pas l’annulation du pouvoir technocratique, mais sa réaffectation à un autre projet.

Pour le dire autrement : Trump ne gouverne pas seul. La nouveauté de cette phase réside précisément dans la fusion entre le culte voué au leader et la technocratie militante. 

Le trumpisme, à cet égard, n’est pas une forme de leadership purement plébiscitaire — dans lequel un César gouvernerait uniquement à travers une relation directe avec le « peuple » émotionnel et numérique. Ce n’est pas non plus une restauration de l’« ancienne » technocratie qui parle le langage neutre des règles. 

La configuration qui émerge est hybride : le nouveau leader — qui méprise la liturgie du multilatéralisme et l’hypocrisie du langage cosmopolite — construit autour de lui un « cerveau technique » restreint, sélectionné pour sa loyauté et son agressivité, capable de traduire des impulsions intuitives en dispositifs juridiques, financiers, administratifs et militaires. En parallèle de cette nouvelle technocratie trumpienne, dans d’autres laboratoires politiques nationalistes, des économistes, des stratèges des données, des juristes spécialisés dans la sécurité et des ingénieurs en infrastructures deviennent l’avant-garde opérationnelle d’une reconfiguration impériale.

Dans ce contexte, la technocratie cesse d’être un code universel de coopération et se repositionne comme une infrastructure de conflit : l’usage des algorithmes pour optimiser les chaînes de valeur mondiales laisse place aux logiciels pour le renseignement et à la guerre cybernétique ; les normes comptables pour harmoniser les marchés laissent place aux paramètres d’exclusion, aux sanctions, aux embargos ; les réseaux numériques comme plateformes de connexion laissent place aux appareils de surveillance, de manipulation, de construction d’ennemis.

La Silicon Valley — du moins une certaine Silicon Valley — passe du statut de laboratoire enthousiaste du mondialisme progressiste à celui de bras armé d’une modernisation réactionnaire : les entrepreneurs et les innovateurs ne revendiquent plus seulement le mérite et la disruption, mais se présentent comme l’aristocratie technique d’un nouveau cycle impérial, engagée dans la guerre pour les données, pour l’intelligence artificielle et pour le contrôle total de l’orbite terrestre basse.

La partie sans doute la plus intéressante de ce phénomène, c’est que cette métamorphose ne concerne pas uniquement les États-Unis.

La Chine et son paradigme de l’« État ingénieur » offrent une autre variante de technocratie reconfigurée : une bureaucratie d’ingénieurs, de planificateurs et de data scientists intégrée organiquement dans le parti et dans l’État, qui mesure le succès non pas en termes de bien-être individuel mais en termes d’accumulation de capacités industrielles, de domination des filières stratégiques, de contrôle des infrastructures matérielles et numériques et de pénétration progressive et silencieuse dans les leviers du pouvoir d’autres pays. À Pékin, la compétence technique est certifiée par les instances supérieures, la loyauté politique est une condition d’accès au pouvoir : la technocratie n’est pas un filtre autonome par rapport à la politique mais le bras spécialisé d’une volonté de puissance collective qui ne feint pas la neutralité.

Alors que la technocratie d’hier avait tenté de dépolitiser la technique, la nouvelle technocratie la repolitise avec des instruments nouveaux et inquiétants.

Lorenzo Castellani

Il en résulte un duel entre deux technocraties impériales — celle des États-Unis, réorganisée autour du nationalisme trumpien, et celle de la Chine, fondée sur le dirigisme technique du parti — qui redessine la géographie du pouvoir mondial.

Entre ces deux pôles, l’Europe apparaît comme le grand vestige du cycle technocratique précédent : un continent qui a profondément intériorisé l’idée que les cours de justice, les banques centrales indépendantes, les autorités de régulation et les traités peuvent compenser le manque de puissance et de décision.

Alors que Trump affiche et revendique sans aucune honte la nouvelle logique de l’empire, de nombreux dirigeants européens continuent de parler le langage de la gouvernance, du droit, du développement durable et de la diplomatie — comme si le monde n’était pas déjà entré dans une phase d’arsenalisation intense des interdépendances, même entre alliés. 

À ce stade, ces deux mondes politiques ne semblent plus parvenir à communiquer pour renégocier les termes d’une alliance.

Le texte qui suit propose une lecture réaliste de la « fin » d’une certaine technocratie et de la montée de la nouvelle alliance entre leaders et technocratie militante.

Il ne s’agit pas de regretter le « pilote automatique » de la mondialisation, ni d’exalter naïvement le retour du politique comme s’il était synonyme de plus de démocratie.

Le cœur du problème est ailleurs.

Ce qu’il nous revient d’essayer de comprendre, c’est comment la compétence, libérée de la rhétorique de la neutralité, a été réabsorbée dans des projets ouvertement impériaux, nationaux, conflictuels ; et comment, dans la grande circulation des élites en cours, le remplacement de l’ancienne technocratie mondiale par la nouvelle technocratie nationaliste redessine les frontières entre la force et le droit, entre l’exception et la norme, entre l’État et le marché.

C’est dans cet espace ouvert entre Davos et Washington, entre Pékin et Bruxelles, qu’est en train de se dérouler une guerre des technocraties.

« Les technologies de l’information et de l’énergie sont transformées en leviers de chantage et de surveillance et les infrastructures critiques — ports, câbles, réseaux, approvisionnements et glaciers — traitées comme des territoires à conquérir. » (Image © AP Photo/Markus Schreiber)
« Lieu emblématique de la technocratie mondialisée, Davos était le cadre idéal pour réaliser cette mutation génétique. » (Image : © AP Photo/Markus Schreiber)

La trahison des technocrates

L’ordre technocratique de la mondialisation reposait sur un principe simple : le conflit politico-social étant potentiellement destructeur.

Pour se sauver et assurer la paix sociale, il fallait le neutraliser en transférant les décisions les plus importantes vers des instances protégées, techniques et professionnalisées. La constitution matérielle de l’Occident après la guerre froide est passée par l’expansion d’institutions qui tiraient leur légitimité non pas du consentement populaire direct, mais de leur compétence : banques centrales indépendantes, autorités administratives, cours constitutionnelles et supranationales, organisations internationales et régimes de traités.

Les démocraties libérales ont délégué à la science économique, au droit et aux statistiques la gestion des grands dossiers : inflation, déficit, commerce, politiques industrielles, voire même les droits fondamentaux, au nom d’une rationalité supérieure.

En échange, les technocrates promettaient une croissance stable, une intégration pacifique des marchés, la protection des droits individuels : au total, un monde à faible intensité de conflits, dans lequel la politique était encapsulée dans des contraintes juridiques et économiques définies par une nouvelle aristocratie de la compétence.

Ce système a fonctionné, du moins pour un temps.

Tant que l’économie mondiale garantissait des marges de redistribution et une mobilité sociale suffisantes pour légitimer le « pilotage automatique » et tant que la confiance dans une culture libérale et optimiste autour de la mondialisation pouvait se maintenir, peu de pressions externes pouvaient remettre en cause ce modèle. Cette culture, qui soutenait la légitimation politique des « institutions de compétence », rendait aussi possible une interaction entre les systèmes politiques à plusieurs niveaux autour de nœuds technocratiques supranationaux et internationaux.

Mais quelque chose s’est cassé. La grande crise financière, la stagnation des classes moyennes, la perception d’une intégration commerciale asymétrique, les vagues migratoires, les guerres interminables au Moyen-Orient ont fini par éroder la confiance dans le gouvernement des compétents. L’idée même qu’il existait une seule voie rationnelle en matière de politique économique et internationale a commencé à vaciller, ouvrant la voie aux entrepreneurs politiques de la révolte.

Une fois cette promesse d’ordre et de bien-être brisée, la rancœur s’est concentrée non pas tant contre la démocratie que contre ceux qui l’administraient au nom de la compétence.

La technocratie a été accusée de s’être transformée en « caste » : autoréférentielle, idéologisée, imperméable au vote, incapable d’assumer la responsabilité politique de ses échecs.

Au cours de la dernière décennie, une partie du monde intellectuel a bien tenté de défendre cette élite en revendiquant son rôle rationalisateur contre les dérives populistes. Tom Nichols a dénoncé la « mort de la compétence », Adrian Wooldridge a théorisé une nouvelle aristocratie du talent, Jason Brennan a poussé le raisonnement jusqu’à imaginer des systèmes dans lesquels le suffrage universel serait affaibli au profit de mécanismes mixtes de technocratie et de tirage au sort. D’autres, comme Parag Khanna, ont misé sur une « technocratie directe », où la technologie numérique concilierait démocratie participative et gouvernement des experts 1.

Les cryptomonnaies deviennent une arme géopolitique, l’automatisation un outil de relocalisation industrielle, les plateformes numériques des systèmes de surveillance et d’influence.

Lorenzo Castellani

Dark Technocracy : la structure élitiste de la droite étatsunienne

Parallèlement, des propositions encore plus radicales ont émergé des tréfonds de la nouvelle droite : du « gouvernement propriétaire » de Curtis Yarvin, inspiré du modèle des entreprises privées, au mythe de la cité-État hyper-rentable 2.

Toutes ces visions, aussi divergentes soient-elles, partent en fait du même postulat : le rôle central de l’expertise n’est pas remis en question, il doit simplement être dissocié de l’ancien compromis libéral-progressiste et rattaché à de nouvelles formes de légitimation.

Aux États-Unis, les théories technocratiques de Peter Thiel et Alex Karp élargissent la compréhension des nouvelles formes de gouvernance élitiste à l’ère numérique — dans la lignée de l’accélération réactionnaire que nous avions décrite dans ces pages après l’élection de Trump. Peter Thiel, dans Zero to One et dans d’autres textes, promeut ainsi une vision technocratique et oligarchique dans laquelle l’innovation radicale serait l’apanage d’une poignée d’entrepreneurs visionnaires et d’investisseurs capables de fonder des monopoles créatifs comme instruments de progrès et de suprématie géopolitique. Pour Thiel, la démocratie des masses serait totalement inefficace pour reconnaître le mérite dans le développement technologique. L’avenir appartiendrait à ceux qui détiennent le savoir-faire et la propriété intellectuelle, consolidant ainsi une nouvelle élite « technique » capable de redéfinir les rapports de pouvoir économique et national.

Alex Karp, cofondateur de Palantir avec Thiel, dans diverses interventions et lettres aux actionnaires, ainsi que dans son dernier livre où il appelle à l’avènement d’une « république technologique » présente la technocratie comme nécessaire dans le contexte de la sécurité nationale et de la concurrence entre les États. L’intégration entre le big data, l’intelligence artificielle et les appareils bureaucratiques conduirait selon lui à un modèle où seules les élites dotées de capacités analytiques et d’infrastructures numériques pourraient garantir l’ordre et la prévisibilité sociale. Karp défend ainsi ouvertement l’intervention des entreprises privées comme outil de pure gestion des sociétés humaines, affirmant que la « légitimité démocratique » est secondaire lorsque la sécurité et le leadership technologique mondial sont en jeu. Sa proposition d’une version radicale de la technocratie managériale reflète la logique de la nouvelle droite étatsunienne 3.

C’est sur ce terrain que s’opère le changement de phase : la technique cesse d’être présentée comme un instrument de pacification et d’ordre et redevient explicitement un instrument de pouvoir qu’on peut mobiliser, y compris de manière brutale.

Alors que la technocratie d’hier avait tenté de dépolitiser la technique, la nouvelle technocratie la repolitise avec des instruments nouveaux et inquiétants.

Les cryptomonnaies deviennent une arme géopolitique, l’automatisation un outil de relocalisation industrielle, les plateformes numériques des systèmes de surveillance et d’influence.

Dans cette nouvelle phase, l’expertise n’a de sens que si elle est au service d’une volonté politique claire.

La question n’est plus tant de savoir si les experts doivent gouverner, mais quels experts doivent prendre le pouvoir et au profit de quelles communautés politiques.

Miran, Bessent, Miller : figures de la technocratie en Amérique

La technocratie trumpienne ne se présente pas comme un vide de compétences, mais exprime plutôt une réorganisation agressive de celles-ci autour d’un projet impérial, incarné par un groupe relativement restreint de personnalités qui constituent le nouveau « cerveau technique » de l’America First. Trois d’entre eux sont emblématiques de cette génération : Stephen Miran, Scott Bessent et Stephen Miller.

Il serait faux de croire que Trump a chassé les experts de la Maison-Blanche.

Ce qui se passe à Washington est un processus de remplacement des élites : la nouvelle technocratie renonce délibérément au voile de la neutralité pour revendiquer son caractère partial et engagé.

C’est l’une des différences fondamentales entre le premier et le deuxième mandat de Donald Trump.

Stephen Miran représente bien ce changement. Il incarne l’archétype du technocrate économique de haut vol : formation universitaire très technique, doctorat à Harvard, expérience des marchés et de la politique économique, maîtrise du vocabulaire des banques centrales et des institutions financières internationales. Son rôle au sein du bloc trumpiste n’est pas de démanteler la machine technico-financière, mais de la réorienter : la sophistication macroéconomique est utilisée pour transformer le Trésor, la Réserve fédérale et les instruments fiscaux et réglementaires en leviers d’un nationalisme économique assertif, fondé sur les guerres commerciales, la restructuration des chaînes de valeur et l’utilisation stratégique du dollar.

Scott Bessent incarne quant à lui le volet purement financier de cette même métamorphose. Issu du monde des hedge funds, fort d’une réputation bâtie sur sa capacité à anticiper les chocs et à manœuvrer des capitaux à l’échelle mondiale, le secrétaire au Trésor ne prétend pas se légitimer par ses qualités d’impartialité et de pondération. Sa fonction est d’être un « opérateur » extraordinaire des marchés. C’est précisément ce capital de crédibilité, acquis dans la sphère privée, qu’il lui est demandé de transférer dans la sphère publique : l’État est conçu comme un grand portefeuille à restructurer, un budget impérial à rééquilibrer au profit des intérêts des citoyens étatsuniens — et de la famille Trump.

La figure de Stephen Miller se déploie dans un registre différent et joue une autre fonction. Il incarne le visage le plus idéologique de la technocratie trumpienne : il n’est ni économiste ni financier, mais stratège politique et architecte doctrinaire, décrit comme l’un des hommes les plus influents du clan Trump. Il a conçu les politiques migratoires les plus radicales — de l’interdiction de voyager à la séparation des familles à la frontière — et, en tant que chef de cabinet adjoint à la Maison-Blanche avec un portefeuille transversal, il a étendu son influence bien au-delà de l’immigration, imposant une orientation centralisatrice à des segments entiers de la politique fédérale.

Miller remplit la fonction que les théoriciens classiques des élites comme Mosca et Pareto attribuaient au noyau dirigeant : transformer les impulsions diffuses et les intuitions viscérales du leader en programmes, récits et dispositifs institutionnels cohérents 4.

Son expertise réside dans sa maîtrise de la théologie politique sécularisée : savoir se créer des ennemis efficaces, organiser une sémantique ami-ennemi, convertir les ressentiments sociaux en identités collectives et en mesures administratives sévères capables de redéfinir les frontières, les droits, les relations entre l’État et l’individu.

La question n’est plus tant de savoir si les experts doivent gouverner, mais quels experts doivent prendre le pouvoir et au profit de quelles communautés politiques.

Lorenzo Castellani

Pour reprendre la taxonomie que Pareto empruntait aux catégories de Machiavel, chez Miran et Bessent, c’est la dimension « renard » de l’élite qui prévaut : ruse technique, capacité à manier des instruments complexes, familiarité avec l’ingénierie financière et institutionnelle du capitalisme mondial. Miller concentrerait plutôt quant à lui la fonction « lion » : insistance sur la souveraineté, les frontières, l’ordre, disposition à recourir à la force de l’État et à la dureté normative pour marquer une rupture nette avec l’ordre précédent. L’entrelacement de ces profils produit une technocratie hybride, dans laquelle la sophistication analytique et la brutalité décisionnelle se renforcent mutuellement.

Le trumpisme n’est pas une négation de l’élite mais sa prise de contrôle en vue d’une réorientation stratégique. Les experts ne sont pas écartés au nom d’un vague « sens commun » : ils sont sélectionnés pour leur capacité à mettre leurs compétences — économiques, financières ou narratives — au service d’un projet de démantèlement du multilatéralisme et de reconfiguration hiérarchique des interdépendances. La technocratie n’est plus la gardienne impartiale de l’ordre mondial mais le corps opérationnel d’une hégémonie impériale renouvelée, dans laquelle des figures telles que Miran, Bessent et Miller servent à faire le lien entre l’intuition politique du leader et la machine complexe de l’État contemporain.

Cette nouvelle configuration du pouvoir politique à Washington soulève également une autre question. L’exceptionnalisme étatsunien était lié à une forme de scission entre la constitution matérielle de l’empire et la constitution formelle de la démocratie libérale ; la littérature la plus critique à l’égard des institutions du pays l’avait thématisée en reprenant le concept de double État ou en théorisant une polarisation entre démocratie des droits et État profond : avec les empires, les institutions « normatives » de l’État de droit seraient remplacées par les institutions « discrétionnaires » d’une présidence qui procède par « décrets exécutifs », neutralisant les organes de garantie et les autorités indépendantes dans une version actualisée à l’échelle mondiale du « double État », le concept théorisé par Ernst Fraenkel en référence à la dictature hitlérienne, repris ensuite par Alan Wolfe en référence à la démocratie impériale étatsunienne 5.

Aujourd’hui, la séparation entre constitution formelle et constitution matérielle tend à s’effacer. Sous l’influence de la Silicon Valley, les États-Unis d’aujourd’hui ressemblent de plus en plus à un autre système qu’ils présentent comme leur principal rival : la Chine.

Un État ingénieur : le contrepoint chinois

Cette comparaison n’a rien d’accessoire.

Comme le restitue Dan Wang dans son ouvrage de référence Breakneck, le modèle chinois repose sur une forme de « technocratie dirigiste », dans laquelle la bureaucratie des ingénieurs et la synergie entre l’État et l’industrie remplacent l’autonomie de l’entreprise privée typique du cas étatsunien 6.

En Chine, la compétence technique est « certifiée par l’État » et utilisée explicitement comme un outil de centralisation, d’accélération du développement industriel et d’orientation des investissements stratégiques — une solution technocratique, mais profondément différente, qui combine la sélection méritocratique avec une légitimation autoritaire et collectiviste.

Pour Wang, la Chine est un État d’ingénieurs dédiés à la poursuite de la volonté de puissance par la croissance technologique. 

Vue sous cet angle, la partie se joue précisément entre des modèles rivaux de technocratie : l’oligarchie algorithmique et méritocratique étatsunienne hybridée de populisme d’un côté, et le centralisme pragmatique et planifié de Pékin de l’autre.

Dans les deux cas, la technologie n’est plus présentée comme un outil de pacification des conflits, mais comme un moyen de les intensifier et de les gérer à l’échelle nationale.

La technocratie oligarchique de la Silicon Valley tend à se légitimer par le langage de l’innovation et du mérite individuel en s’associant au nationalisme économique des États-Unis.

La technocratie dirigiste chinoise, en revanche, intègre la compétence technique et la planification étatique dans une forme d’ingénierie sociale qui vise à maximiser la puissance collective.

La concurrence entre ces modèles configure un champ de forces dans lequel les anciennes technocraties libérales-mondialistes européennes apparaissent de plus en plus marginales et vulnérables.

À en juger par la diversité des positions qui ont émergé au cours de la dernière décennie, la technocratie est devenue progressivement un sujet de plus en plus controversé. Certaines parties du monde intellectuel ont cherché à en défendre les mérites, d’autres ont surtout dénoncé ses défauts ; d’autres encore ont fait de la croissance technocratique un moyen de résoudre la crise des institutions et de la représentation politique. Malgré cela, la technocratie de la mondialisation, du moins dans le monde occidental, n’a pas réussi à se sauver de la réaction et de la spirale de délégitimation dans laquelle les institutions compétentes ont sombré au cours de la dernière décennie. Le retour du politique, et de sa conflictualité à travers le consensus et l’usage de la force, semble avoir atteint en 2025 un niveau de primauté tel qu’il a balayé l’ordre technocratique qui s’était développé au cours des cinquante dernières années.

C’est d’ailleurs sur ce point qu’apparaît la différence la plus évidente entre les deux principales puissances et l’Europe.

Le trumpisme n’est pas une négation de l’élite mais sa prise de contrôle en vue d’une réorientation stratégique.

Lorenzo Castellani

Les États-Unis et la Chine ont arraisonné l’infrastructure technocratique de la mondialisation. Ils en ont fait une phalange impériale prête à être utilisée de manière agressive — contre leurs adversaires comme contre leurs alliés. Les pays européens, et avec eux l’Union européenne, ne semblent pas avoir pleinement pris conscience de ce changement, oscillant entre les schémas désormais dépassés de l’ancienne technocratie mondialiste et des approximations hyperpolitiques, souvent peu concluantes.

Dans ce va-et-vient, la reconstruction de la puissance en Europe s’avère impossible. Le continent est vulnérable à de nouvelles manipulations de l’élite politique et institutionnelle par les puissances qui ont achevé d’arsenaliser leurs appareils administratifs et technologiques.

De l’hégémonie impériale à l’empire despotique

Après avoir traversé une crise qui a duré plusieurs décennies, la primauté du politique réapparaît sous une nouvelle forme.

Elle ne perd pas toutefois complètement ses attributs technocratiques : ceux-ci ont séduit les prophètes de l’accélération réactionnaire sur laquelle repose l’offre politique du second Trump. 

Dans le même temps, le politique s’incarne dans le pouvoir à travers la personne.

La prédominance du leadership dans la politique actuelle, combinée à la rupture de l’ordre institutionnel technocratique, ouvre la voie à la personnalisation du pouvoir et à des formes de néo-patrimonialisme dans lesquelles les « assistants » du leader se partagent et administrent les ressources d’un empire essentiellement clanique.

C’est dans ce nouveau dispositif que s’installe la Silicon Valley en revendiquant de nouveaux privilèges qui lui sont dus par le pouvoir en raison du rôle stratégique qu’elle joue sur le plan technologique et économique. L’ancienne technocratie administrative doit être décimée, tandis que les restes du pouvoir peuvent être utilisés pour distribuer des protections et des ressources à certains monopoles et oligopoles.

Cette transformation apparaît même dans les mécanismes diplomatiques : le Qatar négocie les droits de douane, les armes et l’équilibre au Moyen-Orient en offrant un avion au président des États-Unis ; les princes saoudiens investissent des sommes exorbitantes dans une crypto-monnaie à la légalité douteuse lancée par la famille Trump en échange d’un beau discours irénique ; la Suisse est contrainte d’offrir des lingots d’or et des Rolex de luxe à la Maison-Blanche pour voir ses droits de douane réduits. Le caractère prédateur et patrimonial s’accentue également dans la gestion des relations institutionnelles, déstabilisant tous ceux qui sont restés attachés aux anciennes règles de négociation faites d’échanges, de normes, de procédures ritualisées, de séparation entre le public et le personnel.

C’est de la nécessité de se débarrasser d’une élite défaillante — notamment parce qu’elle repose sur le principe de la compétence plutôt que sur celui de la représentation démocratique — que naît la demande d’une métamorphose visant à se libérer du processus de rationalisation wébérienne du pouvoir. Seule l’exception permet d’établir une nouvelle règle ; seul le rétablissement de la légitimité politique, sous une forme plus directe et moins médiatisée, peut en l’occurrence fonder une nouvelle légalité qui transforme toutefois les garanties et les pouvoirs institutionnels de manière substantielle, même si ce n’est pas en termes formels.

La nouvelle classe politique rejette la technique de l’État « constitutionnel » — et, avec elle, la fragmentation de la souveraineté et la pluralité des pouvoirs — qui parvient à anéantir tout résidu de personnalité et de responsabilité individuelle dans la formulation des préceptes juridiques et, par conséquent, dans l’administration de l’État. C’est de là que résultent les pressions et les attaques contre les agences administratives, les circuits judiciaires et les institutions non partisanes, comme les tentatives de manipulation de la Constitution matérielle.

L’intellectuel postlibéral Patrick Deneen préconise ainsi un retour à la « constitution mixte », de type aristotélicien, qui ne repose pas sur la séparation des pouvoirs — qui aurait creusé un fossé profond entre le peuple et l’élite — mais sur un mélange entre aristocratie et plèbe qu’il appelle « aristopopulisme ». C’est grâce à cette nouvelle configuration du pouvoir, soutient Deneen, qu’il sera possible de se libérer de la technocratie mondialiste et de ses distorsions, afin de faire place à une société plus juste et plus vertueuse 7.

La conception de la politique qui a prévalu pendant trois générations touche à sa fin.

Elle a peut-être même déjà disparu.

Cette conception laisse place à un monde fondé sur la verticalité du pouvoir, sur un ordre basé sur la force plutôt que sur les règles, sur une rationalité politique axée sur le rapport de force et l’identité plutôt que sur la rationalité technico-scientifique. Elle produit un glissement doctrinal : une translatio de l’hégémonie impériale vers l’empire despotique. 

Là où l’hégémonie impériale cherchait à trouver un point d’équilibre entre le pouvoir économique, le pouvoir politique et le pouvoir militaire, ce nouvel empire despotique concentre ses efforts sur l’armement et cherche à passer en économie de guerre — une économie dirigée par le pouvoir politique et militaire.

« La technocratie oligarchique de la Silicon Valley tend à se légitimer par le langage de l’innovation et du mérite individuel en s’associant au nationalisme économique des États-Unis. » (Image : © AP Photo/Markus Schreiber)
« Le nouveau leader construit autour de lui un « cerveau technique » restreint, sélectionné pour sa loyauté et son agressivité, capable de traduire des impulsions intuitives en dispositifs juridiques, financiers, administratifs et militaires. » (Image : © AP Photo/Markus Schreiber)

Là où l’hégémonie impériale portait en elle les tensions fécondes de la polycratie économique et du pluralisme politique, au nom de l’universalisme et d’une conception exigeante du droit international, l’empire despotique est au contraire particulariste, toujours prêt à violer le droit international — humanitaire, par exemple — pour poursuivre ses objectifs particuliers, en adoptant une version brutale de la Realpolitik 8.

Nous ne sommes pas encore face à un empire formel — c’est-à-dire une domination par annexion et administration par des gouverneurs coloniaux soutenus par des troupes métropolitaines et des collaborateurs locaux, selon le modèle romain, ou par des vice-rois comme dans l’empire britannique.

Mais les contours d’un empire informel se dessinent de plus en plus nettement, impliquant un modèle de contrôle, exercé indirectement — par la corruption et la manipulation d’élites dépendantes et collaboratrices, par la domination technologique, militaire et infrastructurelle —, sur les politiques intérieures et étrangères de régimes périphériques légalement indépendants.

Pour Trump et les siens, cette formule a ses avantages.

L’empire despotique peut se permettre une plus grande cohérence entre sa constitution matérielle et sa constitution formelle — là où l’hégémonie impériale ne tolérait qu’une forme hybride, abondamment critiquée dans le cas des États-Unis. À cet égard, on pourrait même dire que l’empire despotique trumpiste consolide un vide institutionnel au profit de la personnalisation et de la centralisation.

Les États-Unis et la Chine ont arraisonné l’infrastructure technocratique de la mondialisation pour en faire une phalange impériale.

Lorenzo Castellani

Les ingénieurs du chaos et le spectre des ingénieurs de l’ordre

Face à cette transformation profonde, on peut se demander quel sera l’avenir des relations entre la technique et la politique.

Dans les années 1920, la présence croissante de larges masses populaires homogènes rendait inévitable, comme à la fin de l’Empire romain, un retour général à la conception charismatique du pouvoir politique. À cette époque, la technocratie disparut sur le plan politico-culturel et se résigna, sur le plan institutionnel, à servir les nouveaux maîtres du pouvoir.

Les grands mythes de la « nation » et de la « classe » permirent ainsi très vite non seulement la fondation de dictatures et de régimes despotiques dans le domaine de l’organisation étatique, mais aussi l’affirmation d’un type parallèle de commandement personnel dans toute une série d’organismes différents : des partis aux syndicats, des unités de production aux associations professionnelles. 

Parallèlement, la « crise du droit » ne s’est pas tant manifestée par l’incapacité des systèmes juridiques en vigueur à s’adapter aux nouvelles situations sociales, mais plutôt par l’hostilité des groupes politiques dominants à l’égard d’une consolidation institutionnelle qui aurait marqué la fin de leur pouvoir personnel et charismatique. C’est précisément cette orientation générale — sous-entendue dans une multitude de problèmes et de phénomènes particuliers, facilitée par le nivellement culturel et donc par l’abaissement spirituel des classes intermédiaires — qui doit être considérée comme intimement et irrémédiablement inconciliable avec l’esprit de la civilisation occidentale.

L’Europe a déjà connu des crises de ce type : pour en sortir, elle s’est souvent laissée guider, comme par un instinct infaillible, vers la mise en place d’ordres impersonnels et rationnels comme seule garantie de la liberté individuelle.

La crise actuelle sera-t-elle également surmontée ? La tendance à la personnalisation du pouvoir et à la guerre — civile et intra-étatique — pourra-t-elle être enrayée ?

Il me semble qu’il est possible de répondre par l’affirmative.

L’autorité charismatique peut entraîner les foules vers des sacrifices inouïs, mais elle ne sert pas, ou peu, à faire fonctionner l’administration, c’est-à-dire à organiser les services que le développement de la civilisation ne cesse d’étendre et de multiplier.

Et c’est précisément ici — dans le domaine modeste mais décisif de l’administration — que l’autorité doit comme autrefois se plier aux exigences objectives d’une technique rigoureuse, intolérante à l’improvisation et à l’arbitraire individuel. Il ne s’agit plus de la technique des juristes ou des économistes, mais de quelque chose d’indéfini aujourd’hui qui pourra prendre sa place et qui, comme elle, sera finalement capable de « mettre un frein » au despotisme politique potentiel et aux nouvelles formes de conflit.

Car cette dynamique de neutralisation n’est qu’un développement de positions déjà assez claires depuis l’âge d’or du « caméralisme » et des « ingénieurs économiques » du XVIIIe siècle qui voyaient dans l’État une machine délicate et dans le souverain un Maschinendirektorr

C’est un développement qui a trouvé sa force dans l’énorme croissance de la spécialisation professionnelle et dans la conviction qui en découle que les choses peuvent « se gouverner d’elles-mêmes » — c’est-à-dire que les décisions administratives, même si elles visent à atteindre des objectifs plutôt qu’à respecter des règles, peuvent être déterminées selon des critères d’un savoir impersonnel, sinon objectif, du moins contrôlable 9.

Même les esprits les moins perspicaces sont capables de percevoir — partout où existe un organisme étatique, mais surtout là où le commandement personnel a été ou continue d’être plus rude — le terrible contraste sous-jacent entre les titulaires de ce dernier et une classe de techniciens régénérée et dévouée à une nouvelle hégémonie ; une classe qui ne se manifeste pas encore clairement aujourd’hui, mais dont on espère qu’elle pourra s’imposer afin de mettre de l’ordre dans la transition, même dans un système politique international plus conflictuel.

Le passage des « ingénieurs du chaos » — marionnettistes du conflit et de la délégitimation — aux « ingénieurs de l’ordre » — concepteurs d’une nouvelle légalité et d’un processus de légitimation et d’équilibre des pouvoirs — est probable. Il y a fort à parier qu’il aura lieu. Toutefois, ils ne pourront pas être la copie conforme de ceux de l’ancien cycle.

L’empire despotique trumpiste consolide un vide institutionnel au profit de la personnalisation et de la centralisation.

Lorenzo Castellani

Si une nouvelle génération d’« ingénieurs de l’ordre » devait émerger, elle pourrait passer par les nœuds stratégiques où le pouvoir se concentre aujourd’hui : le renseignement et la sécurité nationale, le développement de l’intelligence artificielle, les infrastructures énergétiques et militaires, les administrations fiscales et de contrôle des capitaux.

C’est là que la combinaison de l’expertise technique, de la capacité coercitive et de la vision politique pourra décider si un nouveau nomos de la terre émergera et quels équilibres il contiendra. Cela ne sera possible qu’avec un nouveau pacte qui touche à la « loi fondamentale » à la base de l’ordre politique.

La tâche des constitutions et des institutions est certes de freiner et de diviser le pouvoir, mais aussi de créer une nouvelle autorité et, avec elle, une réserve de pouvoir, un domaine réservé de la capacité de gouvernement appliqué par les nouvelles classes politiques — en particulier les classes européennes qui sont aujourd’hui appelées à sortir de leur sentiment d’impuissance sans revenir à des schémas désormais dépassés.

Autrement dit : ces nouvelles élites techniques et politiques devraient consolider une nouvelle conception du pouvoir capable de neutraliser les conflits internes et externes aux États, qui privilégie la décision au formalisme, le pouvoir de police à la jurisprudence, le pouvoir infrastructurel au pouvoir constitutionnel, la politique et la technologie au droit et à l’économie, la dissuasion à la diplomatie des traités.

En d’autres termes, les nouveaux « ingénieurs de l’ordre » devront prendre en charge le gouvernement de la société au sens le plus traditionnel et le plus ancien du terme, en assumant la responsabilité d’une nouvelle raison d’État capable de gérer les conflits internes et externes de manière assertive et avec les mesures nécessaires 10.

La victoire à long terme de ces derniers, de leurs règles et de leurs procédures signifierait un retour complet à l’autorité impersonnelle des ordres rationnels.

Nous serions alors très loin de Trump — dans l’inconnu brumeux où l’on ne sait plus très bien distinguer l’aube du crépuscule.

Sources
  1. The Death of Expertise : The Campaign Against Established Knowledge and Why It Matters, Oxford, Oxford University Press, 2017 ; Adrian Wooldridge, The Aristocracy of Talent : How Meritocracy Made the Modern World, Londres, Allen Lane, 2021 ; Jason Brennan, Against Democracy, Princeton, Princeton University Press, 2016 ; Parag Khanna, Technocracy in America : Rise of the Info-State, Scotts Valley, CreateSpace, 2017. Voir également, pour une reconstitution historique, Lorenzo Castellani, L’ingranaggio del potere, Macerata, LiberiLibri, 2020.
  2. Unqualified Reservations (2007-2013).
  3. Zero to One : Notes on Startups, or How to Build the Future, New York, Crown Business, 2014 ; Marc Andreessen, « Why Software Is Eating the World », The Wall Street Journal, 20 août 2011 ; Alex Karp et Nicholas W. Kamiska, The Technological Republic, Londres, Bodley Head, 2025.
  4. Elites and democracy, Princeton, Princeton University Press, 2026.
  5. The Dual State : A Contribution to the Theory of Dictatorship, Oxford, Oxford University Press, 1941 ; Alan Wolfe, Does American Democracy Still Work ?, New Haven, Yale University Press, 2006.
  6. Breakneck : China’s Headlong Rise to Technological Superpower, Londres, Allen Lane, 2025.
  7. Regime Change : Toward a Postliberal Future, New York, Sentinel, 2023.
  8. Realpolitik, John Bew, Realpolitik. A History, Oxford, Oxford University Press, 2016.
  9. Against Constitutionalism, Harvard, Harvard University Press, 2022 ; Gianfranco Miglio, « L’unità fondamentale di svolgimento dell’esperienza politica occidentale ». Rivista internazionale di scienze sociali28 (5), 1957, pp. 424-440.
  10. Machiavellism : The Doctrine of Raison d’Etat and Its Place in Modern History, Londres, Routledge, 1997.
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23.01.2026 à 17:42

À Abou Dabi, la question des territoires est le principal sujet de discussion entre Russes, Ukrainiens et Américains

Marin Saillofest

Depuis le début de l’année, l’armée russe progresse de 7 km² par jour en moyenne sur le front en Ukraine.

Tandis que le conflit s’est largement enlisé depuis 2022, conduisant à une chute considérable du rythme de progression, Moscou place la question des territoires — et notamment la revendication de la totalité du Donbass — au centre des discussions avec Washington et Kiev.

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Texte intégral (800 mots)

Lors d’une rencontre entre les représentants américains Steve Witkoff, Jared Kushner et Josh Gruenbaum avec Vladimir Poutine à Moscou hier, jeudi 22 janvier, le président russe a réitéré sa position quant à un règlement du conflit : la fin de la guerre n’est envisageable qu’à condition d’un retrait ukrainien du Donbass.

Selon des sources américaines, le contrôle territorial est le « principal sujet » discuté lors d’une réunion trilatérale Russie-États-Unis-Ukraine aujourd’hui, vendredi 23, à Abou Dabi 1.

  • Depuis le lancement de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, en février 2022, l’armée russe a conquis 69 500 km² de territoire ukrainien.
  • La majeure partie de ces gains — 61 700 km², soit 88,8 % du total — ont été réalisés au cours de la première année de guerre, en 2022.
  • Depuis, le conflit s’est enlisé et le contrôle territorial n’a que relativement peu bougé : +3 300 km² en 2024 et +4 300 km² l’an dernier. 
  • Au cours des trois premières semaines de l’année, l’armée russe n’a progressé que de 150 km², soit moins de 7 km² par jour.

Comme le souligne Stéphane Audrand, il semble désormais abusif de parler de « ligne de front » tant la situation est devenue différente par rapport à 2022. L’actuelle zone de confrontation, sur les plus de 1250 kilomètres de front actif, d’une profondeur de 5 à 20 kilomètres, se présente ainsi sous la forme d’un damier de positions plus ou moins entremêlées.

Les chiffres de l’avancée territoriale russe, bien que faibles, ont néanmoins des implications stratégiques.

  • À l’été 2025, l’armée russe a pénétré dans la région de Dnipropetrovsk, à la jonction entre les régions de Donetsk et de Zaporijia, pour la première fois depuis 2022.
  • Cette région, bien qu’elle ne soit pas officiellement revendiquée par le Kremlin, fait partie de la « Novorossia » (ou « Nouvelle Russie »), un toponyme très marqué idéologiquement qui comprend les régions de Kharkiv, Dnipropetrovsk, Mykolaïv et Odessa.
  • Lors d’une conférence de presse le 14 janvier, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a déclaré : « sans régler la question du sort des populations de Crimée, de Novorossiya et du Donbass […] rien ne pourra aboutir » 2.
  • Ces dernières semaines, Moscou a renforcé son offensive dans la région de Zaporijia, en direction de la capitale régionale, et continue de mener des opérations à Soumy et Kharkiv, dans le nord-est du pays.

Après bientôt quatre années de guerre, l’armée russe contrôle près de 19,3 % du territoire ukrainien, selon les données de Deep State.

  • Là encore, la majeure partie des gains remonte à 2022, lorsque l’armée russe s’est emparée de plus de 10 % du pays.
  • Cette progression est venue s’ajouter à la Crimée, illégalement annexée en 2014 et qui représente près de 8 % de l’Ukraine.
  • En raison de pertes humaines très élevées — estimées par Kiev à 1,2 million de tués et de blessés depuis 2022 —, la Russie a échangé 1 % de sa population contre 1,25 % du territoire ukrainien.

Au jeudi 22 janvier, l’Ukraine contrôlait toujours 21,5 % de la région de Donetsk et 0,4 % de Louhansk, qui forment ensemble la région du Donbass. Kiev maintient également son contrôle sur plus d’un quart de la région de Zaporijia.

Sources
  1. Trump’s envoys meet Putin for four hours on Ukraine », Axios, 23 janvier 2026.
  2. Выступление и ответы на вопросы СМИ Министра иностранных дел Российской Федерации С.В.Лаврова в ходе совместной пресс-конференции с Министром международных отношений и торговли Республики Намибии С.Ашипалой-Мусавьи по итогам переговоров, Москва, Ministère russe des Affaires étrangères, 14 janvier 2026.
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23.01.2026 à 06:30

Eurobazooka : un Européen sur cinq estime que son pays pourrait être la cible d’une guerre déclenchée par les États-Unis

Marin Saillofest

Selon la dernière vague de notre enquête Eurobazooka publiée aujourd’hui, vendredi 23 janvier, 21 % des Européens estiment que les États-Unis pourraient entrer en guerre avec leur pays dans les prochaines années — soit deux fois plus que la Chine (11 %).

Lors du dernier sondage, réalisé en décembre, seulement 10 % des Européens considéraient qu’une guerre contre les États-Unis était possible.

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Notre dernier sondage Eurobazooka, réalisé dans sept pays européens (France, Allemagne, Espagne, Italie, Belgique, Pologne et Danemark), montre que plus d’un cinquième (21 %) des Européens considèrent désormais que Washington pourrait entrer en guerre contre leur pays dans les prochaines années.

  • Il s’agit d’une augmentation considérable (+110 %) par rapport à la précédente vague, réalisée en décembre, lorsque 10 % des Européens considéraient qu’un tel scénario était possible.
  • Au Danemark, principal pays visé par les menaces de Trump, 44 % des sondés voient un « risque élevé » — et 13 % un risque « très élevé » de guerre avec les États-Unis.
  • Viennent ensuite l’Espagne (29 %), accusée par Trump d’être un « profiteur » en raison de dépenses de défense jugées trop faibles, et la France (21 %), visée par des menaces de tarifs en raison de son refus de rejoindre le « Conseil de la paix », la nouvelle organisation lancée par Trump hier à Davos.

Impensable il y a quelques années, les Européens sont désormais plus nombreux à craindre une guerre ouverte lancée par les États-Unis (21 %) contre leur pays plutôt que la Chine (9 %) ou que l’Iran (18 %). La perception de la menace posée par Pékin a d’ailleurs reculé par rapport à la précédente vague, passant de 14 % en décembre à 9 %, tandis que la menace que fait peser l’Iran est restée stable, tout comme celle de la Russie (48 %).

  • 81 % des Européens interrogés déclarent qu’ils considéreraient une intervention militaire américaine au Groenland comme un « acte de guerre ».
  • Cette part est la plus élevée en Belgique, où elle atteint 89 %, au Danemark et en Espagne (86 %), et en Allemagne (84 %), tandis qu’elle est la plus faible en Pologne (66 %).

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23.01.2026 à 06:00

Le moment Groenland : 10 points sur le basculement de l’opinion européenne face à Trump (sondage exclusif Eurobazooka)

Matheo Malik

La nouvelle vague de notre grande enquête d’opinion européenne révèle une rupture dans la perception des États-Unis pour les Européens : l’hypothèse d’un affrontement avec Washington est désormais clairement et majoritairement exprimée.

Jean-Yves Dormagen présente les résultats du nouvel Eurobazooka.

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Texte intégral (5918 mots)
Points clefs
  • Après le Venezuela et le Groenland, 73 % des Européens estiment désormais que l’Union ne doit plus compter que sur elle-même pour défendre son indépendance.
  • Les Européens se déclarent prêts pour cela à employer la force — y compris contre leur allié historique. 81 % estiment qu’une opération militaire au Groenland constituerait « un acte de guerre contre l’Europe » et 63 % se déclarent favorables à l’envoi de troupes sur l’île en posture défensive.
  • 44 % des Européens jugent désormais que Trump se comporte comme un dictateur et une majorité absolue (51 %) le qualifie d’« ennemi » de l’Europe. Pour 64 % des répondants, la politique étrangère américaine est définie par la « recolonisation » et la « prédation ».
  • Dans la continuité de Turnberry, 56 % des sondés sont insatisfaits de la réaction de leurs autorités nationales au coup de force de Trump au Venezuela. Ils considèrent à une large majorité (63 %) que l’enlèvement de Maduro était une action illégale violant la souveraineté d’un État souverain.
  • 21 % des sondés jugent qu’une guerre directe avec les États-Unis est probable — plaçant la confrontation avec Washington comme une menace plus élevée que celle avec la Chine (11 %) et l’Iran (18 %).
  • La demande d’un alignement de l’Union européenne sur les États-Unis s’effondre et sort du champ des options crédibles, laissant face à face compromis (44 %) et opposition (46 %). Mais derrière cet équilibre apparent, une dynamique nette se dessine : le compromis recule et l’Europe glisse progressivement vers un durcissement assumé.

Dans la continuité du premier baromètre européen, lancé par Cluster 17 et le Grand Continent, et l’Eurobazooka du printemps dernier qui analysait les réactions à l’arrivée de Trump, celui de septembre qui sondait l’opinion des Européens après l’été de l’humiliation et celui du mois de décembre sur les peurs et les désirs d’un continent dans la bascule, nous avons décidé d’interroger à nouveau les Européens après la séquence particulièrement intense du début de l’année 2026 1.

Ce sondage exclusif mérite d’être étudié de près : cliquez ici pour avoir accès au PDF complet de l’étude et recevez en avant-première l’étude granulaire des implications politiques des clivages observés dans ce nouveau sondage en vous abonnant au Grand Continent

La cinquième vague de notre Baromètre de l’opinion publique européenne Eurobazooka met au jour ce que l’on peut désormais qualifier de « moment Groenland ». Elle révèle une évolution considérable et ciblée : en l’espace d’un an de présidence Donald Trump, les États-Unis ont changé de statut dans l’opinion européenne. Sans que les autres grandes menaces géopolitiques ne se transforment significativement, Washington cesse progressivement d’être perçu comme un allié structurellement fiable et extérieur au champ de la guerre européenne.

Lors des vagues précédentes, la défiance envers les États-Unis s’était installée, nourrie par l’imprévisibilité de Donald Trump et la remise en cause de principes politiques et stratégiques fondamentaux.

La vague de janvier 2026 marque une étape supplémentaire, jusqu’alors inimaginable : une part significative des Européens envisage désormais les États-Unis comme une menace potentielle, en particulier à la lumière des positions adoptées par Donald Trump sur le Groenland.

Dans ce contexte, l’hypothèse d’une réponse européenne incluant une posture militaire défensive face aux États-Unis devient non seulement pensable, mais majoritairement soutenue. 

Le « moment Groenland » ne traduit pas une panique générale, mais le franchissement d’un seuil : la relation transatlantique est désormais comprise par l’opinion comme un sujet pour la sécurité européenne.

1 — Le moment Groenland : l’hypothèse de la guerre avec un allié est désormais clairement formulée dans l’opinion

La question du Groenland occupe une place centrale dans l’espace public européen de cette vague de notre baromètre Eurobazooka. La quasi-totalité des Européens interrogés déclarent avoir entendu parler des prises de position de Donald Trump sur ce territoire et comprendre clairement de quoi il s’agit.

Ce niveau de notoriété est inhabituel pour un sujet de politique internationale, qui ne relève ni d’un conflit en cours ni d’une crise immédiate impliquant directement les pays sondés.

Ce résultat signale une rupture nette avec la relation ordinaire des opinions publiques européennes aux affaires internationales. Le Groenland n’apparaît pas ici comme un dossier lointain, technique ou réservé aux spécialistes de la géopolitique.

Il devient un sujet largement médiatisé, compris et approprié, qui pénètre profondément les sociétés européennes. Autrement dit, la géopolitique — longtemps cantonnée à des cercles experts — s’installe au cœur des préoccupations d’une large majorité de citoyens.

Cette centralité se confirme dans la manière dont les Européens qualifient les déclarations de Donald Trump. Dans l’ensemble des sept pays sondés, 84 % des répondants jugent ces propos « graves », dont 63 % les considèrent comme « très graves ».

Ce niveau de sévérité est remarquable : il traduit un rapport de forte intensité émotionnelle et politique à l’événement, bien au-delà d’une simple désapprobation diplomatique.

Plus encore, cette perception de la gravité est largement partagée à l’échelle européenne. Les écarts nationaux sont faibles : l’Italie, la France, l’Espagne, l’Allemagne et la Belgique présentent des niveaux de jugement très proches de ceux observés au Danemark, pourtant pays directement concerné par la question du Groenland. Cette convergence, rare sur un sujet de politique étrangère, témoigne de la constitution d’un diagnostic européen commun.

Dans ce paysage largement aligné, la Pologne se distingue légèrement.

Une majorité des répondants y qualifie bien les propos de Donald Trump de « graves » (62 %), mais le pays compte aussi une minorité plus importante qu’ailleurs de sondés qui les jugent « pas graves » ou qui ne se prononcent pas. Cette hésitation relative peut s’interpréter à la lumière de la trajectoire politique polonaise : un pays durablement atlantiste depuis la fin du communisme, où subsiste une frange significative d’électeurs très conservateurs, parfois sensibles au discours trumpiste, et pour lesquels la critique des États-Unis demeure plus délicate.

Au-delà de cette appréciation de la gravité, la question la plus structurante est sans doute celle qui porte sur la qualification d’une éventuelle intervention militaire américaine au Groenland. Interrogés sur ce point, 81 % des Européens estiment qu’une telle intervention constituerait un « acte de guerre contre l’Europe », dont 53 % répondent « tout à fait ». Ce chiffre est particulièrement marquant.

Il montre à quel point les déclarations répétées de Donald Trump, évoquant explicitement la possibilité d’un recours à la force, sont désormais reçues par les opinions européennes comme relevant potentiellement du registre de la guerre. Là encore, le consensus est très large entre les pays sondés, même si une partie des répondants polonais se montre un peu plus réservée ou hésitante.

Ce premier ensemble de résultats permet ainsi d’identifier ce que l’on peut appeler un « moment Groenland » : non pas une montée générale de la peur mais le franchissement d’un seuil symbolique majeur — celui où l’hypothèse d’un conflit impliquant un allié historique cesse d’être impensable et devient explicitement formulable dans l’opinion publique européenne.

Longtemps cantonnée à des cercles experts, la géopolitique s’installe au cœur des préoccupations d’une large majorité de citoyens.

Jean-Yves Dormagen

2 — La politique extérieure américaine est désormais perçue comme prédatrice

Les tensions autour du Groenland s’inscrivent dans un cadre interprétatif plus large, qui semble désormais s’imposer au sein des sociétés européennes. Il apparaît très clairement lorsque l’on propose aux répondants de qualifier la politique extérieure américaine à partir de plusieurs cadrages concurrents.

À l’échelle de l’ensemble des pays sondés, 64 % des répondants définissent la politique extérieure américaine comme relevant avant tout de la « recolonisation et de la prédation des ressources mondiales ».

Ce cadrage arrive nettement en tête, loin devant celui de la « défense de la liberté et des intérêts légitimes » des États-Unis (19 %) et celui de l’isolationnisme ou du désengagement vis-à-vis du reste du monde (11 %). 6 % des sondés déclarent ne pas savoir comment qualifier cette politique. Ce faible niveau relatif d’indécision est en soi un résultat notable : il indique que la politique extérieure américaine actuelle suscite des jugements largement structurés et polarisés et qu’elle ne laisse qu’une minorité de citoyens européens sans opinion arrêtée.

Cette lecture prédatrice est largement partagée dans les grands pays d’Europe occidentale. 

En Allemagne, en France, en Espagne et en Italie, elle constitue le cadrage le plus fréquemment mobilisé. Le Danemark se distingue partiellement : si la perception prédatrice y reste élevée, les répondants y sont relativement plus nombreux à évoquer le registre de l’isolationnisme et du désengagement, une spécificité qui peut s’expliquer par le sentiment d’abandon ressenti dans un pays directement concerné par la question du Groenland et historiquement très lié aux États-Unis.

C’est dans ce cadre général que les Européens interprètent également l’opération américaine au Venezuela ayant conduit à l’arrestation de Nicolas Maduro. 63 % des répondants qualifient cette action d’« illégale, car violant la souveraineté nationale et le droit international », contre une minorité qui y voit une intervention justifiée.

Ce résultat marque une condamnation nette de l’action menée par les États-Unis sous l’impulsion de Donald Trump et montre que la critique dépasse largement le seul cadre européen.

Dans la continuité de ces jugements, 59 % des Européens estiment que l’action internationale de Donald Trump fragilise l’Occident.

Ce diagnostic est particulièrement répandu en Belgique (70 %), en Allemagne (67 %) et au Danemark (66 %), confirmant que la politique extérieure américaine est perçue non seulement comme prédatrice à l’égard d’autres régions du monde mais aussi comme déstabilisatrice pour l’ensemble du camp occidental.

Il convient toutefois de souligner l’existence de minorités significatives qui continuent de juger cette politique légitime. En France, en Italie et en Pologne, entre 20 % et 25 % des répondants adhèrent à l’idée d’une défense légitime des intérêts américains. 

Ces positions sont particulièrement concentrées parmi les électorats situés à droite et à l’extrême droite : électeurs des droites italiennes, du Rassemblement national et de Reconquête en France, ou encore des formations d’extrême droite en Pologne.

Cette dissymétrie révèle une fracture politique interne nette : là où une majorité d’Européens tend à voir dans la politique extérieure américaine une logique prédatrice, une partie des électorats les plus à droite adopte une lecture inverse, fondée sur l’acceptation assumée d’un rapport de force et de la primauté des intérêts nationaux. Elle suggère ainsi l’émergence d’affinités idéologiques transnationales au sein des droites radicales européennes, qui les conduit à se démarquer du diagnostic dominant dans le reste des sociétés européennes.

Les États-Unis entrent dans la hiérarchie des risques sans en devenir le centre.

Jean-Yves Dormagen

3 — Ce que révèle l’observation barométrique : les États-Unis sont le seul acteur dont la perception change vraiment

La question barométrique reconduite d’une vague à l’autre sur le risque de guerre dans les prochaines années permet de confirmer, de manière particulièrement nette, le changement de perception en cours concernant les États-Unis.

Elle offre surtout un cadre de comparaison précieux, en montrant que cette évolution s’inscrit dans un paysage globalement stable.

Concernant la Russie, la Chine et les organisations terroristes, les résultats de cette cinquième vague sont remarquablement proches de ceux observés en décembre 2025. Les organisations terroristes demeurent, comme lors de la vague précédente, la menace la plus largement perçue : 68 % des Européens estiment que le risque d’une guerre ouverte avec elles est « élevé » en janvier 2026, contre 67 % en décembre. Cette quasi-stabilité confirme que cette peur constitue un socle durable de l’opinion européenne.

La France se distingue une nouvelle fois par l’intensité exceptionnelle de cette inquiétude : 84 % des répondants y jugent le risque de guerre avec des organisations terroristes comme « élevé », et seuls 2 % estiment qu’il n’existe « pas de risque ». Cette permanence permet d’écarter l’hypothèse d’un effet conjoncturel lié aux commémorations des attentats de 2015 : la menace terroriste apparaît bien comme un élément structurant et durable au sein de la société française.

Comme en décembre, la Russie reste la puissance étatique perçue comme la plus menaçante pour l’Europe. Cette perception s’explique par la guerre en Ukraine et par les inquiétudes persistantes concernant les frontières orientales de l’Union. La polarisation territoriale de cette crainte demeure très forte : en Pologne, 76 % des répondants estiment le risque de guerre avec la Russie comme « élevé », un niveau sans équivalent parmi les pays sondés. À l’inverse, l’Italie se singularise par une perception beaucoup plus atténuée de la menace russe (31 %), confirmant une spécificité déjà observée lors des vagues précédentes.

Dans ce contexte de stabilité globale, une seule évolution apparaît véritablement saillante : celle des États-Unis.

En janvier 2026, 21 % des Européens estiment que le risque d’une « guerre ouverte » avec les États-Unis dans les prochaines années est élevé. Ce niveau a doublé par rapport à décembre 2025, où cette perception demeurait marginale.

4 — Un changement de statut : l’allié entre dans la hiérarchie des risques

Cette progression modifie la hiérarchie des menaces secondaires. Les États-Unis sont désormais perçus comme une menace élevée de guerre directe plus importante que la Chine (11 %) et même que l’Iran (18 %).

Par ailleurs, seuls 35 % des répondants estiment désormais que le risque de guerre avec les États-Unis n’existe pas, signe que la possibilité d’un scénario conflictuel s’est diffusée dans l’opinion, même si elle demeure minoritaire.

Il est toutefois essentiel de souligner ce que cette évolution ne signifie pas. Les États-Unis restent très loin derrière la Russie et les organisations terroristes, qui continuent de structurer l’essentiel des perceptions de risque. Il n’y a donc ni panique généralisée, ni inversion complète de la hiérarchie des menaces.

D’un point de vue barométrique, il s’agit bien d’une requalification partielle, et non d’un basculement général. Les États-Unis entrent dans la hiérarchie des risques sans en devenir le centre. Cette évolution invite à la prudence dans l’interprétation et appelle à être observée dans la durée.

Il n’en demeure pas moins frappant de constater que la possibilité d’un conflit armé avec les États-Unis est en train de pénétrer progressivement les sociétés européennes. Ce déplacement marque l’entrée dans un paradigme nouveau : celui où les États-Unis de Donald Trump cessent d’être perçus uniquement comme un allié instable ou peu fiable, pour apparaître, dans une partie de l’opinion, comme un adversaire potentiel.

64 % des répondants définissent la politique extérieure américaine comme relevant avant tout de la « recolonisation et de la prédation des ressources mondiales ».

Jean-Yves Dormagen

5 — Le soutien de l’opinion à une réponse militaire européenne

Le résultat sans doute le plus marquant de cette nouvelle vague réside dans le soutien très net des Européens à l’envoi de troupes au Groenland.

À l’échelle des pays sondés, 63 % des répondants se déclarent favorables à cette option, contre 28 % qui s’y opposent, tandis que seuls 9 % ne se prononcent pas.

Ce dernier chiffre est particulièrement faible. Il révèle à quel point la question suscite des réactions fortes et relativement tranchées au sein des opinions publiques européennes, là où les sujets de politique étrangère donnent habituellement lieu à des niveaux d’indécision plus élevés.

Le soutien à l’envoi de troupes est particulièrement massif au Danemark, pays directement concerné par la question du Groenland : 84 % des répondants s’y déclarent favorables, contre seulement 7 % opposés. Ce niveau d’adhésion traduit une mobilisation nationale exceptionnelle face à une situation perçue comme mettant en jeu la souveraineté et la sécurité du pays.

Sans atteindre de tels scores, le soutien demeure nettement majoritaire dans l’ensemble des autres pays sondés. Une nouvelle fois, la Pologne se distingue par un profil plus hésitant. Les opinions opposées à l’envoi de troupes (32 %) et celles qui ne se prononcent pas (27 %) y sont particulièrement nombreuses, dessinant une opinion plus incertaine et divisée face à la perspective d’un rapport de forces militaire avec un allié historique.

Il est toutefois essentiel de rappeler que la formulation de la question précisait explicitement « l’envoi de troupes européennes en posture défensive ». Ce cadrage contribue à renforcer la légitimité de la démarche et à en atténuer le caractère potentiellement belliqueux. Il n’enlève rien, toutefois, à la portée du résultat : ainsi formulée, l’option militaire recueille un soutien majoritaire.

Les réponses apportées par les Européens permettent ainsi de saisir l’une des dynamiques centrales à l’œuvre aujourd’hui dans l’Union. Elles expriment une volonté croissante de se faire respecter sur la scène internationale et, pour ce faire, d’assumer un rapport de forces, y compris sur le terrain militaire. Cette disposition ne traduit pas une aspiration à l’escalade, mais une logique de dissuasion, qui n’exclut pas la recherche de solutions négociées.

6 — Donald Trump personnifie fortement la tension transatlantique

La tension avec les États-Unis est aujourd’hui profondément incarnée dans la figure de Donald Trump. Dès les lendemains de sa prise de fonction, il est apparu aux yeux de nombreux Européens comme un « ennemi de l’Europe », comme le révélait déjà la première vague du baromètre en décembre 2024. Cette image ne s’est pas dissipée avec le temps : elle semble au contraire durablement installée, comme en témoignent les quatre vagues successives réalisées depuis.

Lors de la vague de janvier 2026, 51 % des Européens qualifient Donald Trump d’« ennemi de l’Europe », contre seulement 8 % qui le perçoivent comme un « ami ».

Ce dernier chiffre est particulièrement bas pour le chef d’État d’une puissance historiquement alliée. 39 % des répondants le décrivent comme « ni ami ni ennemi », tandis que seuls 2 % déclarent ne pas savoir. Ce très faible niveau d’indécision illustre à quel point Donald Trump est devenu une figure familière de l’actualité européenne, qui laisse peu de citoyens indifférents.

Sur ce point, la Pologne constitue à nouveau une exception notable. Donald Trump n’y est qualifié d’« ennemi de l’Europe » que par 28 % des sondés, alors que ce jugement est majoritaire dans l’ensemble des autres pays européens.

Les opinions à l’égard de Donald Trump apparaissent cependant largement cristallisées depuis plusieurs vagues. Le contexte très tendu autour du Groenland, tout comme les critiques répétées du président américain à l’égard des sociétés européennes, n’ont guère fait évoluer l’indicateur « ennemi de l’Europe », qui ne progresse que marginalement. Autrement dit, le rejet politique est déjà installé ; il ne s’emballe pas, mais se maintient à un niveau élevé.

En revanche, les traits d’image associés à Donald Trump continuent de se dégrader. Il est de plus en plus perçu comme se comportant en dictateur : 44 % des Européens partagent cette appréciation, contre seulement 10 % qui estiment qu’il respecte les principes démocratiques. Dans les quatre pays barométrisés de manière continue — France, Allemagne, Espagne et Italie — cette qualification a progressé de 7 points entre la vague de décembre 2025 et celle de janvier 2026. Même en Pologne, pays pourtant plus indulgent à son égard, seuls 13 % des sondés considèrent que Donald Trump respecte les principes démocratiques.

Ce contraste est éclairant : si la qualification d’« ennemi de l’Europe » semble désormais stabilisée, la dégradation continue de son image démocratique contribue à durcir en profondeur le regard porté sur les États-Unis.

La possibilité d’un conflit armé avec les États-Unis est en train de pénétrer progressivement les sociétés européennes.

Jean-Yves Dormagen

7 — Donald Trump se rapproche de Vladimir Poutine dans la hiérarchie des menaces

La requalification de Donald Trump comme figure centrale de la tension transatlantique se confirme lorsqu’on observe la manière dont les Européens évaluent, de façon comparative, le niveau de menace que représentent les grands dirigeants internationaux pour l’Europe.

Interrogés sur une échelle de 0 à 10, les répondants hiérarchisent très clairement les risques, tout en faisant apparaître un déplacement particulièrement significatif concernant le président américain.

À l’échelle européenne, Vladimir Poutine demeure la figure de menace la plus élevée, avec une note moyenne de 6,9. Ce niveau reflète la centralité persistante de la Russie dans l’imaginaire sécuritaire européen, en lien direct avec la guerre en Ukraine et les inquiétudes concernant les frontières orientales de l’Union. Cette perception est particulièrement forte en Pologne (8,1), mais reste élevée dans l’ensemble des pays sondés.

Donald Trump obtient quant à lui une note moyenne de 5,4 — un niveau remarquable pour le dirigeant d’une puissance historiquement alliée. Cette évaluation le place nettement au-dessus de Xi Jinping, dont la menace perçue s’établit à 4,3 en moyenne. Autrement dit, Donald Trump est considéré par les Européens comme plus menaçant pour l’Europe que le dirigeant chinois, pourtant souvent présenté comme le principal rival stratégique à long terme de l’Occident.

Les variations nationales confirment la portée de ce résultat.

Donald Trump est perçu comme une menace particulièrement élevée au Danemark (6,6), en Espagne (6,0) et en Allemagne (5,6), ainsi qu’à un niveau important en Belgique (5,4), en France (5,3) et en Italie (5,2). Là encore, la Pologne se distingue par une évaluation plus modérée (4,8), cohérente avec les autres indicateurs révélant une relation plus ambivalente à l’égard de la présidence Trump.

À l’inverse, la menace associée à Xi Jinping apparaît plus diffuse et plus homogène, sans pic national marqué : elle varie de 3,6 en Italie à 4,9 en Pologne. Ce positionnement intermédiaire confirme que la Chine est perçue comme un rival stratégique, mais non comme une menace immédiate ou prioritaire pour la sécurité européenne.

Ce point est essentiel pour comprendre la dynamique actuelle. Donald Trump n’est pas assimilé à Vladimir Poutine — qui demeure la référence centrale de la menace étatique — mais il sort désormais clairement du statut d’allié non menaçant, en se situant à un niveau de risque inédit pour un président américain.

8 — La fin de l’allié américain : dégradation assumée et autonomie européenne

Les résultats relatifs à la relation entre l’Europe et les États-Unis convergent vers un diagnostic désormais largement partagé : celui d’une dégradation profonde et durable du lien transatlantique. Interrogés sur l’évolution de cette relation, 83 % des Européens estiment qu’elle se dégrade, contre seulement 2 % qui jugent qu’elle s’améliore. Les réponses intermédiaires restent minoritaires (13 %), et l’indécision est marginale (2 %). Ce constat s’impose avec une remarquable homogénéité dans l’ensemble des pays sondés, y compris dans ceux historiquement les plus atlantistes.

Cette perception se traduit par une relecture stratégique explicite. Lorsqu’on interroge les Européens sur la manière dont l’Union devrait désormais assurer sa défense, 73 % estiment qu’elle ne doit plus compter que sur elle-même, sans miser sur le soutien des États-Unis, contre 22 % qui considèrent qu’elle peut encore s’appuyer sur Washington.

Le résultat est massif et transversal, atteignant 81 % en France, 79 % en Belgique et 73 % en Allemagne, mais restant majoritaire dans l’ensemble des pays étudiés. Le faible niveau de non-réponse (5 %) indique que cette question fait désormais l’objet d’un jugement structuré.

Ce décrochage vis-à-vis de l’allié américain ne débouche toutefois ni sur un isolement stratégique, ni sur un basculement vers une autre puissance. L’hypothèse d’un alignement alternatif, notamment avec la Chine, demeure très marginale (4 %).

À l’inverse, une majorité absolue des Européens (52 %) souhaite garder la même distance entre les grandes puissances, tandis que 22 % déclarent ne vouloir s’allier avec aucun des deux. Autrement dit, près des trois quarts des répondants rejettent le principe même d’un alignement contraint.

Cette configuration dessine une dynamique nouvelle. En cessant de se penser comme durablement protégée par un allié extérieur, l’Union européenne est conduite à se concevoir davantage comme un ensemble responsable de sa propre sécurité. L’adversité nouvelle, tout particulièrement lorsqu’elle émane d’un allié traditionnel, pourrait agir moins comme un facteur de désagrégation que comme un accélérateur d’autonomie, en obligeant les Européens à penser plus explicitement leur destin stratégique commun.

9 — De l’alignement au rapport de force : le glissement progressif du compromis vers l’opposition

La question de l’attitude que l’Union européenne devrait adopter à l’égard du gouvernement américain met au jour une dynamique plus qu’un état figé. Les opinions européennes ne basculent pas brutalement vers la confrontation mais elles se déplacent progressivement : l’alignement recule fortement, le compromis s’érode, et l’opposition progresse.

À l’échelle européenne, l’alignement sur les États-Unis apparaît désormais largement marginal : seuls 10 % des répondants le privilégient. Cette option, qui constituait encore un horizon implicite dans de nombreux pays, sort progressivement du champ des positions crédibles. Le cœur du débat se structure désormais entre deux options : le compromis (44 %) et l’opposition (46 %).

Ce quasi-équilibre ne doit pas être interprété comme une stabilisation. La lecture dynamique montre au contraire un glissement continu. Entre mars 2025 et janvier 2026, la part des Européens favorables à l’opposition augmente régulièrement, tandis que le compromis, longtemps majoritaire, recule graduellement. Autrement dit, la recomposition en cours ne s’opère pas du côté de l’alignement, mais par un durcissement progressif.

Cette évolution est particulièrement visible dans plusieurs pays clefs. En France (52 %), en Espagne (52 %) et au Danemark (63 %), l’opposition est désormais majoritaire. En Belgique, les partisans du compromis et de l’opposition sont à égalité (45 %), signe d’un basculement en cours. En Allemagne (47 %) et en Italie (51 %), le compromis reste légèrement dominant, mais l’opposition progresse et réduit l’écart avec la position traditionnelle de gestion pragmatique de la relation transatlantique.

Les questions internationales, longtemps perçues comme lointaines ou secondaires dans les arbitrages électoraux, entrent progressivement dans le champ des critères de jugement politique.

Jean-Yves Dormagen

Même en Pologne, l’opposition atteint désormais 40 %, tandis que l’alignement ne concerne plus qu’une minorité limitée. Là encore, le mouvement est net : la critique se renforce sans que la relation soit pensée en termes de rupture.

Cette dynamique éclaire la configuration actuelle. Les Européens ne cherchent ni la confrontation frontale, ni le maintien d’un statu quo affaibli. Ils semblent plutôt engagés dans une recomposition graduelle de leur rapport à Washington, où le compromis reste une option, mais de plus en plus conditionnelle, et où l’opposition devient progressivement une posture légitime pour défendre les intérêts européens.

10 — La géopolitique structure la politique intérieure

Les résultats des questions portant à la fois sur l’évaluation de l’action des autorités nationales face aux prises de position de Donald Trump et sur leur impact potentiel sur les choix électoraux signalent une évolution clef : les tensions géopolitiques et internationales tendent à structurer de plus en plus la politique intérieure européenne.

Interrogés sur leur satisfaction à l’égard de la réaction de leurs autorités nationales face aux dossiers du Groenland et du Venezuela, une majorité nette d’Européens se déclarent insatisfaits. À l’échelle des pays sondés, 56 % expriment une insatisfaction, contre 31 % seulement de satisfaits.

Ce déséquilibre est particulièrement marqué dans plusieurs grands pays. En France, 67 % des répondants se disent insatisfaits, en Italie 63 %, en Allemagne 62 %, et en Belgique 55 %. L’Espagne se situe également dans une zone majoritairement critique (50 % d’insatisfaits).

Le Danemark fait figure d’exception relative : 69 % des répondants s’y déclarent satisfaits de l’action de leurs autorités. Ce résultat peut s’interpréter à la lumière d’un contexte national spécifique, marqué par un fort enjeu de souveraineté et possiblement par un réflexe de soutien patriotique face à une pression extérieure directe. À l’inverse, la Pologne présente un profil plus ambivalent, avec un niveau élevé de non-réponse (40 %), traduisant une plus grande difficulté à évaluer l’action gouvernementale sur un dossier touchant à la relation avec un allié historiquement central.

Ce jugement porté sur l’action des gouvernements nationaux se prolonge de manière explicite dans le champ électoral. À la question de savoir si la capacité à s’opposer aux ingérences de Donald Trump constituera un critère déterminant lors des prochains choix électoraux, 53 % des Européens répondent par l’affirmative, contre 39 % qui estiment que ce ne sera pas un critère déterminant.

Autrement dit, pour une majorité relative d’électeurs, la posture adoptée face aux États-Unis entre désormais dans l’évaluation politique des dirigeants et des candidats.

Là encore, les écarts nationaux sont éclairants. La dimension électorale est particulièrement marquée au Danemark (73 %), mais aussi en Belgique (59 %), en Italie (56 %), en France (56 %) et en Allemagne (53 %). En Espagne, les opinions sont plus partagées (48 % déterminant, 47 % non déterminant), tandis qu’en Pologne, la part de non-réponse reste élevée (28 %), confirmant un rapport plus incertain à cette politisation de la question transatlantique.

Ces résultats doivent toutefois être interprétés avec prudence. Il n’est pas toujours possible de distinguer ce qui relève d’un jugement spécifique sur la politique étrangère des gouvernements et ce qui renvoie à des dynamiques de popularité plus structurelles. En France, par exemple, le rejet du président en exercice peut contribuer à accentuer l’insatisfaction exprimée, indépendamment de l’évaluation précise de l’action diplomatique. De même, les contextes politiques nationaux pèsent fortement sur la manière dont les enjeux internationaux sont traduits dans l’espace domestique.

Il n’en demeure pas moins que le signal est fort. Les questions internationales, longtemps perçues comme lointaines ou secondaires dans les arbitrages électoraux, entrent progressivement dans le champ des critères de jugement politique. La géopolitique cesse d’être un domaine réservé aux spécialistes ou aux sommets diplomatiques : elle devient un prisme à travers lequel les citoyens évaluent l’action de leurs dirigeants et, potentiellement, orientent leurs choix électoraux.

Cette évolution ouvre une séquence nouvelle, encore incertaine dans ses effets. Son ampleur dépendra évidemment de l’évolution des tensions internationales et de leur degré de visibilité. Mais elle marque déjà un déplacement significatif : les enjeux de souveraineté, d’alliances et de rapports de force extérieurs tendent à s’inscrire durablement au cœur des débats politiques intérieurs européens.

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