LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
Groupe d'Etudes Géopolitiques

▸ Les 9 dernières parutions

24.01.2026 à 06:00

La technocratie globale après Trump

Matheo Malik

Ce qui s'est passé à Davos cette semaine ne doit pas être ignoré.

Avec Trump, les technocrates sont en train d’apprendre à aimer la politique.

Est-on prêts pour l’État qui vient ?

Une pièce de doctrine signée Lorenzo Castellani.

L’article La technocratie globale après Trump est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (8682 mots)

Pour proposer chaque jour des articles originaux, exigeants et qui tentent de produire des analyses de référence à chaud sur une actualité vertigineuse, le Grand Continent s’appuie sur une rédaction mobilisée et indépendante. Si vous nous lisez et que vous souhaitez nous voir nous développer, découvrez toutes nos offres pour vous abonner au Grand Continent

Beaucoup ont trouvé son discours ennuyeux, long, particulièrement confus et inquiétant — ravivant même des doutes sur sa stabilité mentale.

Pourtant, la scène jouée par Donald Trump depuis la tribune du Forum économique mondial cette semaine avait une fonction très précise.

À Davos, les représentants des États-Unis étaient venus en nombre. Même Elon Musk était là. Entre l’église désacralisée recouverte de posters d’aigle de quatre mètres de haut et la signature de la Charte du Conseil pour la paix — nouvel outil de prédation présenté comme une alternative à l’ONU — le but n’était pas juste de faire de la figuration.

En Suisse, Trump et son clan ont mis en scène la rupture définitive entre un certain ordre international et la pratique brutale du nouvel impérialisme étatsunien ; entre la recherche de solutions diplomatiques et l’imposition de la volonté nationale ; entre la technocratie mondiale dans sa manifestation la plus pure et un nouvel ordre fondé sur le principe de la force. Dans un forum créé pour célébrer l’intégration des marchés, le multilatéralisme réglementé et la confiance dans les experts, Trump a revendiqué le rôle des droits de douane comme arme de pression politique ; il a dépeint les alliés européens comme « affaiblis » et « méconnaissables » ; en réitérant sa demande « d’acquérir » le Groenland, il a posé la possibilité concrète de redessiner les frontières non pas par des négociations diplomatiques et progressives, mais par la menace de l’usage de la coercition économique et militaire.

Dans un discours d’une heure devant une élite qui avait théorisé pendant trente ans la pacification technocratique du monde, Trump a montré que le langage de la technique ne pouvait plus se prétendre neutre et comme affecté, par défaut, au service d’une meilleure coordination mondiale.

Au contraire : avec lui, la technocratie devient une grammaire de conflit hiérarchique entre empires, dans laquelle même l’énergie nécessaire pour alimenter l’intelligence artificielle, les infrastructures numériques et les nouveaux secteurs stratégiques est présentée comme un indice de supériorité nationale.

Lieu emblématique de la technocratie mondialisée, Davos était le cadre idéal pour réaliser cette mutation génétique.

Le dispositif qui avait soutenu l’ordre de l’après-guerre froide — banques centrales indépendantes, tribunaux supranationaux, régulateurs, institutions scientifiques mondiales — s’était légitimé en promettant la stabilité, la croissance et la dépolitisation des conflits : un monde dans lequel les inégalités étaient gommées, absorbées par des algorithmes, des procédures, des paramètres économiques, statistiques et juridiques.

Aujourd’hui, cette architecture apparaît comme le vestige d’une époque révolue : les mêmes instruments sont réinvestis dans toute leur puissance non pas pour neutraliser le politique mais au contraire pour l’armer et le rendre encore plus brutal. 

La technique ne sert plus à atténuer le conflit — elle est mise à son service pour le rendre plus brutal, pour porter des coups plus efficaces.

L’administration étatsunienne assume le retour de la guerre comme moyen d’étendre la domination d’un seul pays — à la tête duquel se trouve un « monarque républicain ». Et celui-ci demande à ses alliés historiques d’accepter un tel oxymore.

Suivant cette logique très puissante, la politique monétaire devient le prolongement des sanctions, les règles commerciales se retrouvent détournées au profit d’une guerre tarifaire, les technologies de l’information et de l’énergie sont transformées en leviers de chantage et de surveillance, les infrastructures critiques — ports, câbles, réseaux, approvisionnements et glaciers — étant traitées comme des territoires à conquérir.

Technocratie contre technocratie

Notre époque ne signe pas la « fin » de la technocratie — mais la fin d’une déclinaison particulière de la technocratie : mondiale, juridique, confiante dans sa capacité à remplacer le conflit politique par une administration compétente.

Ce cycle, qui s’était déployé avec une certaine stabilité de la fin des années 1970 au milieu des années 2010, reposait sur la foi dans la « seule voie rationnelle » de la politique économique, dans la primauté des traités et la « gouvernance sans peuple ». Il s’est effrité sous le poids des crises : chocs financiers, stagnation des classes moyennes, perception d’une intégration commerciale asymétrique, vagues migratoires et guerres sans fin à la périphérie du système.

La contre-révolution trumpienne ne vise pas à détruire la technocratie, mais à la contraindre à accepter un nouveau maître ; elle y parvient en partie. Elle oblige ainsi cette technocratie à entrer dans le carcan d’une nouvelle logique de légitimation — un nouveau langage et une nouvelle fonction. D’instrument de pacification, celle-ci doit devenir un instrument de puissance au service des nouveaux maîtres du pouvoir politique.

Davos était le cadre idéal pour réaliser la mutation génétique de la technocratie.

Lorenzo Castellani

À Davos, Trump a incarné précisément cette reconversion. Le président s’adresse à un public habitué à des appels à une coopération ordonnée, à des compromis réglementés, à des risques systémiques partagés ; le président des États-Unis dresse au contraire une liste de revendications nationales et de vengeances politiques : des tarifs sélectifs contre les alliés qui n’augmentent pas leurs dépenses militaires, un levier commercial pour faire plier les gouvernements récalcitrants, des menaces de réorganiser les chaînes de valeur dans une optique ouvertement cryptomercantiliste et une conquête matérielle de nouveaux territoires sous le paradigme de la sécurité nationale.

Sa rhétorique très vancienne contre une Europe « méconnaissable » et qui ne serait « pas sur la bonne voie » ne doit pas être lue comme une énième variation sur le thème du populisme anti-establishment  : en s’ingérant dans la politique européenne, Washington demande aux appareils de chaque pays de prendre position, de choisir un camp, d’abandonner la prétention de représenter et de servir le plus grand nombre pour devenir les provinces d’un empire qui revendique son caractère exceptionnel.

On reproche souvent à la technocratie d’avoir remplacé la politique par sa propre idéologie, de s’être enfermée dans des cercles autoréférentiels, d’avoir transformé les institutions « indépendantes » en bastions d’une nouvelle classe oligarchique.

Dans le langage de Trump, cette hostilité se traduit par une attaque systématique contre les « élites mondialistes » et leurs lieux symboliques — Davos en premier lieu — auquel le président a toutefois choisi de participer plutôt que de délégitimer le forum en le désertant. 

Car dans l’esprit de la nouvelle élite politique, le résultat de ce processus n’est pas l’annulation du pouvoir technocratique, mais sa réaffectation à un autre projet.

Pour le dire autrement : Trump ne gouverne pas seul. La nouveauté de cette phase réside précisément dans la fusion entre le culte voué au leader et la technocratie militante. 

Le trumpisme, à cet égard, n’est pas une forme de leadership purement plébiscitaire — dans lequel un César gouvernerait uniquement à travers une relation directe avec le « peuple » émotionnel et numérique. Ce n’est pas non plus une restauration de l’« ancienne » technocratie qui parle le langage neutre des règles. 

La configuration qui émerge est hybride : le nouveau leader — qui méprise la liturgie du multilatéralisme et l’hypocrisie du langage cosmopolite — construit autour de lui un « cerveau technique » restreint, sélectionné pour sa loyauté et son agressivité, capable de traduire des impulsions intuitives en dispositifs juridiques, financiers, administratifs et militaires. En parallèle de cette nouvelle technocratie trumpienne, dans d’autres laboratoires politiques nationalistes, des économistes, des stratèges des données, des juristes spécialisés dans la sécurité et des ingénieurs en infrastructures deviennent l’avant-garde opérationnelle d’une reconfiguration impériale.

Dans ce contexte, la technocratie cesse d’être un code universel de coopération et se repositionne comme une infrastructure de conflit : l’usage des algorithmes pour optimiser les chaînes de valeur mondiales laisse place aux logiciels pour le renseignement et à la guerre cybernétique ; les normes comptables pour harmoniser les marchés laissent place aux paramètres d’exclusion, aux sanctions, aux embargos ; les réseaux numériques comme plateformes de connexion laissent place aux appareils de surveillance, de manipulation, de construction d’ennemis.

La Silicon Valley — du moins une certaine Silicon Valley — passe du statut de laboratoire enthousiaste du mondialisme progressiste à celui de bras armé d’une modernisation réactionnaire : les entrepreneurs et les innovateurs ne revendiquent plus seulement le mérite et la disruption, mais se présentent comme l’aristocratie technique d’un nouveau cycle impérial, engagée dans la guerre pour les données, pour l’intelligence artificielle et pour le contrôle total de l’orbite terrestre basse.

La partie sans doute la plus intéressante de ce phénomène, c’est que cette métamorphose ne concerne pas uniquement les États-Unis.

La Chine et son paradigme de l’« État ingénieur » offrent une autre variante de technocratie reconfigurée : une bureaucratie d’ingénieurs, de planificateurs et de data scientists intégrée organiquement dans le parti et dans l’État, qui mesure le succès non pas en termes de bien-être individuel mais en termes d’accumulation de capacités industrielles, de domination des filières stratégiques, de contrôle des infrastructures matérielles et numériques et de pénétration progressive et silencieuse dans les leviers du pouvoir d’autres pays. À Pékin, la compétence technique est certifiée par les instances supérieures, la loyauté politique est une condition d’accès au pouvoir : la technocratie n’est pas un filtre autonome par rapport à la politique mais le bras spécialisé d’une volonté de puissance collective qui ne feint pas la neutralité.

Alors que la technocratie d’hier avait tenté de dépolitiser la technique, la nouvelle technocratie la repolitise avec des instruments nouveaux et inquiétants.

Lorenzo Castellani

Il en résulte un duel entre deux technocraties impériales — celle des États-Unis, réorganisée autour du nationalisme trumpien, et celle de la Chine, fondée sur le dirigisme technique du parti — qui redessine la géographie du pouvoir mondial.

Entre ces deux pôles, l’Europe apparaît comme le grand vestige du cycle technocratique précédent : un continent qui a profondément intériorisé l’idée que les cours de justice, les banques centrales indépendantes, les autorités de régulation et les traités peuvent compenser le manque de puissance et de décision.

Alors que Trump affiche et revendique sans aucune honte la nouvelle logique de l’empire, de nombreux dirigeants européens continuent de parler le langage de la gouvernance, du droit, du développement durable et de la diplomatie — comme si le monde n’était pas déjà entré dans une phase d’arsenalisation intense des interdépendances, même entre alliés. 

À ce stade, ces deux mondes politiques ne semblent plus parvenir à communiquer pour renégocier les termes d’une alliance.

Le texte qui suit propose une lecture réaliste de la « fin » d’une certaine technocratie et de la montée de la nouvelle alliance entre leaders et technocratie militante.

Il ne s’agit pas de regretter le « pilote automatique » de la mondialisation, ni d’exalter naïvement le retour du politique comme s’il était synonyme de plus de démocratie.

Le cœur du problème est ailleurs.

Ce qu’il nous revient d’essayer de comprendre, c’est comment la compétence, libérée de la rhétorique de la neutralité, a été réabsorbée dans des projets ouvertement impériaux, nationaux, conflictuels ; et comment, dans la grande circulation des élites en cours, le remplacement de l’ancienne technocratie mondiale par la nouvelle technocratie nationaliste redessine les frontières entre la force et le droit, entre l’exception et la norme, entre l’État et le marché.

C’est dans cet espace ouvert entre Davos et Washington, entre Pékin et Bruxelles, qu’est en train de se dérouler une guerre des technocraties.

« Les technologies de l’information et de l’énergie sont transformées en leviers de chantage et de surveillance et les infrastructures critiques — ports, câbles, réseaux, approvisionnements et glaciers — traitées comme des territoires à conquérir. » (Image © AP Photo/Markus Schreiber)
« Lieu emblématique de la technocratie mondialisée, Davos était le cadre idéal pour réaliser cette mutation génétique. » (Image : © AP Photo/Markus Schreiber)

La trahison des technocrates

L’ordre technocratique de la mondialisation reposait sur un principe simple : le conflit politico-social étant potentiellement destructeur.

Pour se sauver et assurer la paix sociale, il fallait le neutraliser en transférant les décisions les plus importantes vers des instances protégées, techniques et professionnalisées. La constitution matérielle de l’Occident après la guerre froide est passée par l’expansion d’institutions qui tiraient leur légitimité non pas du consentement populaire direct, mais de leur compétence : banques centrales indépendantes, autorités administratives, cours constitutionnelles et supranationales, organisations internationales et régimes de traités.

Les démocraties libérales ont délégué à la science économique, au droit et aux statistiques la gestion des grands dossiers : inflation, déficit, commerce, politiques industrielles, voire même les droits fondamentaux, au nom d’une rationalité supérieure.

En échange, les technocrates promettaient une croissance stable, une intégration pacifique des marchés, la protection des droits individuels : au total, un monde à faible intensité de conflits, dans lequel la politique était encapsulée dans des contraintes juridiques et économiques définies par une nouvelle aristocratie de la compétence.

Ce système a fonctionné, du moins pour un temps.

Tant que l’économie mondiale garantissait des marges de redistribution et une mobilité sociale suffisantes pour légitimer le « pilotage automatique » et tant que la confiance dans une culture libérale et optimiste autour de la mondialisation pouvait se maintenir, peu de pressions externes pouvaient remettre en cause ce modèle. Cette culture, qui soutenait la légitimation politique des « institutions de compétence », rendait aussi possible une interaction entre les systèmes politiques à plusieurs niveaux autour de nœuds technocratiques supranationaux et internationaux.

Mais quelque chose s’est cassé. La grande crise financière, la stagnation des classes moyennes, la perception d’une intégration commerciale asymétrique, les vagues migratoires, les guerres interminables au Moyen-Orient ont fini par éroder la confiance dans le gouvernement des compétents. L’idée même qu’il existait une seule voie rationnelle en matière de politique économique et internationale a commencé à vaciller, ouvrant la voie aux entrepreneurs politiques de la révolte.

Une fois cette promesse d’ordre et de bien-être brisée, la rancœur s’est concentrée non pas tant contre la démocratie que contre ceux qui l’administraient au nom de la compétence.

La technocratie a été accusée de s’être transformée en « caste » : autoréférentielle, idéologisée, imperméable au vote, incapable d’assumer la responsabilité politique de ses échecs.

Au cours de la dernière décennie, une partie du monde intellectuel a bien tenté de défendre cette élite en revendiquant son rôle rationalisateur contre les dérives populistes. Tom Nichols a dénoncé la « mort de la compétence », Adrian Wooldridge a théorisé une nouvelle aristocratie du talent, Jason Brennan a poussé le raisonnement jusqu’à imaginer des systèmes dans lesquels le suffrage universel serait affaibli au profit de mécanismes mixtes de technocratie et de tirage au sort. D’autres, comme Parag Khanna, ont misé sur une « technocratie directe », où la technologie numérique concilierait démocratie participative et gouvernement des experts 1.

Les cryptomonnaies deviennent une arme géopolitique, l’automatisation un outil de relocalisation industrielle, les plateformes numériques des systèmes de surveillance et d’influence.

Lorenzo Castellani

Dark Technocracy : la structure élitiste de la droite étatsunienne

Parallèlement, des propositions encore plus radicales ont émergé des tréfonds de la nouvelle droite : du « gouvernement propriétaire » de Curtis Yarvin, inspiré du modèle des entreprises privées, au mythe de la cité-État hyper-rentable 2.

Toutes ces visions, aussi divergentes soient-elles, partent en fait du même postulat : le rôle central de l’expertise n’est pas remis en question, il doit simplement être dissocié de l’ancien compromis libéral-progressiste et rattaché à de nouvelles formes de légitimation.

Aux États-Unis, les théories technocratiques de Peter Thiel et Alex Karp élargissent la compréhension des nouvelles formes de gouvernance élitiste à l’ère numérique — dans la lignée de l’accélération réactionnaire que nous avions décrite dans ces pages après l’élection de Trump. Peter Thiel, dans Zero to One et dans d’autres textes, promeut ainsi une vision technocratique et oligarchique dans laquelle l’innovation radicale serait l’apanage d’une poignée d’entrepreneurs visionnaires et d’investisseurs capables de fonder des monopoles créatifs comme instruments de progrès et de suprématie géopolitique. Pour Thiel, la démocratie des masses serait totalement inefficace pour reconnaître le mérite dans le développement technologique. L’avenir appartiendrait à ceux qui détiennent le savoir-faire et la propriété intellectuelle, consolidant ainsi une nouvelle élite « technique » capable de redéfinir les rapports de pouvoir économique et national.

Alex Karp, cofondateur de Palantir avec Thiel, dans diverses interventions et lettres aux actionnaires, ainsi que dans son dernier livre où il appelle à l’avènement d’une « république technologique » présente la technocratie comme nécessaire dans le contexte de la sécurité nationale et de la concurrence entre les États. L’intégration entre le big data, l’intelligence artificielle et les appareils bureaucratiques conduirait selon lui à un modèle où seules les élites dotées de capacités analytiques et d’infrastructures numériques pourraient garantir l’ordre et la prévisibilité sociale. Karp défend ainsi ouvertement l’intervention des entreprises privées comme outil de pure gestion des sociétés humaines, affirmant que la « légitimité démocratique » est secondaire lorsque la sécurité et le leadership technologique mondial sont en jeu. Sa proposition d’une version radicale de la technocratie managériale reflète la logique de la nouvelle droite étatsunienne 3.

C’est sur ce terrain que s’opère le changement de phase : la technique cesse d’être présentée comme un instrument de pacification et d’ordre et redevient explicitement un instrument de pouvoir qu’on peut mobiliser, y compris de manière brutale.

Alors que la technocratie d’hier avait tenté de dépolitiser la technique, la nouvelle technocratie la repolitise avec des instruments nouveaux et inquiétants.

Les cryptomonnaies deviennent une arme géopolitique, l’automatisation un outil de relocalisation industrielle, les plateformes numériques des systèmes de surveillance et d’influence.

Dans cette nouvelle phase, l’expertise n’a de sens que si elle est au service d’une volonté politique claire.

La question n’est plus tant de savoir si les experts doivent gouverner, mais quels experts doivent prendre le pouvoir et au profit de quelles communautés politiques.

Miran, Bessent, Miller : figures de la technocratie en Amérique

La technocratie trumpienne ne se présente pas comme un vide de compétences, mais exprime plutôt une réorganisation agressive de celles-ci autour d’un projet impérial, incarné par un groupe relativement restreint de personnalités qui constituent le nouveau « cerveau technique » de l’America First. Trois d’entre eux sont emblématiques de cette génération : Stephen Miran, Scott Bessent et Stephen Miller.

Il serait faux de croire que Trump a chassé les experts de la Maison-Blanche.

Ce qui se passe à Washington est un processus de remplacement des élites : la nouvelle technocratie renonce délibérément au voile de la neutralité pour revendiquer son caractère partial et engagé.

C’est l’une des différences fondamentales entre le premier et le deuxième mandat de Donald Trump.

Stephen Miran représente bien ce changement. Il incarne l’archétype du technocrate économique de haut vol : formation universitaire très technique, doctorat à Harvard, expérience des marchés et de la politique économique, maîtrise du vocabulaire des banques centrales et des institutions financières internationales. Son rôle au sein du bloc trumpiste n’est pas de démanteler la machine technico-financière, mais de la réorienter : la sophistication macroéconomique est utilisée pour transformer le Trésor, la Réserve fédérale et les instruments fiscaux et réglementaires en leviers d’un nationalisme économique assertif, fondé sur les guerres commerciales, la restructuration des chaînes de valeur et l’utilisation stratégique du dollar.

Scott Bessent incarne quant à lui le volet purement financier de cette même métamorphose. Issu du monde des hedge funds, fort d’une réputation bâtie sur sa capacité à anticiper les chocs et à manœuvrer des capitaux à l’échelle mondiale, le secrétaire au Trésor ne prétend pas se légitimer par ses qualités d’impartialité et de pondération. Sa fonction est d’être un « opérateur » extraordinaire des marchés. C’est précisément ce capital de crédibilité, acquis dans la sphère privée, qu’il lui est demandé de transférer dans la sphère publique : l’État est conçu comme un grand portefeuille à restructurer, un budget impérial à rééquilibrer au profit des intérêts des citoyens étatsuniens — et de la famille Trump.

La figure de Stephen Miller se déploie dans un registre différent et joue une autre fonction. Il incarne le visage le plus idéologique de la technocratie trumpienne : il n’est ni économiste ni financier, mais stratège politique et architecte doctrinaire, décrit comme l’un des hommes les plus influents du clan Trump. Il a conçu les politiques migratoires les plus radicales — de l’interdiction de voyager à la séparation des familles à la frontière — et, en tant que chef de cabinet adjoint à la Maison-Blanche avec un portefeuille transversal, il a étendu son influence bien au-delà de l’immigration, imposant une orientation centralisatrice à des segments entiers de la politique fédérale.

Miller remplit la fonction que les théoriciens classiques des élites comme Mosca et Pareto attribuaient au noyau dirigeant : transformer les impulsions diffuses et les intuitions viscérales du leader en programmes, récits et dispositifs institutionnels cohérents 4.

Son expertise réside dans sa maîtrise de la théologie politique sécularisée : savoir se créer des ennemis efficaces, organiser une sémantique ami-ennemi, convertir les ressentiments sociaux en identités collectives et en mesures administratives sévères capables de redéfinir les frontières, les droits, les relations entre l’État et l’individu.

La question n’est plus tant de savoir si les experts doivent gouverner, mais quels experts doivent prendre le pouvoir et au profit de quelles communautés politiques.

Lorenzo Castellani

Pour reprendre la taxonomie que Pareto empruntait aux catégories de Machiavel, chez Miran et Bessent, c’est la dimension « renard » de l’élite qui prévaut : ruse technique, capacité à manier des instruments complexes, familiarité avec l’ingénierie financière et institutionnelle du capitalisme mondial. Miller concentrerait plutôt quant à lui la fonction « lion » : insistance sur la souveraineté, les frontières, l’ordre, disposition à recourir à la force de l’État et à la dureté normative pour marquer une rupture nette avec l’ordre précédent. L’entrelacement de ces profils produit une technocratie hybride, dans laquelle la sophistication analytique et la brutalité décisionnelle se renforcent mutuellement.

Le trumpisme n’est pas une négation de l’élite mais sa prise de contrôle en vue d’une réorientation stratégique. Les experts ne sont pas écartés au nom d’un vague « sens commun » : ils sont sélectionnés pour leur capacité à mettre leurs compétences — économiques, financières ou narratives — au service d’un projet de démantèlement du multilatéralisme et de reconfiguration hiérarchique des interdépendances. La technocratie n’est plus la gardienne impartiale de l’ordre mondial mais le corps opérationnel d’une hégémonie impériale renouvelée, dans laquelle des figures telles que Miran, Bessent et Miller servent à faire le lien entre l’intuition politique du leader et la machine complexe de l’État contemporain.

Cette nouvelle configuration du pouvoir politique à Washington soulève également une autre question. L’exceptionnalisme étatsunien était lié à une forme de scission entre la constitution matérielle de l’empire et la constitution formelle de la démocratie libérale ; la littérature la plus critique à l’égard des institutions du pays l’avait thématisée en reprenant le concept de double État ou en théorisant une polarisation entre démocratie des droits et État profond : avec les empires, les institutions « normatives » de l’État de droit seraient remplacées par les institutions « discrétionnaires » d’une présidence qui procède par « décrets exécutifs », neutralisant les organes de garantie et les autorités indépendantes dans une version actualisée à l’échelle mondiale du « double État », le concept théorisé par Ernst Fraenkel en référence à la dictature hitlérienne, repris ensuite par Alan Wolfe en référence à la démocratie impériale étatsunienne 5.

Aujourd’hui, la séparation entre constitution formelle et constitution matérielle tend à s’effacer. Sous l’influence de la Silicon Valley, les États-Unis d’aujourd’hui ressemblent de plus en plus à un autre système qu’ils présentent comme leur principal rival : la Chine.

Un État ingénieur : le contrepoint chinois

Cette comparaison n’a rien d’accessoire.

Comme le restitue Dan Wang dans son ouvrage de référence Breakneck, le modèle chinois repose sur une forme de « technocratie dirigiste », dans laquelle la bureaucratie des ingénieurs et la synergie entre l’État et l’industrie remplacent l’autonomie de l’entreprise privée typique du cas étatsunien 6.

En Chine, la compétence technique est « certifiée par l’État » et utilisée explicitement comme un outil de centralisation, d’accélération du développement industriel et d’orientation des investissements stratégiques — une solution technocratique, mais profondément différente, qui combine la sélection méritocratique avec une légitimation autoritaire et collectiviste.

Pour Wang, la Chine est un État d’ingénieurs dédiés à la poursuite de la volonté de puissance par la croissance technologique. 

Vue sous cet angle, la partie se joue précisément entre des modèles rivaux de technocratie : l’oligarchie algorithmique et méritocratique étatsunienne hybridée de populisme d’un côté, et le centralisme pragmatique et planifié de Pékin de l’autre.

Dans les deux cas, la technologie n’est plus présentée comme un outil de pacification des conflits, mais comme un moyen de les intensifier et de les gérer à l’échelle nationale.

La technocratie oligarchique de la Silicon Valley tend à se légitimer par le langage de l’innovation et du mérite individuel en s’associant au nationalisme économique des États-Unis.

La technocratie dirigiste chinoise, en revanche, intègre la compétence technique et la planification étatique dans une forme d’ingénierie sociale qui vise à maximiser la puissance collective.

La concurrence entre ces modèles configure un champ de forces dans lequel les anciennes technocraties libérales-mondialistes européennes apparaissent de plus en plus marginales et vulnérables.

À en juger par la diversité des positions qui ont émergé au cours de la dernière décennie, la technocratie est devenue progressivement un sujet de plus en plus controversé. Certaines parties du monde intellectuel ont cherché à en défendre les mérites, d’autres ont surtout dénoncé ses défauts ; d’autres encore ont fait de la croissance technocratique un moyen de résoudre la crise des institutions et de la représentation politique. Malgré cela, la technocratie de la mondialisation, du moins dans le monde occidental, n’a pas réussi à se sauver de la réaction et de la spirale de délégitimation dans laquelle les institutions compétentes ont sombré au cours de la dernière décennie. Le retour du politique, et de sa conflictualité à travers le consensus et l’usage de la force, semble avoir atteint en 2025 un niveau de primauté tel qu’il a balayé l’ordre technocratique qui s’était développé au cours des cinquante dernières années.

C’est d’ailleurs sur ce point qu’apparaît la différence la plus évidente entre les deux principales puissances et l’Europe.

Le trumpisme n’est pas une négation de l’élite mais sa prise de contrôle en vue d’une réorientation stratégique.

Lorenzo Castellani

Les États-Unis et la Chine ont arraisonné l’infrastructure technocratique de la mondialisation. Ils en ont fait une phalange impériale prête à être utilisée de manière agressive — contre leurs adversaires comme contre leurs alliés. Les pays européens, et avec eux l’Union européenne, ne semblent pas avoir pleinement pris conscience de ce changement, oscillant entre les schémas désormais dépassés de l’ancienne technocratie mondialiste et des approximations hyperpolitiques, souvent peu concluantes.

Dans ce va-et-vient, la reconstruction de la puissance en Europe s’avère impossible. Le continent est vulnérable à de nouvelles manipulations de l’élite politique et institutionnelle par les puissances qui ont achevé d’arsenaliser leurs appareils administratifs et technologiques.

De l’hégémonie impériale à l’empire despotique

Après avoir traversé une crise qui a duré plusieurs décennies, la primauté du politique réapparaît sous une nouvelle forme.

Elle ne perd pas toutefois complètement ses attributs technocratiques : ceux-ci ont séduit les prophètes de l’accélération réactionnaire sur laquelle repose l’offre politique du second Trump. 

Dans le même temps, le politique s’incarne dans le pouvoir à travers la personne.

La prédominance du leadership dans la politique actuelle, combinée à la rupture de l’ordre institutionnel technocratique, ouvre la voie à la personnalisation du pouvoir et à des formes de néo-patrimonialisme dans lesquelles les « assistants » du leader se partagent et administrent les ressources d’un empire essentiellement clanique.

C’est dans ce nouveau dispositif que s’installe la Silicon Valley en revendiquant de nouveaux privilèges qui lui sont dus par le pouvoir en raison du rôle stratégique qu’elle joue sur le plan technologique et économique. L’ancienne technocratie administrative doit être décimée, tandis que les restes du pouvoir peuvent être utilisés pour distribuer des protections et des ressources à certains monopoles et oligopoles.

Cette transformation apparaît même dans les mécanismes diplomatiques : le Qatar négocie les droits de douane, les armes et l’équilibre au Moyen-Orient en offrant un avion au président des États-Unis ; les princes saoudiens investissent des sommes exorbitantes dans une crypto-monnaie à la légalité douteuse lancée par la famille Trump en échange d’un beau discours irénique ; la Suisse est contrainte d’offrir des lingots d’or et des Rolex de luxe à la Maison-Blanche pour voir ses droits de douane réduits. Le caractère prédateur et patrimonial s’accentue également dans la gestion des relations institutionnelles, déstabilisant tous ceux qui sont restés attachés aux anciennes règles de négociation faites d’échanges, de normes, de procédures ritualisées, de séparation entre le public et le personnel.

C’est de la nécessité de se débarrasser d’une élite défaillante — notamment parce qu’elle repose sur le principe de la compétence plutôt que sur celui de la représentation démocratique — que naît la demande d’une métamorphose visant à se libérer du processus de rationalisation wébérienne du pouvoir. Seule l’exception permet d’établir une nouvelle règle ; seul le rétablissement de la légitimité politique, sous une forme plus directe et moins médiatisée, peut en l’occurrence fonder une nouvelle légalité qui transforme toutefois les garanties et les pouvoirs institutionnels de manière substantielle, même si ce n’est pas en termes formels.

La nouvelle classe politique rejette la technique de l’État « constitutionnel » — et, avec elle, la fragmentation de la souveraineté et la pluralité des pouvoirs — qui parvient à anéantir tout résidu de personnalité et de responsabilité individuelle dans la formulation des préceptes juridiques et, par conséquent, dans l’administration de l’État. C’est de là que résultent les pressions et les attaques contre les agences administratives, les circuits judiciaires et les institutions non partisanes, comme les tentatives de manipulation de la Constitution matérielle.

L’intellectuel postlibéral Patrick Deneen préconise ainsi un retour à la « constitution mixte », de type aristotélicien, qui ne repose pas sur la séparation des pouvoirs — qui aurait creusé un fossé profond entre le peuple et l’élite — mais sur un mélange entre aristocratie et plèbe qu’il appelle « aristopopulisme ». C’est grâce à cette nouvelle configuration du pouvoir, soutient Deneen, qu’il sera possible de se libérer de la technocratie mondialiste et de ses distorsions, afin de faire place à une société plus juste et plus vertueuse 7.

La conception de la politique qui a prévalu pendant trois générations touche à sa fin.

Elle a peut-être même déjà disparu.

Cette conception laisse place à un monde fondé sur la verticalité du pouvoir, sur un ordre basé sur la force plutôt que sur les règles, sur une rationalité politique axée sur le rapport de force et l’identité plutôt que sur la rationalité technico-scientifique. Elle produit un glissement doctrinal : une translatio de l’hégémonie impériale vers l’empire despotique. 

Là où l’hégémonie impériale cherchait à trouver un point d’équilibre entre le pouvoir économique, le pouvoir politique et le pouvoir militaire, ce nouvel empire despotique concentre ses efforts sur l’armement et cherche à passer en économie de guerre — une économie dirigée par le pouvoir politique et militaire.

« La technocratie oligarchique de la Silicon Valley tend à se légitimer par le langage de l’innovation et du mérite individuel en s’associant au nationalisme économique des États-Unis. » (Image : © AP Photo/Markus Schreiber)
« Le nouveau leader construit autour de lui un « cerveau technique » restreint, sélectionné pour sa loyauté et son agressivité, capable de traduire des impulsions intuitives en dispositifs juridiques, financiers, administratifs et militaires. » (Image : © AP Photo/Markus Schreiber)

Là où l’hégémonie impériale portait en elle les tensions fécondes de la polycratie économique et du pluralisme politique, au nom de l’universalisme et d’une conception exigeante du droit international, l’empire despotique est au contraire particulariste, toujours prêt à violer le droit international — humanitaire, par exemple — pour poursuivre ses objectifs particuliers, en adoptant une version brutale de la Realpolitik 8.

Nous ne sommes pas encore face à un empire formel — c’est-à-dire une domination par annexion et administration par des gouverneurs coloniaux soutenus par des troupes métropolitaines et des collaborateurs locaux, selon le modèle romain, ou par des vice-rois comme dans l’empire britannique.

Mais les contours d’un empire informel se dessinent de plus en plus nettement, impliquant un modèle de contrôle, exercé indirectement — par la corruption et la manipulation d’élites dépendantes et collaboratrices, par la domination technologique, militaire et infrastructurelle —, sur les politiques intérieures et étrangères de régimes périphériques légalement indépendants.

Pour Trump et les siens, cette formule a ses avantages.

L’empire despotique peut se permettre une plus grande cohérence entre sa constitution matérielle et sa constitution formelle — là où l’hégémonie impériale ne tolérait qu’une forme hybride, abondamment critiquée dans le cas des États-Unis. À cet égard, on pourrait même dire que l’empire despotique trumpiste consolide un vide institutionnel au profit de la personnalisation et de la centralisation.

Les États-Unis et la Chine ont arraisonné l’infrastructure technocratique de la mondialisation pour en faire une phalange impériale.

Lorenzo Castellani

Les ingénieurs du chaos et le spectre des ingénieurs de l’ordre

Face à cette transformation profonde, on peut se demander quel sera l’avenir des relations entre la technique et la politique.

Dans les années 1920, la présence croissante de larges masses populaires homogènes rendait inévitable, comme à la fin de l’Empire romain, un retour général à la conception charismatique du pouvoir politique. À cette époque, la technocratie disparut sur le plan politico-culturel et se résigna, sur le plan institutionnel, à servir les nouveaux maîtres du pouvoir.

Les grands mythes de la « nation » et de la « classe » permirent ainsi très vite non seulement la fondation de dictatures et de régimes despotiques dans le domaine de l’organisation étatique, mais aussi l’affirmation d’un type parallèle de commandement personnel dans toute une série d’organismes différents : des partis aux syndicats, des unités de production aux associations professionnelles. 

Parallèlement, la « crise du droit » ne s’est pas tant manifestée par l’incapacité des systèmes juridiques en vigueur à s’adapter aux nouvelles situations sociales, mais plutôt par l’hostilité des groupes politiques dominants à l’égard d’une consolidation institutionnelle qui aurait marqué la fin de leur pouvoir personnel et charismatique. C’est précisément cette orientation générale — sous-entendue dans une multitude de problèmes et de phénomènes particuliers, facilitée par le nivellement culturel et donc par l’abaissement spirituel des classes intermédiaires — qui doit être considérée comme intimement et irrémédiablement inconciliable avec l’esprit de la civilisation occidentale.

L’Europe a déjà connu des crises de ce type : pour en sortir, elle s’est souvent laissée guider, comme par un instinct infaillible, vers la mise en place d’ordres impersonnels et rationnels comme seule garantie de la liberté individuelle.

La crise actuelle sera-t-elle également surmontée ? La tendance à la personnalisation du pouvoir et à la guerre — civile et intra-étatique — pourra-t-elle être enrayée ?

Il me semble qu’il est possible de répondre par l’affirmative.

L’autorité charismatique peut entraîner les foules vers des sacrifices inouïs, mais elle ne sert pas, ou peu, à faire fonctionner l’administration, c’est-à-dire à organiser les services que le développement de la civilisation ne cesse d’étendre et de multiplier.

Et c’est précisément ici — dans le domaine modeste mais décisif de l’administration — que l’autorité doit comme autrefois se plier aux exigences objectives d’une technique rigoureuse, intolérante à l’improvisation et à l’arbitraire individuel. Il ne s’agit plus de la technique des juristes ou des économistes, mais de quelque chose d’indéfini aujourd’hui qui pourra prendre sa place et qui, comme elle, sera finalement capable de « mettre un frein » au despotisme politique potentiel et aux nouvelles formes de conflit.

Car cette dynamique de neutralisation n’est qu’un développement de positions déjà assez claires depuis l’âge d’or du « caméralisme » et des « ingénieurs économiques » du XVIIIe siècle qui voyaient dans l’État une machine délicate et dans le souverain un Maschinendirektorr

C’est un développement qui a trouvé sa force dans l’énorme croissance de la spécialisation professionnelle et dans la conviction qui en découle que les choses peuvent « se gouverner d’elles-mêmes » — c’est-à-dire que les décisions administratives, même si elles visent à atteindre des objectifs plutôt qu’à respecter des règles, peuvent être déterminées selon des critères d’un savoir impersonnel, sinon objectif, du moins contrôlable 9.

Même les esprits les moins perspicaces sont capables de percevoir — partout où existe un organisme étatique, mais surtout là où le commandement personnel a été ou continue d’être plus rude — le terrible contraste sous-jacent entre les titulaires de ce dernier et une classe de techniciens régénérée et dévouée à une nouvelle hégémonie ; une classe qui ne se manifeste pas encore clairement aujourd’hui, mais dont on espère qu’elle pourra s’imposer afin de mettre de l’ordre dans la transition, même dans un système politique international plus conflictuel.

Le passage des « ingénieurs du chaos » — marionnettistes du conflit et de la délégitimation — aux « ingénieurs de l’ordre » — concepteurs d’une nouvelle légalité et d’un processus de légitimation et d’équilibre des pouvoirs — est probable. Il y a fort à parier qu’il aura lieu. Toutefois, ils ne pourront pas être la copie conforme de ceux de l’ancien cycle.

L’empire despotique trumpiste consolide un vide institutionnel au profit de la personnalisation et de la centralisation.

Lorenzo Castellani

Si une nouvelle génération d’« ingénieurs de l’ordre » devait émerger, elle pourrait passer par les nœuds stratégiques où le pouvoir se concentre aujourd’hui : le renseignement et la sécurité nationale, le développement de l’intelligence artificielle, les infrastructures énergétiques et militaires, les administrations fiscales et de contrôle des capitaux.

C’est là que la combinaison de l’expertise technique, de la capacité coercitive et de la vision politique pourra décider si un nouveau nomos de la terre émergera et quels équilibres il contiendra. Cela ne sera possible qu’avec un nouveau pacte qui touche à la « loi fondamentale » à la base de l’ordre politique.

La tâche des constitutions et des institutions est certes de freiner et de diviser le pouvoir, mais aussi de créer une nouvelle autorité et, avec elle, une réserve de pouvoir, un domaine réservé de la capacité de gouvernement appliqué par les nouvelles classes politiques — en particulier les classes européennes qui sont aujourd’hui appelées à sortir de leur sentiment d’impuissance sans revenir à des schémas désormais dépassés.

Autrement dit : ces nouvelles élites techniques et politiques devraient consolider une nouvelle conception du pouvoir capable de neutraliser les conflits internes et externes aux États, qui privilégie la décision au formalisme, le pouvoir de police à la jurisprudence, le pouvoir infrastructurel au pouvoir constitutionnel, la politique et la technologie au droit et à l’économie, la dissuasion à la diplomatie des traités.

En d’autres termes, les nouveaux « ingénieurs de l’ordre » devront prendre en charge le gouvernement de la société au sens le plus traditionnel et le plus ancien du terme, en assumant la responsabilité d’une nouvelle raison d’État capable de gérer les conflits internes et externes de manière assertive et avec les mesures nécessaires 10.

La victoire à long terme de ces derniers, de leurs règles et de leurs procédures signifierait un retour complet à l’autorité impersonnelle des ordres rationnels.

Nous serions alors très loin de Trump — dans l’inconnu brumeux où l’on ne sait plus très bien distinguer l’aube du crépuscule.

Sources
  1. The Death of Expertise : The Campaign Against Established Knowledge and Why It Matters, Oxford, Oxford University Press, 2017 ; Adrian Wooldridge, The Aristocracy of Talent : How Meritocracy Made the Modern World, Londres, Allen Lane, 2021 ; Jason Brennan, Against Democracy, Princeton, Princeton University Press, 2016 ; Parag Khanna, Technocracy in America : Rise of the Info-State, Scotts Valley, CreateSpace, 2017. Voir également, pour une reconstitution historique, Lorenzo Castellani, L’ingranaggio del potere, Macerata, LiberiLibri, 2020.
  2. Unqualified Reservations (2007-2013).
  3. Zero to One : Notes on Startups, or How to Build the Future, New York, Crown Business, 2014 ; Marc Andreessen, « Why Software Is Eating the World », The Wall Street Journal, 20 août 2011 ; Alex Karp et Nicholas W. Kamiska, The Technological Republic, Londres, Bodley Head, 2025.
  4. Elites and democracy, Princeton, Princeton University Press, 2026.
  5. The Dual State : A Contribution to the Theory of Dictatorship, Oxford, Oxford University Press, 1941 ; Alan Wolfe, Does American Democracy Still Work ?, New Haven, Yale University Press, 2006.
  6. Breakneck : China’s Headlong Rise to Technological Superpower, Londres, Allen Lane, 2025.
  7. Regime Change : Toward a Postliberal Future, New York, Sentinel, 2023.
  8. Realpolitik, John Bew, Realpolitik. A History, Oxford, Oxford University Press, 2016.
  9. Against Constitutionalism, Harvard, Harvard University Press, 2022 ; Gianfranco Miglio, « L’unità fondamentale di svolgimento dell’esperienza politica occidentale ». Rivista internazionale di scienze sociali28 (5), 1957, pp. 424-440.
  10. Machiavellism : The Doctrine of Raison d’Etat and Its Place in Modern History, Londres, Routledge, 1997.
PDF

23.01.2026 à 17:42

À Abou Dabi, la question des territoires est le principal sujet de discussion entre Russes, Ukrainiens et Américains

Marin Saillofest

Depuis le début de l’année, l’armée russe progresse de 7 km² par jour en moyenne sur le front en Ukraine.

Tandis que le conflit s’est largement enlisé depuis 2022, conduisant à une chute considérable du rythme de progression, Moscou place la question des territoires — et notamment la revendication de la totalité du Donbass — au centre des discussions avec Washington et Kiev.

L’article À Abou Dabi, la question des territoires est le principal sujet de discussion entre Russes, Ukrainiens et Américains est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (800 mots)

Lors d’une rencontre entre les représentants américains Steve Witkoff, Jared Kushner et Josh Gruenbaum avec Vladimir Poutine à Moscou hier, jeudi 22 janvier, le président russe a réitéré sa position quant à un règlement du conflit : la fin de la guerre n’est envisageable qu’à condition d’un retrait ukrainien du Donbass.

Selon des sources américaines, le contrôle territorial est le « principal sujet » discuté lors d’une réunion trilatérale Russie-États-Unis-Ukraine aujourd’hui, vendredi 23, à Abou Dabi 1.

  • Depuis le lancement de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, en février 2022, l’armée russe a conquis 69 500 km² de territoire ukrainien.
  • La majeure partie de ces gains — 61 700 km², soit 88,8 % du total — ont été réalisés au cours de la première année de guerre, en 2022.
  • Depuis, le conflit s’est enlisé et le contrôle territorial n’a que relativement peu bougé : +3 300 km² en 2024 et +4 300 km² l’an dernier. 
  • Au cours des trois premières semaines de l’année, l’armée russe n’a progressé que de 150 km², soit moins de 7 km² par jour.

Comme le souligne Stéphane Audrand, il semble désormais abusif de parler de « ligne de front » tant la situation est devenue différente par rapport à 2022. L’actuelle zone de confrontation, sur les plus de 1250 kilomètres de front actif, d’une profondeur de 5 à 20 kilomètres, se présente ainsi sous la forme d’un damier de positions plus ou moins entremêlées.

Les chiffres de l’avancée territoriale russe, bien que faibles, ont néanmoins des implications stratégiques.

  • À l’été 2025, l’armée russe a pénétré dans la région de Dnipropetrovsk, à la jonction entre les régions de Donetsk et de Zaporijia, pour la première fois depuis 2022.
  • Cette région, bien qu’elle ne soit pas officiellement revendiquée par le Kremlin, fait partie de la « Novorossia » (ou « Nouvelle Russie »), un toponyme très marqué idéologiquement qui comprend les régions de Kharkiv, Dnipropetrovsk, Mykolaïv et Odessa.
  • Lors d’une conférence de presse le 14 janvier, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a déclaré : « sans régler la question du sort des populations de Crimée, de Novorossiya et du Donbass […] rien ne pourra aboutir » 2.
  • Ces dernières semaines, Moscou a renforcé son offensive dans la région de Zaporijia, en direction de la capitale régionale, et continue de mener des opérations à Soumy et Kharkiv, dans le nord-est du pays.

Après bientôt quatre années de guerre, l’armée russe contrôle près de 19,3 % du territoire ukrainien, selon les données de Deep State.

  • Là encore, la majeure partie des gains remonte à 2022, lorsque l’armée russe s’est emparée de plus de 10 % du pays.
  • Cette progression est venue s’ajouter à la Crimée, illégalement annexée en 2014 et qui représente près de 8 % de l’Ukraine.
  • En raison de pertes humaines très élevées — estimées par Kiev à 1,2 million de tués et de blessés depuis 2022 —, la Russie a échangé 1 % de sa population contre 1,25 % du territoire ukrainien.

Au jeudi 22 janvier, l’Ukraine contrôlait toujours 21,5 % de la région de Donetsk et 0,4 % de Louhansk, qui forment ensemble la région du Donbass. Kiev maintient également son contrôle sur plus d’un quart de la région de Zaporijia.

Sources
  1. Trump’s envoys meet Putin for four hours on Ukraine », Axios, 23 janvier 2026.
  2. Выступление и ответы на вопросы СМИ Министра иностранных дел Российской Федерации С.В.Лаврова в ходе совместной пресс-конференции с Министром международных отношений и торговли Республики Намибии С.Ашипалой-Мусавьи по итогам переговоров, Москва, Ministère russe des Affaires étrangères, 14 janvier 2026.
PDF

23.01.2026 à 17:00

Réaliser l’utopie électrique européenne

Matheo Malik

L’alternative est désormais évidente : devenir les vassaux d’un empire fossile ou refonder l’énergie d’une république.

Alors pourquoi hésitons-nous ?

L’article Réaliser l’utopie électrique européenne est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (9493 mots)

Vous nous lisez tous les jours et vous avez envie d’aller plus loin ? Vous souhaitez soutenir le développement d’une revue indépendante en Europe ? À partir de 8 euros par mois — 4 euros pour les étudiants — vous pouvez vous abonner et découvrir l’ensemble de la revue sans engagement. Cliquez ici pour trouver l’offre d’abonnement au Grand Continent qui vous correspond

Nous vivons actuellement une double dystopie. Peut-être s’agit-il d’une seule — dont nous verrions aussi le reflet dans un miroir. Dans cette double image, le couple de la vertu et de la liberté se trouve renversé d’une façon que nous avons rarement connue.

Cette dystopie à deux visages dans laquelle nous sommes propose une alternative à l’Europe. 

Les deux futurs qui s’offrent à elles sont pourtant sombres et inquiétants.

Mais le choix n’est limité qu’en apparence.

Entre le monstre chinois et le géant américain, une troisième voie européenne peut émerger autour de nouveaux indicateurs — imposant un tout autre rapport au temps, au monde et aux autres. 

Ce qui sépare ces trajectoires est un choix fondateur : une stratégie énergétique, que chacun emploie pour provoquer l’accélération.

Alors que les États-Unis ont adopté une stratégie fossile de « capture », la Chine table sur « l’accès » à des vecteurs électriques propres.

Malgré les séductions de ces deux modèles, chacun pourrait — derrière son succès apparent — être pour l’Europe un écueil si elle choisissait de l’imiter point par point.

La planète ou les libertés

Aux États-Unis, la majorité républicaine a renoncé au combat climatique, emportant avec elle une partie de l’opinion.

Alors que ses émissions de CO2, comme celles de plusieurs pays européens, sont en train de remonter, la première puissance économique du monde a rompu avec l’espoir que la liberté d’expression, le respect des faits et la découverte de la vérité par la raison dialectique dans l’espace public — principes fondamentaux de notre tradition démocratique — conduiraient nécessairement à la mobilisation pour le climat.

La lutte contre le réchauffement climatique constitue pourtant l’urgence de notre temps ; elle est aussi une forme aboutie et tangible d’un souci de l’autre et du monde. 

Ces faits sont balayés d’un revers de la main. Le coup de force américain au Venezuela achève de consacrer une stratégie impériale, dont l’empreinte est par définition territoriale : l’énergie fossile n’est en effet pas un bien commun, comme les sources d’énergies renouvelables, mais une ressource localisée. C’est bien cette localisation qui fait d’elle un bien d’importance pour les stratégies impériales et de capture.

Le modèle chinois est tout autre.

Pour la première fois cette année, les émissions de CO2 de la Chine atteignent un plateau. Le pays, surtout, déploie à lui seul plus d’énergie renouvelable que toute la planète réunie — près de 300 GW chaque année ces deux dernières années —, recevant un soutien considérable de l’État et bénéficiant de capacités de production d’équipements au-delà de toute proportion ; quand bien même ces capacités font dire à certains que la Chine détruit la mondialisation, elle permet aussi aux autres d’accéder à l’énergie propre la moins chère du monde.

Le modèle de « socialisation » des richesses de Pékin montre ainsi toute sa force. En ayant massivement recours aux subventions pour prendre les marchés par des niveaux de compétitivité indépassables, la Chine s’est placée au cœur de la seule dynamique fermement positive de déploiement massif des renouvelables dans le monde.

Dans le même temps, si le marché chinois est le plus compétitif au monde, il tire une partie de sa vigueur de la gouvernance autoritaire du pouvoir central à même, au nom du Parti et d’un « intérêt supérieur  chinois », de mobiliser ou déplacer un territoire, une industrie, une rivière, une montagne un peuple — tout ceci au service de la « cause ».

On sait bien sûr ce qu’il faut penser des promesses allégoriques faites lors des discours de la Chine sur la scène internationale ; les récentes postures soudainement plus réservées à la dernière COP à Belém, sur les trajectoires de sortie des énergies fossiles ont montré que l’universalisme pour la planète s’arrête là où commencent les intérêts stratégiques et industriels — notamment pour ce qui touche à la dépendance du pays au charbon.

Alors que les États-Unis ont adopté une stratégie fossile de « capture », la Chine table sur « l’accès » à des vecteurs électriques propres.

Pierre-Etienne Franc

Ces réserves ne doivent pas nous faire conclure trop vite : sans la Chine, le monde ne convergera pas vers les énergies bas carbone ; s’il y parvient au contraire, ce sera en partie grâce à son initiative.

Alors que le charbon conserve un rôle central dans la puissance chinoise, le pays a bel et bien amorcé une mutation vers les vecteurs électriques de l’énergie et mis en œuvre une stratégie de l’accès diversifié à différentes sources d’énergie, similaire dans ses contraintes à celle que l’Europe tente de développer.

Un siècle plus tard, tout se passe comme si la Chine réalisait le rêve de Lénine, qui en 1919 soutenait que « le socialisme, c’est les soviets, plus l’électricité. » 1 Remplaçant les soviets par les marchés dirigés, la Chine a su trouver une nouvelle équation.

L’impasse américaine

Du côté des États-Unis, la brume est complète.

Il semble, dans la même dynamique, que la liberté d’opinion et de croire ce que l’on souhaite soient aussi au fondement du retournement moral, diplomatique et économique étatsunien — mettant à mal sa pratique démocratique et son rapport au droit international.

La Chine, par un mélange de cynisme géopolitique et de rationalité économique et énergétique, donne pour sa part crédit à la vérité scientifique, dont le principe reste l’exigence de doute raisonnable et la confrontation des idées aux faits.

Nos critères de rationalité sont aujourd’hui brouillés ; certes, ils étaient probablement simplistes et amalgamaient facilement les notions de liberté, de croyance dans la science et de progressisme humaniste — traçant des inférences logiques entre elles.

Nous avons cru que l’existence de faits objectifs et le rôle de la science comme instrument de leur compréhension nourriraient la volonté de débattre quant aux causes sur lesquelles intervenir, et aux actions collectives à entreprendre pour transformer le réel — deux fondements de la société ouverte selon Karl Popper 2.

Cette logique vertueuse est aujourd’hui cassée.

Un ensemble de déchirures transparaît dans l’ordre du monde tel qu’il s’offrait à nous, Européens, qui n’étions pas peu fiers d’avoir su préserver nos acquis séculaires au nom de valeurs que nous avions largement conçues.

Aux États-Unis, le discours tenu en novembre 2025 par le secrétaire à l’Énergie Chris Wright annonce sans détour un schisme dans les croyances occidentales : le lien qu’on pensait exister entre la vérité scientifique, l’exigence démocratique et le progrès, se trouve rompu. Pire : un tel lien n’existait que dans notre imagination.

Pour le secrétaire à l’Énergie, il importe de se doter du maximum d’énergie disponible pour permettre de débrider le potentiel de croissance productive et immatérielle promis par l’IA.

C’est là un point crucial : il cristallise les oppositions et les divergences les plus marquées avec la vision américaine.

Les lignes de clivage qui nous séparent des États-Unis sont aujourd’hui multiples : elles touchent au rapport de nos sociétés au temps, aux autres et au monde. Aux démonstrations de Chris Wright et à leur mise en œuvre par Trump s’opposent l’héritage humaniste cultivé en Europe.

L’IA est le catalyseur d’un monde mutant, tel que le veulent les hérauts les plus radicaux du libertarianisme le plus puissant que nous ayons connu. Dans sa forme actuelle, celui-ci bouleverse profondément dans sa finalité, ses méthodes et son emprise sur le monde notre rapport au temps, aux autres et à ce même monde.

L’usage généralisé de l’IA ne rend que plus aiguë la question énergétique et accélère notre emprise sur nos ressources terrestres communes, qui constituent la corde de rappel de la temporalité du monde, face aux aspirations infinies du digital.

Pour continuer de réduire notre « effort à vivre », le monde est accéléré. Il n’est pourtant pas certain que la réduction de cet effort nous aide à mieux vivre. 

Aussi hypothétiques que soient les bénéfices, il sera difficile d’empêcher que cette nouvelle rupture technologique ne se produise. Au cours de notre histoire, nous n’avons que très rarement su éviter les avancées technologiques dès qu’elles permettaient de réduire immédiatement nos « efforts à vivre » — de la maîtrise du feu à la mobilité, de l’électricité au digital, en passant par le nucléaire 3.

Ce développement exponentiel apparaît comme la prolongation et l’aboutissement possible d’un processus irréversible, mettant en relation l’homme, les ressources, la nature et le vivant 4. Un tel processus est bien résumé par la formule biblique dont il aura fallu vingt siècles et une encyclique (Laudato si) pour que nous la comprenions d’une nouvelle façon : « Emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la terre, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre. » (Genèse 1:28)

La promesse de développement illimité offerte par les nouvelles technologies — poursuivies « quoi qu’il en coûte » — semble tourner à plein pour les infrastructures de l’IA. Il est difficile d’en dire autant pour les technologies et investissements en faveur du climat, de la biodiversité et d’une énergie propre et résiliente, les investissements à trois chiffres en milliards étant dispersés…

Lors de la COP30, la difficulté à rassembler les fonds pour accompagner les plans d’adaptation des nations les plus vulnérables au changement climatique révèle une puissante divergence. Il est intéressant de comparer les 3000 milliards d’investissements promis sous trois ans dans le secteur de l’IA aux « petits » 120 milliards de dollars annuels pour aider les nations les plus vulnérables à s’adapter au changement climatique — une somme que le monde peine encore à réunir complètement.

L’IA est le catalyseur d’un monde mutant.

Pierre-Etienne Franc

Qu’il s’agisse du domaine de la défense, du sauvetage économique ou de l’IA, le but est poursuivi « quoi qu’il en coûte ». Pourtant, le seul sujet où l’attentisme coûtera à tous — à savoir le climat et la biodiversité — ne suscite pas cet engagement total. 

Plusieurs raisons expliquent cette réticence. Ceux qui avancent en accord avec les trajectoires de transition énergétique ne peuvent être garantis de meilleures performances financières ; de plus, les bénéfices de la transition sur nos vies quotidiennes sont souvent différés et parfois déplacés sur d’autres que nous : des peuples indigènes qui nous offrent une vérité contemporaine mais venue d’un autre temps, quand on les voit soudainement surgir dans les discussions de la COP pour dire leur existence, leur détresse et leur impuissance.

L’exemple de l’IA est éloquent. Il déploie comme un paradoxe : des investissements colossaux sont faits pour une technologie dont les effets sociétaux sont loin d’être clairs, tandis que l’on tergiverse pour investir dans une transition de modèle énergétique qui est impérative et incontestablement bénéfique à long terme pour nos sociétés — et alors qu’une telle transition ne se ferait que si les efforts et bénéfices sont proprement répartis.  

D’autres raisons devraient pourtant combattre nos préventions.

Nous sommes de plus en plus conscients des coûts induits par le changement climatique, notamment en Europe, alors que les températures augmentent deux fois plus vite sur le continent que la moyenne planétaire 5. Nous comprenons aussi que, discutant de la mise en œuvre de nouveaux modèles énergétiques, nous avons tendance à négliger les bénéfices économiques tant de court terme (solde de notre balance commerciale dans l’énergie) que de long terme (souveraineté renforcée).

À ce jour, l’Europe hésite à utiliser sa capacité, par le droit, les normes et le simple poids qu’elle représente encore dans les échanges mondiaux, de renouveler les règles du jeu de l’énergie à son bénéfice. Il lui serait pourtant possible de prendre l’avantage, étant donné sa place de premier importateur d’énergie mondial.

Une telle stratégie serait gagnante pour le continent, alors que les nouvelles énergies sont essentiellement des activités très intensives en capital. Les développer renforcerait l’attractivité européenne, en lui faisant prendre un avantage quant au coût du capital — la stabilité politique de l’Europe, où demeure un État de droit structuré, permet un pricing très compétitif du risque continental.

L’Europe, enfin, trouverait aussi avec une telle stratégie des moyens pour atteindre une plus grande indépendance, face aux empires fossiles qui jouissent des ressources sur leur sol et en font le levier géopolitique que l’on sait ; c’est de cette façon que la Chine a su tirer profit de sa transition. 

Les disponibilités financières n’étant pas infinies, des arbitrages sont en train d’être faits ; ils impactent à trois titres la transition. L’aspiration exponentielle des investissements pour l’IA entraîne un accroissement à terme de la demande en énergie ; dans les métiers d’investissement, elle entraîne une compétition sur le coût des terrains 6. Dans le secteur de la transition, la course menée par les investisseurs s’emballe, mettant en concurrence l’ensemble des conditions de marché — terrains, main-d’œuvre ou énergie. Le coût des investissements à réaliser en est relevé d’autant : la demande en énergie augmente, le ciblage des investissements se déplace, le tout ne faisant qu’augmenter les frais de la transition.

Pour continuer de réduire notre « effort à vivre », le monde est accéléré. Il n’est pourtant pas certain que la réduction de cet effort nous aide à mieux vivre.

Pierre-Etienne Franc

La solution chinoise ?

À la doctrine exprimée par Chris Wright, la Chine oppose un autre modèle : le gigantisme de ses capacités industrielles — expression d’un productivisme pur.

Il est aujourd’hui impossible de faire abstraction de la question chinoise.

Cet horizon peut incarner pour l’Europe une fausse promesse, son modèle étant pris à tort comme le seul possible pour basculer vers un monde plus sobre en carbone. En imitant un tel modèle, l’Europe oublierait toutefois ses valeurs fondatrices et ce qu’elles devraient permettre de réinventer. 

La Chine échoue aujourd’hui à basculer véritablement vers un modèle économique sobre en énergie : une telle transition détruirait la base de son développement qui consiste à être l’usine du monde.

Il suffit de passer quelques jours et de visiter quelques usines en Chine, ou simplement des aéroports ou des villes « moyennes »  pour, à chaque fois, être proprement sidéré par la force du nombre, la puissance et le « calme » d’une société très « harmonieuse ». 

Pour composer sans rompre avec le modèle du monstre chinois, il faudra se doter de la capacité de lui opposer un contre-modèle qui puise dans ce qu’elle apporte de bénéfique sans se perdre dans une quête éperdue de consommation — que Pékin continue d’encourager. 

Il est avéré que la croissance productive, sans véritable but, est devenue la cause première d’une déconnexion progressive de nos modes de vie et de consommation d’énergies associées, et du cycle de production et de renouvellement des ressources du monde dans lequel nous vivons.

Revisiter ce que la notion de croissance signifie et ce qu’elle implique comme choix de société collectifs, par-delà les aspirations individuelles, en devient d’autant plus nécessaire.

C’est là un thème central du clivage stratégique en cours.

Aujourd’hui, nous ne considérons plus qu’une société est avancée, ou non, selon son taux d’équipement et la puissance de sa consommation énergétique, mais plutôt selon des indicateurs d’espérance de vie et de qualité de vie 7, qui capturent mieux « nos vies » que les indicateurs proprement matériels. La notion de croissance purement mesurée à l’aune d’indicateurs monétaires semble désormais totalement déconnectée des sujets planétaires qui menacent nos sociétés.

Passé ce constat d’un faux pas, reste encore à esquisser le suivant.

L’invention d’un futur européen

Face aux solutions chinoise et américaine, l’Europe doit choisir son camp ou sinon choisir son chemin ; dans tous les cas, il nous faut être en capacité de choisir notre destin.

Contre les deux voies proposées, l’Europe se trouve confrontée à la nécessité d’être, à son tour, une puissance ; et un tel choix la contraint à la solitude.

L’alternative est la suivante : adopter la stratégie du comparse — qui est la version diplomatique du vassal — ou rechercher l’indépendance — au risque de l’isolement. 

Ne pas choisir entre ces deux options, c’est laisser aux autres le soin de le faire — et ainsi refuser la liberté qu’offre la puissance.

Il est souhaitable de faire évoluer notre doctrine sur la base des diagnostics de nos faiblesses. C’est peut-être cette nécessaire évolution qui est au cœur d’une nouvelle vision européenne, dépassant à la fois la dépendance américaine pour gagner notre souveraineté et le néo-productivisme chinois pour lui opposer un autre modèle productif.

Ainsi se dessine un chemin, plus qu’un camp. L’Europe ne saurait plus en avoir, tant le camp américain est devenu obscur, quand celui de la Chine n’a jamais véritablement existé. C’est dans la bascule vers un monde à très basse énergie que se trouve son modèle pour demain, indépendant et vertueux.

Un tel modèle est possible pour l’Europe ; il reste encore au continent à se saisir de l’occasion qui lui est donnée. Il empruntera aux autres ce qu’ils veulent offrir, tout en préservant pour l’Europe ses valeurs et une vision du monde, en surpassant les maux qui la grèvent encore :  le vieillissement et l’inertie.

La croissance productive, sans véritable but, est devenue la cause première d’une déconnexion progressive de nos modes de vie et de consommation d’énergies associées.

Pierre-Etienne Franc

Retrouver le « pouvoir de vivre »

Une voie européenne doit profondément revisiter notre rapport aux autres, en renforçant la valeur du « pouvoir de vivre » au-delà du pouvoir d’achat. Celle-ci devrait asseoir une politique économique et d’infrastructure qui travaille les territoires et les activités de services, plus qu’elle ne développe les capacités productives pures.

C’est là une forme de développement économique nouvelle ; elle comprend que les déterminants de la valeur ajoutée ne peuvent pas fonctionner indéfiniment selon les logiques productives associant capital et travail, la création de valeur étant fonction de l’efficacité des processus.

Dans une économie de la relation, au contraire de nos idées courantes sur la productivité, la valeur est d’autant plus grande qu’est long le temps passé avec l’autre. Cette valeur par le temps est l’essence même de la vie en société ; tout pourtant en notre monde tend à la mettre en cage pour mieux nous isoler. 

Aujourd’hui, alors que la proportion de la population vivant seule, souvent sans l’avoir souhaité, ne cesse de progresser, chez les jeunes et les vieux — alimentant en retour la crainte et le repli identitaire — il est urgent d’agir contre cette solitude subie. Sur le seul territoire français, la population vivant dans l’isolement est estimée à plus de 10 millions ; pour la première fois dans l’histoire, le taux de « solitude » est plus élevé chez les peu diplômés que chez les diplômés, conduisant à un double déclassement social et économique.

En remettant cette valeur au centre, il s’agit en définitive de rendre nos vies moins consuméristes et plus centrées sur le partage du temps et de l’autre, dans un souci de soi et des autres qui prédomine sur le souci de posséder.

C’est sur ce chemin que réside une partie de la valeur du nouveau projet européen ; une telle dynamique nous est imposée par la démographie, l’état de saturation des avoirs matériels dont nous disposons et la grande lassitude générale des populations à consommer du vide. 

Cette fatigue se voit, en creux, par l’ampleur de la réaction suscitée dès lors qu’une énergie touche les activités collectives, associatives, militantes, artistiques et culturelles qui garantissent notre bien commun. Il importe ainsi de privilégier des modèles de création de richesses qui ne soient plus dépendants en énergie, basés sur l’exhortation de toutes les formes de « pouvoir de vivre » : liberté d’aller et de venir, de penser, débattre et créer, renforçant non pas la possession et l’achat mais l’action et l’interaction avec ce que la société nous offre.

Ce modèle-là, en germe dans tous les fantasmes d’une société post-productive, reste à construire patiemment. Il nous conduira à repenser les vecteurs principaux de la valeur que sont la productivité — celle des ressources ou des hommes, le capital et le travail — comme l’innovation qui l’accélère.

En la réalisant, nous pourrions enfin nous diriger, dans nos interactions sociales et économiques, vers ce que Levinas esquissait avec cette simple phrase : « lorsque le visage de l’autre m’apparaît, il m’oblige. »

Les infrastructures du bien commun

La voie européenne doit aussi formuler un nouveau rapport au monde, en valorisant les infrastructures du bien commun pour ceux à qui elles sont destinées, tout en les renforçant. Ce rapport nous acheminerait de nouveau au véritable bien commun : notre Terre et l’écosystème vivant, en sus des infrastructures collectives de nos sociétés.

Ce rapport-là est central : il conditionne notre alignement économique en nous faisant atteindre la compétitivité et la sobriété énergétique que nous recherchons ; il est aussi au principe de notre alignement géopolitique en bâtissant notre indépendance, de même qu’il fonde notre alignement moral. En nous préoccupant d’un tel rapport, nous contribuons à « l’habitabilité de notre monde commun ».

Tout ce qui ancrera dans nos modèles économiques une meilleure prise en compte de la part inaliénable du monde contribuera à une sobriété économiquement et écologiquement avantageuse, qui ne nuise pas pour autant aux aspirations individuelles à une vie pleine. Notre capacité à séparer l’utile de l’accessoire dans l’énergie que nous dépensons et à « réduire notre effort à vivre », lequel tend à réduire nos vies tout court, nous permettrait d’orienter celle-ci vers les enjeux collectifs les plus critiques.

C’est là le grand chantier politique de demain ; ici résident les choix de souveraineté industrielle nécessaires, pour produire sur son sol sans renoncer à travailler avec les acteurs internationaux les plus compétitifs.

Bifurquer ne sera possible qu’en modifiant notre rapport à la dette.

Pierre-Etienne Franc

Résister au vertige de l’accélération

Le dernier rapport que l’Europe se doit d’infléchir est celui au temps.

Il importera à l’Europe de redéfinir ce que la richesse veut dire, par les normes, les indicateurs et les codes tarifaires — afin de redonner au temps des hommes de la valeur, pour lui faire prendre l’avantage sur le temps des choses et des données.

Le chantier a déjà commencé dans les tentatives louables de l’Union de protéger nos corps et nos esprits des données numériques qu’ils produisent — et de sortir de la marchandisation complète de nos vies. Il ne s’agit pas ainsi de refuser les bénéfices des technologies numériques et de l’accélération des temps qu’ils permettent, mais de trouver les outils pour flécher énergie, données et intelligence artificielle et servir les enjeux critiques de nos sociétés — qu’il s’agisse des sciences de la vie, de la santé ou des technologies propres.

Cette façon d’appréhender le monde ne saurait pourtant fonctionner sans prendre la mesure du rythme à adopter, alors que nous sommes pris de vitesse par l’accélération de ce même monde.

Pour emprunter un nouveau chemin, il nous faut, comme les spécialistes de course automobile, faire usage de la « technique du talon-pointe » : accélérer et ralentir en même temps, pour tenir le rythme des urgences tout en développant une stratégie de valeur de basse énergie.

Dans une telle approche, le « talon » serait la mise en œuvre de modèles économiques plus homogènes au monde qui nous offre la vie, modèles que nous développerions sans pour autant renoncer aux attributs les plus vertueux de nos sociétés modernes. C’est là une quête ontologique, qui prend la forme d’une réappropriation de notre être à vivre, afin de trouver pour nos sociétés un autre rythme.

La « pointe » de notre approche serait de parvenir, au même moment, à déployer au plus vite les technologies et les savoirs les plus puissants dont nous avons besoin pour basculer d’un modèle productif et énergétique à un autre.

C’est dans ce contexte qu’il est impératif de définir la bonne formule d’alliances de production et de déploiements à même de renverser les rôles entre l’Europe et la Chine tels qu’ils ont été distribués ces trente dernières années.

Désormais, il s’agit d’amener la Chine sur notre continent pour entreprendre avec elle ce que nous ne savons plus faire seuls. 

Une telle alliance ne serait pas la première ; dans les années 1970, nous collaborions avec les États-Unis sur le nucléaire ou l’aéronautique. Notre allié était alors la première puissance industrielle du monde. Aujourd’hui, une nouvelle collaboration est nécessaire, cette fois avec l’industrie chinoise.

Il n’est pas une industrie en Europe qui ne sache pas qu’un tel partenariat est la seule solution pour aller vite, faire moins cher, et dans le même temps préserver ce qu’il reste d’industrie et d’emplois sur les grandes verticales où la Chine a pris le contrôle industriel. 

Dans cette perspective, il convient de relocaliser et de fabriquer en Europe ce que la Chine veut vendre sur notre continent. Le schéma serait similaire à ceux qui ont été conçus avec le pays dans les années 1990 et 2000 ; cette fois-ci, cependant, il s’agirait de produire sur notre propre sol avec l’accès aux technologies et ressources critiques dont dispose désormais la Chine.

Sous l’impulsion de la Chine et dans la majeure partie du monde, hors la France, les écosystèmes renouvelables ont pris des trajectoires radicales. Leur dynamique, en termes de puissance et de rapidité de déploiement, est bien plus vive que celle du seul nucléaire, dont le développement exclusif est prôné par certains. Les derniers chiffres, publiés par EMBER dans son rapport annuel sorti le 22 janvier, montrent que pour l’Europe, la part de l’électricité renouvelable dans le mix électrique du continent est désormais la première à 30 %, devant les énergies fossiles et l’énergie nucléaire 8. En d’autres termes : l’utopie électrique et indépendante progresse.

Tandis que les coûts et le temps de déploiement du nucléaire s’allongent, alors que sa fiabilité diminue, les énergies renouvelables enregistrent des progrès sur ces trois tableaux 9. Tandis que la combinaison des deux serait gagnante, n’exploiter que l’énergie nucléaire semble risqué ; un tel choix ne favoriserait pas non plus une convergence à l’échelle européenne.

Sur le sujet du nucléaire, certains en France semblent parfois tentés par une position semblable à celle de Trump à l’égard des énergies fossiles : ils en sont obnubilés, presque obsédés, au risque de l’erreur économique, historique et géopolitique.

Les chiffres font débat et il est urgent de restaurer la rationalité critique sur le sujet ; il ne s’agit pas d’abandonner nos forces, mais de refuser la solution unique. L’heure est au mix, qui offre à nos modèles bien plus d’alternatives énergétiques, plus rapides et plus agiles, qu’une seule voie.

La Chine a bien compris les bénéfices d’un tel choix : depuis 2022, le pays approuve le déploiement d’une dizaine de réacteurs par an et, en parallèle, met en marche chaque année plus de 300 GW de renouvelable.

Il nous faut, comme les spécialistes de course automobile, faire usage de la « technique du talon-pointe » : accélérer et ralentir en même temps, pour tenir le rythme des urgences tout en développant une stratégie de valeur de basse énergie.

Pierre-Etienne Franc

Trois obstacles à la nouvelle voie européenne 

Pour tenir cette route à double vitesse, il est urgent de considérer trois défis.

Le premier de ceux-ci touche à notre gouvernance européenne. Pour emprunter une nouvelle trajectoire, il nous faudrait enfin pouvoir décider vite, et déployer efficacement.

À cette fin, il nous faut accélérer les processus de décision européens pour que les directives qui concernent les sujets régaliens — énergie, défense, infrastructures critiques — soient initiées et votées dans des calendriers contraints et prioritaires 10.

Aujourd’hui encore, nous sommes englués dans les processus de transposition des principales directives de la transition énergétique initiées depuis plus de six ans — alors même qu’elles sont déjà en train d’être rendues caduques par les forces de réaction populistes au Parlement et au Conseil, rendant le secteur de plus en plus difficile à cibler pour les investisseurs et industriels.

Bifurquer ne sera possible qu’en modifiant également notre rapport à la dette.

Changer de modèle énergétique nécessite de nouveaux moyens. À ce titre, il faut enfin donner à l’Europe le budget et les ressources pour piloter cette approche de nos infrastructures, pour la placer au cœur de notre projet de souveraineté — au moment même où la géopolitique remet la défense au premier rang.

Aux fins d’une telle accélération, il nous faut doter la Banque centrale des moyens de remobiliser les fonds publics et ceux des acteurs financiers vers les actifs durables, comme ceux garantissant notre souveraineté 11 ; une telle réorientation pourrait être faite par des conditions de refinancement bonifiées. S’il s’agit de la seule solution, il nous faudrait aussi envisager de contourner les règlementations de Maastricht sur la dette pour doter l’Europe d’une capacité d’endettement en propre — afin de financer les infrastructures énergétiques et de défense de demain.

Ce sujet est central. Si la bascule envisagée ne se fait pas dans des conditions économiques acceptables pour la masse la plus large de nos concitoyens — si le prix de la transition des véhicules thermiques vers des solutions électriques 12 pèse trop lourdement sur eux, comme celui d’un marché de l’électricité aux cours erratiques — le populisme gagnerait alors du terrain ; nous pourrions alors connaître un Trump français et des Trump européens. 

Alors qu’il n’a pas fallu beaucoup de temps pour émanciper les budgets de défense des critères de Maastricht, il est surprenant, quand on sait à quel point les sujets sont liés, qu’il en faille autant pour financer notre souveraineté et sortir des énergies fossiles.

Dans la même lignée, il nous faut choisir nos combats, accélérer la mise en œuvre de projets énergétiques et de défense sur les zones industrielles déjà existantes ou les friches de nos industries défaillantes, tout en facilitant les circuits administratifs pour construire et exploiter. 

Si nous souhaitons préserver un tant soit peu notre base productive, notamment celle qui garantit notre indépendance et notre souveraineté, il nous faut agir vite.

Notre rapport au marché, enfin, est aussi vide de contenu qu’inefficace.

Aujourd’hui, nous ne dirigeons pas le marché, ou bien si mal ; celui-ci est de plus en plus inefficace à produire des effets sur les prix, parce que peu compétitif.

Le marché prend son sens si la société lui donne les éléments de pilotage nécessaires à son développement compétitif. C’est en partie ce qu’a permis en France la planification de l’économie lors des Trente Glorieuses ; c’est aujourd’hui ce que fait la Chine, certes en tirant profit d’une contrainte autoritaire ; son pilotage mêle la direction et la dynamique, plus fortement encore que ce que nous n’avons jamais su faire.

Imposer sur certains thèmes une direction claire, avec des règles et les barrières extérieures nécessaires, consiste simplement pour l’Europe à utiliser ce qu’elle maîtrise, pour donner le ton sur les sujets où elle reste encore influente : son marché, ses normes et son espace de droit. 

Le droit est la verticalité de la démocratie ; encore faut-il qu’il ne cède pas au premier lobby venu. 

Quelles chances pour la vérité européenne ?

Le modèle démocratique est aujourd’hui en péril.

Dans un nombre croissant d’États membres, notre démocratie est en passe de porter au pouvoir des mouvements extrêmes se saisissant du vote populaire — malgré leur détestation cachée de celui-ci — pour mieux l’asphyxier ensuite.

Nous semblons entrer aujourd’hui dans un monde où, quelle que soit la direction choisie, les contraintes se renforceront et les libertés se réduiront.

Un tel futur ne nous est pourtant pas promis.

Si les libertés individuelles peuvent être sauvegardées — sauf peut-être, dans l’hypothèse de l’accession au pouvoir des partis évoqués, celles des étrangers — il est toutefois sûr qu’à l’avenir, les libertés collectives seront menacées, en raison des contraintes que la puissante dynamique du réchauffement et des extinctions de la biodiversité vont amener sur nos vies collectives.

Ce processus a d’ores et déjà commencé.

Dans un cas comme dans l’autre — gouvernement d’experts ou gouvernement populiste — notre vivre-ensemble est appelé à être examiné à nouveaux frais, pour lui faire emprunter de nouvelles voies.

Alors que Trump mène une politique constituant une rupture épistémologique profonde dans le rapport entre science, vérité et décision publique, il y a lieu de douter si l’on peut conserver la croyance en la démocratie — dès lors que les faits ne permettent plus de préparer un débat vertueux, disposant à l’action.

Nous sommes aujourd’hui entrés dans un monde où les appuis scientifiques pour définir les conditions du débat manquent à l’appel ; monde dans lequel ce sont les plus puissants, les plus forts ou les plus riches qui prennent la main, à l’aide d’un récit qui tire sa puissance des porte-voix, pilotés par les maîtres et les seigneurs du digital.

Le techno-césarisme est arrivé par la démocratie, en particulier par la démocratie participative ; au nom de celle-ci, nous avons développé des politiques de court terme, selon des motifs électoraux et non des motifs sociétaux de long terme.

Cette perspective amène une illusion d’optique ; nous pouvons ainsi croire que des régimes longs — parce qu’autoritaires, en partie ou dans leur ensemble — sont vertueux, dès lors qu’ils conservent une croyance dans la valeur des faits et une volonté de peser sur le cours des choses. C’est ainsi que nous avons pu valoriser la Chine.

Regarder les choses de cette manière, c’est pourtant soutenir que la démocratie n’est pas le seul gage de la vérité et d’une décision publique guidée en partie par le souci des faits.

En contrepoint, la situation américaine tend à proposer un modèle inversé : la politique trumpiste ne se soucie guère des faits, qui ne forment plus la base du débat.

De la Chine aux États-Unis, et combinant leurs travers, la dystopie est alors complète : l’ambiance orwellienne disséquée avec une forme de jubilation morbide.

Comment l’Europe peut-elle jouer ? 

Qu’il s’agisse de la Chine ou des États-Unis, la dystopie s’accompagne dans les deux cas d’une rapidité d’action, représentant une force considérable. Elle semble être la conséquence de l’absence de contestation populaire et d’une puissante verticalité du pouvoir. 

Dans un monde ultra-connecté qui pourrait pourtant empêcher cette verticalité, notre état de sidération la rend possible.

Certains diront que les modèles très décentralisés sont aussi potentiellement vertueux ; néanmoins, l’Europe n’a de poids qu’en tant qu’ensemble construit, et de tels modèles ne sont plus pertinents quand il s’agit de développer rapidement un modèle économique et énergétique radicalement nouveau pour un continent tout entier.

Pour faire de notre démocratie un instrument d’usage rapide sur les sujets qui l’exigent, trois dysfonctionnements doivent être éliminés : 

D’abord, le discrédit de la vérité objective et de la science comme méthode de connaissance pour la décision publique.

Ensuite, le processus de gouvernance de décision que nous connaissons, totalement déconnecté des enjeux du moment et incapable d’atteindre la vitesse des autres parties prenantes.

Enfin, un défaut du système démocratique qui conduit au pouvoir ceux-là mêmes qui veulent saper ses fondements — notamment dans le rapport aux faits et à la vérité.

Tant que nous n’aurons pas résolu ces problèmes, l’Europe n’avancera plus, parce qu’elle ne se sera pas dotée des instruments de la puissance 13

L’Europe de la défense en moteur de la transition

L’Histoire nous offre une chance.

L’urgence géopolitique peut être le premier jalon d’un rebond plus large ; c’est en tout cas un fil à suivre, surtout quand la stratégie impériale américaine s’accélère.

L’opinion publique s’organise : elle est favorable à un tel sursaut. Les sondages Eurobazooka montrent qu’un sentiment européen est en voie de constitution ; il se renforce de l’urgence géopolitique, alors que l’Europe est aux prises avec un ancien allié maintenant  adversaire et un adversaire maintenant ennemi — par ailleurs partenaire commercial trop ambivalent. 

Une approche par la quête de la puissance offre un chemin, difficile mais empruntable, pour essayer d’aligner les contraintes. La donne géopolitique qui nous est imposée par le retour de la guerre sur le continent européen peut ainsi s’avérer une force pour avancer.

La question de la défense contient en effet quelques similitudes avec les questions énergétiques ; elle souffre des mêmes problématiques d’accès, de coûts et de développement, alors que ses besoins énergétiques n’ont cessé de croître avec les progrès des technologies et de l’efficacité des armes 14. La capacité de nos industries de défense à disposer d’une énergie compétitive mais surtout souveraine est encore plus importante aujourd’hui qu’hier.

Dans ce contexte, toutes les bascules rapides vers des bouquets énergétiques diversifiés, de l’électricité verte aux molécules de synthèse 15 ne sont que d’autant plus nécessaires, alors qu’elles permettent une production relocalisée et une grande diversité d’accès. De telles bascules constituent des éléments de souveraineté essentiels qui permettent de nous défaire de nos dépendances énergétiques à l’est, à l’ouest et au sud. 

L’innovation est aussi un paramètre central de disruption des modèles de défense : ainsi, l’usage des drones a conduit à une réévaluation massive de l’efficacité des équipements usuels de défense ; elle montre que la capacité à innover et surtout à déployer rapidement les nouvelles technologies est un des facteurs essentiels de puissance.

La résistance ukrainienne nous a appris une leçon : elle est un cas d’école où une technologie qui n’avait pas encore pris toute sa force change la donne.

Ici comme ailleurs, l’urgence crée la vitesse.

Cette leçon de notre temps, que l’on retrouve dans l’approche chinoise du test and fail ou l’approche américaine quant au numérique, font de l’urgence le principe du faire, à rebours des principes de précaution qui ont pris le contrôle absolu de nos décisions politiques, technologiques et financières, empêchant d’adopter les rythmes de déploiements requis par notre agenda géopolitique.

Un exemple, digne du livre The Hero with a Thousand Faces de Joseph Campbell, peut faire saisir les freins à la puissance européenne. 

Depuis trois mois, l’aciérie du sidérurgiste danois Stegra est en attente de refinancement  pour achever sa mise en route. Alors qu’il est l’un des projets emblématiques de l’ambition systémique — valorisant l’entrepreneuriat, contribuant à la souveraineté, et développant une énergie verte —, il est en butte aux inerties de gouvernance, complexes et disparates. Que l’Europe ne soit pas dotée d’un instrument d’intervention de crise pour les projets les plus critiques pour son ambition industrielle, à l’instar du CIRI en France, est absolument étourdissant.

Pendant ce temps, trois heures suffisent à la présidence américaine pour exfiltrer un président en exercice 16, suscitant dans le monde une sidération militaire et géopolitique.

Sans un numéro de téléphone unique, l’Europe ne pourra jamais sidérer personne ; ceux qui font croire qu’un pays européen peut le faire seul propagent une illusion — les empires en jeu dépasseraient de beaucoup un acteur solitaire.

Les États-Unis veulent le ciel. Il nous faut d’abord protéger nos racines.

Pierre-Etienne Franc

L’utopie par les racines

Nous sommes désormais confrontés à une nouvelle forme de « tragédie des horizons »

Dans un discours prononcé en septembre 2015, Mark Carney, alors gouverneur de la banque centrale du Royaume-Uni, soulignait l’écart tragique entre plusieurs échelles de temps — celle utilisée par les forces de marché et celle où peuvent être appréhendés les investissements nécessaires pour traiter les questions climatiques.

Les deux échelles s’accordent mal ; l’horizon des forces de marché est si court que celles-ci ne sont pas à même de susciter les investissements souhaités ; pour que ceux-ci ne soient pas escamotés, des artifices de valeur tels que le prix du carbone ou l’intervention de l’État sont nécessaires pour raccrocher les horizons d’investissements et rapprocher les primes de risques. 

Les tragédies des horizons que connaissent les secteurs de l’énergie et de la défense sont assez similaires : l’urgence militaire se mesure en quelques années au mieux, quand l’industrie de l’énergie se déploie en décennies — sauf à travailler avec ceux qui vont vite, en revisitant nos principes règlementaires sur les secteurs stratégiques et sensibles, sans pour autant se compromettre. 

L’urgence temporelle que connaît l’Europe pour sa défense et son énergie nous pousse à réagir : il nous faut tirer profit de ce moment.

Notre capacité à nous saisir d’une urgence géopolitique, en alignant transition énergétique, souveraineté et relance économique, doit redonner un élan à un projet européen bien plus essentiel.

Ce projet, s’il est couronné de succès, pourrait démontrer à tous qu’il y a un intérêt à déployer une stratégie fondée sur les faits ; ceux-ci nous montrent le chemin de l’indépendance, nous préservant du décrochage économique, géopolitique et moral. 

Passée la sidération que suscitent les États-Unis, nous devons intégrer ce moment de divergence profonde, qui constitue au sens spirituel et philosophique du terme, un véritable schisme.

Il y a soixante-dix ans, Romain Gary nous alertait déjà dans Les Racines du ciel sur l’urgence de protéger la nature et les êtres vivants — comme le faisaient Lévi-Strauss et tant d’autres, précurseurs de cette conscience de la finitude et de la splendeur du monde.

Les États-Unis veulent le ciel. Il nous faut d’abord protéger nos racines.

Renversant les termes, il nous faut soutenir ceci : ce sont ces racines qui nous ouvriront le ciel.

Ces racines constituent l’urgence qui vient.

Par où commencer à les chercher ?

Pour s’orienter en haute mer, les marins fixent une ligne imaginaire, de la poupe à la proue du navire et passant par le centre du bâtiment. Ils en font, fictivement, l’axe de référence de leur mouvement.

Embrasser ses racines pourrait bien permettre à l’Europe, elle aussi, de trouver sa « ligne de de foi ». 

Sources
  1. soviet (littéralement « conseil ») désigna d’abord les conseil d’ouvriers, de paysans ou de soldats acquis aux idées communistes, prenant le pouvoir dans une usine, une ville ou une province. Si Lénine, dans ses thèses d’avril 1917, appelait à la fondation d’une « république des conseils », le pouvoir appartenant aux conseils locaux ainsi émancipés d’une tutelle politique et incarnant une forme de démocratie directe. En vérité, leur hiérarchisation de facto au sein de l’Union soviétique renversa la souveraineté, celle-ci s’exerçant du sommet du Parti communiste vers la base.
  2. La Société ouverte et ses ennemis, Paris, Seuil, 1979.
  3. Le Bug humain. Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l’en empêcher, Paris, Robert Laffont, 2019.
  4. cette fois sur les coûts de l’énergie, a failli se dérouler au Paraguay.
  5. European Electricity Review, Ember, 22 janvier 2026.
PDF
4 / 9
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time [Fr]
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
AlterQuebec
CETRI
ESSF
Inprecor
Journal des Alternatives
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓